L'HEURE SACRÉE
Nous avions prolongé l'amicale veillée : Sur les touches tes doigts avaient couru longtemps. Je t'écoutais, la main à ma tempe appuyée : Minuit dardait au ciel mille feux éclatants.
Mais le clavier se tut. Les choses indicibles, Que cette heure évoquait, nous oppressaient tous deux. Tout près, sur les rayons, dormaient de vieilles bibles; Des souffles inconnus passaient dans nos cheveux.
34 C^RMINA SACJIA
Soudain je me dressai, comme au toucher d'un Ange
Qui serait survenu silencieusement ;
Mes paroles vibraient de certitude étrange,
Ma voix sonnait avec un grave emportement.
Le flot, le flot sacré des sagesses antiques, De mes lèvres roulait, tel un torrent d'un mont ; Je devenais pareil aux hommes extatiques Dont le regard voyait dans TAu-Delà profond.
Et, comme j'avais dit, fils de la pure Essence, La reflétant selon de multiples degrés, Par le souffle brûlant de la toute-puissance, Les Esprits de splendeur, ensemble proférés ;
Comme j'avais chanté ces mondes de lumière Où la divine image éclate en décroissant. Pour aller, dans le sein muet de la matière, Jusqu'à n'être plus quombre enfin, s'obscurcissant;
CHANTS d'oMBRIE ET DE TOSCANE 36
Comme j'avais dit l'âme ici-bas descendue, Afin d y mériter, de souffrance en effort, La pauvre âme qui va, dans ses rêves perdue, El rejoint Tinfîni par l'Amour et la Mort;
Comme le soulevant à la fois tous les voiles Je l'avais éclairé cet univers obscur, Au ciel intérieur le montrant plus d'étoiles Qu'il n'en luisait là-haut dans le visible azur,
Palpitant, ébloui de Tèclair de ces choses,. Emporté par-delà Téther sombrement bleu Au sanctuaire même où s'engendrent les Causes, Tu me crias : en toi je sens frémir un Dieu !
Cette heure, elle a passé comme toutes les heures.
Le Temps à séparer, à disperser est prompt...
Sous d'autres cieux pour toi, comme en d'autres demeur
Bien des nuits ont brillé, bien des nuits brilleront.
Tu t'en iras mûri, chargé d'expérience; Ta fièvre de connaître avidement boira, Pour s'y désaltérer, à l'humaine science Et j'aurai disparu. Mais rien n'effacera
Cette nuit où, voyant s'ouvrir lanl de symboles, Comme à travers la flamme et Tencens d'un autel, Tu sentis tout à coup, au feu de mes paroles, La secrète grandeur de ton être immortel.