‹ Carmina sacraChapitre 11 sur 36 · A CHARLES GUERIN · texte numérisé non relu

A CHARLES GUERIN

Ceux qui, n'élalanl pas la rouge passion, Ainsi qu'un vin brutal qu'on verse dans un verre Grossier, ont enfermé leur pure émotion Dans le contour serré d'une forme sévère ;

Et dont l'art délicat, sans jamais offenser Dans notre âme le sens sacré de l'harmonie, Avec enchantement fait rêver et penser : Ceux-là furent doués d'un bienfaisant génie.

Au matin de la vie ils resteront aimés Par les adolescente qu'un noble songe mène. Ils charmeront la vierge en des soirs embaumés, Et leur temple sera dans la mémoire humaine.

Aussi, modestement fier de l'œuvre accompli, Au tombeau, toi qui viens si vite de descendre, Charles Guérin, mon cœur ne craint pas que l'oubl D'un souffle injurieux prenne et sème ta cendre.

Échos mystérieux et, tout ensemble, clairs,

D'une douleur enfin par la foi consolée,

Au murmure onduleux des ombrages, tes vers

Se mêlant, font plus grave et plus douce une allée

Leur transparence sombre a cette profondeur Des eaux, où le feuillage, empli de ciel, se mire : Octobre y mit sa lente et pénétrante odeur ; On voit quelque statue, en sa mousse, y sourire.

CHANTS D OMBRIE £T DE TOSCAxNE i9

L'émotion en nous prolonge leur accent.

Divinement, après la simple bucolique Et les après-midi de la Bible, on y sent Tomber le soir avec sa paix évangélique.

Et l'Amour, que la nuit ne peut pas assoupir, L'Amour, plein du regret de sa haute patrie, Y tend vers l'autre monde, en un brûlant soupir, L'effort ensanglanté de son aile meurtrie.

Sans t' avoir jamais vu dans tes jours d'ici-bas, Je te sentais une âme un peu sœur de la mienne. Tous les deux nous allions, presque du même pas, Entre la Muse antique et la Muse chrétienne.

Je me disais : peut-être à la fin d'un été, Au moment lumineux où le soleil décline, Il s'en viendra vers moi, dans la sérénité Du couchant, réfléchi de colline en colline.

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J'en verrai sur son front s'allonger la lueur. Ce sera l'heure où tout en nous se purifie : Il me dira son àme, il m'ouvrira son cœur, Je saurai le secret tout entier de sa vie.

Sous le ciel, maintenant sans flamme et verdissant, Nous enveloppera la vaste paix champêtre. Je lui murmurerai : Quelle douceur descend ! Et je le bénirai, puisque je suis un prêtre.

Mais non, ma main n'a pas senti frémir ta main 1 Ce Dieu jaloux, qui fait les brèves destinées, T'ouvrit la grande mort, ô frère de Samain, Compagnon, celui-là, de mes belles années.

Il partit le premier, à peine mûr encor ; Sa forme brusquement s'effaça de la route. Tu t'en vas après lui, chanteur au style d'or : Vous vous étiez aimés : il t'attendait, sans doute.

CHAiNTS d'OMBRIE ET DE TOSCANE 61

Gomme je l'ai pleuré, je te pleure aujourd'hui, Tandis que le printemps mélancolique hésite, Par un matin de brume, où nul rayon n'a lui, Devant un indécis, devant un pâle site.

Et, pour te témoigner ma douleur, j'ai voulu. Avant que mai charmant ait fleuri la tonnelle, Dédier à ton nom de poète et d'élu Cette discrète fleur, tendrement fraternelle.

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