‹ Carnaval est mort: premiers essais pour mieux comprendre mon tempsChapitre 13 sur 56 · Le Parthénon, 5 et 20 mai · texte numérisé non relu

Le Parthénon, 5 et 20 mai

ESSAIS ESTHÉTIQUES

Beaulieu m'en fourniront à la tonne, rendues en bibliothèque.

L'activité Intellectuelle de l'artiste ne m'est nécessaire que parce qu'elle me garantit un éveil semblable de la même activité en moi. Qu'importe que je ne sois pas doukhobor avec Tolstoï, royaliste avec Balzac, impérialiste avec Kipling ou anarchiste avec Whitman. Le fait seul qu'à la base de leur imagination et pour lui imprimer une direction efficace, il y ait eu, chez Tolstoï, une reconstruction évangélique du monde, chez Kipling un système aristocratique et militaire, chez Whitman une amitié humaine volontairement dépouillée de préférence, ce fait seul suffît à ébranler en moi une chaîne de conséquences et à appeler à la vie les bas-fonds les plus stagnants de ma sensibilité.

Prenez l'argument des Cosaques ; une campagne de six mois en forêt, subie par un jeune noble de Pétersbourg, et ses amours avec une jeune fille cosaque. Imaginez ce qu'en eût fait Loti : une description étonnante, que la seconde lecture flétrirait ; une série de tableaux qui n'éveillerait en nous qu'une disposition sentimentale passagère.

Entre les mains de Tolstoï l'anecdote perd cette écorce chatoyante. Aucun détail ne sera plus élu pour sa seule qualité de pittoresque, mais pour la «^ charge humaine « dont il est plein. Aussi est-ce sur plus d'un plan que ses ombres vont jouer.

Le premier de ces plans est celui de l'accident, celui de la satisfaction esthétique toute nue ; c'est le plan où se déplacent le lecteur qui ne cherche qu'une histoire, et l'artiste qui ne cherche que des couleurs ou des comparaisons.

Le dernier de ces plans est celui de l'essentiel ; il ne reçoit que les rayons profondément Inclinés ; à ce degré, l'aventure se transfigure ; c'est là que toute intelligence raffinée, rompue aux divers modes de sentir et de penser, ira la rechercher lorsqu'elle désirera trouver un symbole passionné et secourable de sa propre condition.

Que nous fait, au regard de cet inappréciable secours, la « solution » de Tolstoï ? Encore moins celles de Balzac ou de Stendhal ? L important, c'est qu'ils en aient eu, et que la richesse de leur création en ait été décuplée. Car ils auront alors atteint à ces profondeurs sensibles oii la copie directe de la réalité, quelque vive qu'elle soit, ne parvient jamais.

Daudet et Maupassant me serviront d'exemples : réalistes fidèles, observateurs adroits et bien doués (qui dira jusqu'où eût pu aller Ch.-Louis Philippe s'il eût été aussi bien doué que Daudet ?) ; mais

à peine les reprend-on en main qu'on reste frappé combien est vame une sensibilité qui ne se surmonte pas soi-même, et, pour ainsi dire, ne se justifie pas,

Il y a donc, a mon sens, une utilité de l'œuvre d'art. Je ne dirai pas qu'elle consiste à rendre l'homme socialiste, ni anarchiste, ni royaliste, ni même meilleur. Je dirai qu'elle consiste à rendre l'homme plus fortement homme, à le mettre sur la voie de lui-même et à lui indiquer la route oii il rencontrera ses semblables.

Apprends qui tu es ; apprends-le non par catégories et par déductions, mais par la science du sang et des nerfs, — la première de toutes, et la seule qui soit durable. Et une fois que tu auras su ce que tu es, avise avec toi-même à ce que tu peux et veux faire de toi.

Morale, dira-t-on ? Eh bien, soit. J'accepte l'étiquette de « morale » pour ma conception de l'art, mais à condition qu'elle soit appliquée à toutes les circonstances dans lesquelles 1 homme puise une sensation plus vive de soi-même, telles que la marche, le bain froid, le risque, le spectacle de la mort, une veillée de lectures, le mouvement de l'amour, un entretien avec un homme qui vaut plus, et une heure qu'on passe couché dans l'herbe sous l'aplomb d'un grand soleil de juillet. Car voilà des morales de l'ordre de mon utilité artistique.

Il se peut, comme tendrait à l'établir l'assertion de Mirbeau, courageusement soulignée par mon anonyme, que je doive à mon sang cette incapacité de concevoir les beautés de l'art pour l'art. J'en fais l'aveu avec l'humilité dont on a pu voir l'effet dans les pages qui précèdent.

Pour que nul n'en ignore j'ajouterai que c'est précisément au nom de cette incapacité que furent formulées, depuis le premier mot que j'ai écrit dans l'Effort, toutes mes opinions sur la direction artistique de ce temps-ci. Et n'en déplaise à tous les anonymes, il en sera encore de même,

Cette incapacité est du reste d'une essence si absolue que j'ai pu la qualifier d'un mot auquel certains esprits ont déjà accordé quelque attention, — du mot de révolutionnaire.

Le nom d'art révolutionnaire nous a servi à désigner un art qui prendrait, de cette utilité que je viens de définir, un sentiment profond, passionné, tragique.

Un art qui se sentirait pair et compagnon avec la commune humanité tout aussi bien qu'avec le plus particulier d'entre les hommes.

Un art qui parlerait à chacun, confidentiellement, la langue de ses préoccupations privées, mais qui ne connaîtrait pas de barbares.

Nous serions enchanté que quelqu'un survînt qui nous fournît des convictions,

a écrit, en narguant, un homme que nous ne saurions suivre ^.

Un art donc, qui, considérant que les fondements de l'égotisme sont surabondamment établis, chercherait la base sur laquelle nous pourrions désormais songer à établir les convictions révolutionnaires d'un nouvel âge classique.

{L'Effort, cahier de mars 1912.)

L'IRRÉDENTISME FRANÇAIS

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