Barrés, Examen de trois idéologies
2. L'Effort ouvrait une enquête sur la situation faite à la culture française à l'étranger.
peu près le seul vestige d'un passé glorieux. Ce sont les miettes d'un Impérialisme français qui n'eut pas que des côtés infamants.
Je ne me borne pas à écrire '• ce qui reste de notre langue et de notre littérature à l'étranger. C'est de notre culture tout entière qu'il s'agit, parce que c'est elle qui est mise en question. Mise en balance.
Cinq siècles de promenades militaires ne nous ont pas fait uniquement une âme de belligérants ; ce n'est pas seulement un Welche a;.^ressif et orgueilleux qui est sorti de la grande crise d'ambitions continentales au long de laquelle nos bandes labourèrent la carte du monde. Cinq siècles de guerre nous ont fait une âme européenne. Que nous le voulions ou non, un peu de l'esprit français palpite partout oii des nôtres passèrent ou moururent.
C'est un privilège que n'ont point encore les peuples neufs. Ni l'Allemagne, ni la Russie ne savent encore ce que c'est que de déchiffrer une mappemonde où de toutes parts les noms de lieux, par leur simple ordonnance typographique, prennent une vertu héroïque et fraternelle de souvenir. Des signes amicaux viennent à nous de Pologne, d'Egypte, de Danemark, de Portugal, de Saxe ou de Moravie. Tout un peuple de passions subies en commun nous relie à ces points épais et vient converger vers nous. Nos ponts et nos boulevards témoignent, par les sonorités étranges qui les baptisent, de cette conscience européenne que le passé nous a léguée et qui n'est pas pétrie que de vanité. Ce pays a légiféré, a construit, a réquisitionné, a vaincu et s'est fait battre en tant de lieux, qu'une solidarité plus forte que la haine l'associe désormais aux destinées de deux continents.
En faut-il une preuve directe ? Voyez ce qui est sorti de notre longue inimitié avec l'Angleterre. A ce frottement millénaire de deux empires en guerre, a succédé une conscience unanime des deux nations. Tant de sang commun est sur nous. Sang perdu ? Oui, si l'on raisonne du point de vue des satisfactions politiques ; les résultats temporels obtenus par les gouvernements apparaissent cruellement inégaux aux sacrifices qu'ils ont exigés de la race. Mais ce sang n'apparaît plus perdu si l'on considère l'intimité, sans précédent dans l'histoire, qui s'est établie entre les deux pays,
Paris et Londres battent à six heures d'intervalle. Six heures : le quart d'un jour. Les sémaphores des deux côtes échangent leurs signaux. Les contre-torpilleurs et les aéroplanes passent d'un port à l'autre en trente minutes. Un tel mouvement de curiosité, puis d'entente, s'est établi entre les deux puissances jumelles, et depuis tant
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d'années, que les héritages particuliers de leurs deux passés leur sont devenus comme indistincts ; c'est ensemble qu'elle les gaspillent ou les font fructifier.
Locke aboutit à Voltaire, Pitt à Bonaparte, Byron au romantisme, Constable à l'école de Barbizon. Par contre, notre dix-huitième siècle frappe l'art anglais de son empremte, Quesnay prépare Cobden, Napoléon fait la doctrine de Wellington et de Palmerston. Les Anglais nous construisent nos chemins de fer et nous leurs automobiles. Thackeray et Dickens nous sont aussi familiers qu'à eux Dauaet et Maupassant ; Kipling écrit, qu'il le veuille ou non, pour les deux peuples, comme Monet peint pour les deux. Maeterlinck se fait imprimer à la même heure en anglais et en français. Balzac et Shakespeare sont de notre tradition commune, indivise, également nécessaire. On ne touche pas à l'un des deux sans amputer les deux peuples de leur patrimoine essentiel. On ne menace pas un des deux peuples sans menacer l'autre dans la source de sa vie propre. L'expression de France et d'Angleterre peut, à plus d'un égard, faire place au terme plus juste d'Europe Occidentale.
Eh bien, cette gém.elhté que dix siècles de lutte sauvage ont cimentée indestructiblement entre les deux premiers-nés du monde m.oderne se retrouve sous une forme moins sensible, mais tout aussi réelle, entre la France et le reste de l'Europe. C'est ce que j'entendais en disant qu'il nous faut sauver « les miettes de l'Impérialisme français ".
Cet Impérialisme, dont nous ne désirons plus l'appareil de violence, nous a transmis un héritage moral dont nous nous refusons à rien laisser périr. Certes, nous ne songeons plus à réclamer le retour dans nos frontières de la République Cisalpine, des *< Bouches du Tibre » ou de celles de Cattaro, non plus que de la Westphalie, de Burgos et de Rotterdam. Nous ne souhaitons pas faire rouler nos caissons sous les tilleuls berlinois. Mais il nous est impossible d'oublier qu'à Burgos, à Bruxelles, à Milan et à Berlin, il se rencontre une sorte de FrcTxcia irredenta, qui est la pensée française à l'étranger.
Voilà ce qu'est cet irrédentisme d'un ordre spécial, dont quelques hoinmea aspirent ardemment à éveiller la conscience dans notre pays.
Qu on y fasse attention : il est aussi grave pour nous de sauver notre culture au dehors, que pour les Italiens d'affirmer la permanence de leurs revendications sur Trieste. On est même autorisé à penser que cet irrédentisme français si négligé est d'une qualité plus haute, d'une nécessité plus universelle.
Assurément la respiration du monde se fera plus libre, du jour où une solution aura été donnée à la question de l'Istrie et à la question de l'Alsace-Lorraine. L'histoire nous a forcés à constater quels désordres organiques entraîne dans la santé du corps social la durée d'une violence. Et nul ne conteste que le droit né du Congrès de Vienne ou du traité de Francfort ne soit une violence perpétuée. On en doit même souhaiter la résolution d'un esprit d'autant plus libre qu'elle marquera 1 éclipse provisoire, en Allemagne et en France, des partis nationalistes, c'est-à-dire de tous ceux qui couvrent leurs cupidités agressives du prétexte revanchard.
Mais, ceci dit, l'irrédentisme moral que seule en Europe la France justifie par la longueur de ses traditions, est un besoin auquel peu d'homm.es savent rester insensibles. Un socialiste lui-même n'écrit point une relation de voyage (Roland, dans les derniers numéros du Socialisme) sans qu'y revienne régulièrement la plainte qu'arrache au Français la ruine de l'œuvre française. Qu'il en impute le grief à l'administration mesquine de notre bourgeoisie, il le peut. Sans doute même est-il dans le vrai. Mais l'exemple porte. Si les Français étaient plus volontiers nomades, ils deviendraient plus volontiers des irrédentistes de notre culture. Ils seraient plus disposés à agir de telle façon que la pensée étrangère rende à la nôtre ce qu'elle lui doit en attention et en estime.
Donc le nationalisme, fût-il intégral, ne communique rien de sa médiocrité à l'état d'esprit dont s'inspire cette étude. Tout au contraire. Il ne s'agit pas de restaurer le culte de la prétendue prééminence française, qui est encore de mode dans les sphères du petit commerce et de la haute politique. Il s'agit de dénoncer le péril mortel, imminent que nous courons. Quand le bateau fait eau, le plus indifférent des passagers se met aux pompes. Or notre bateau fait eau et peut-être coule. A quoi servirait d'y arborer le pavillon des franchises totales et du bonheur humain, s'il doit périr corps et biens ? A quoi bon faire de notre pays un plateau d'expériences sociales si le résultat en reste inutile ou méprisé ?
Nous avons fait assez longtemps assez de bruit par le monde pour
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que nos réformateurs soient accoutumés à ce que l'univers prête attention à ce qui se pratique chez nous. Je suis sûr que plus d'un serait bien déçu s'il savait que Copenhague, Buda-Pesth ou Rome ignorent délibérément nos tempêtes et dénoncent notre décadence. Quand le courant manque dans un secteur électrique de Paris, nous aimons que l'étranger s'en émerveille.
Et dans cette suffisance à laquelle quatre cents ans d'autorité morale nous ont accoutumés, il n'y a pas qu'à blâmer. Cette sensation des peuples attentifs qui nous guettent a souvent donné — sinon plus d'emphase — au moins plus de poids à nos gestes. C'est une prérogative à laquelle aucun internationaliste même ne reste insensible. Et du reste, ils le savent parfaitement.
Aussi bien, personne ne doit ignorer que cette enquête dans notre empire cultural est lourde des conclusions les plus révolutionnaires.
S'il en doit résulter la conviction que la France n'est plus écoutée, ni même entendue, c'est sans doute à ceux qui parlent le français en notre nom qu'il appartiendra d'en demander compte. Si nous apprenons qu'outre la défaillance commerciale de notre bourgeoisie, — une des classes les plus indolentes que l'on ait jamais vues, — outre la défaillance de notre natalité, le français de nos écrivains n'est plus d'aucun intérêt ni d'aucun poids pour l'étranger, nous serons peut-être amenés à pratiquer en nous-mêmes un cruel examen de conscience et à procéder d'un cœur plus léger à plus d'une exécution.
Ce n'est pas dire que i étranger soit un juge infaillible. Mais, en somme, il s'est créé par le monde une république des esprits aussi internationale que les valeurs de bourse et les bulles pontificales. Et les jugements qu'elle porte n'ont pas plus de motifs d'être frappés de suspicion.
Jadis réservé à une élite étroite d'aristocrates et de grands bourgeois, puis éclipsé, lors du romantisme, par le réveil des nationalités, cet mternationalisme de l'esprit se reconstitue, semble-t-il, sur des bases plus larges que jamais. Tolstoï, Whitman, Maeterlinck, d'Annunzio
ou Dehmel ont la conscience très nette qu'ils travaillent pour le public des Deux-Mondes. Et les hommes de valeur de ces Deux-Mondes attendent la parole de tous lieux où vit et pense un groupe humain.
Il s'en suit que notre production est désormais soumise à une comparaison incessante. Et que si les hommes qui lisent trouvent ailleurs la nourriture que demande leur vie intérieure, c est ailleurs qu'ils iront, sans une hésitation sinon sans un regret.
Voilà pourquoi il nous importe de savoir avec précison si, oui ou non, l'étranger a condamné notre culture et nous oublie. Car la réponse à cette question comporte des sanctions décisives. Voilà pourquoi elle doit s'entourer de précautions critiques. Mais en même temps l'enquête doit être conduite avec une impartialité — je devrais dire : une dureté — absolue. Sans crainte de heurter un puissant ou un arrivé.
C'est ce qui fait qu'elle est à sa place dans /'£^or/, où l'on ne pratique pas des échanges de tendresses avec les hommes en place. Et qui explique qu'elle puisse étayer, sans la doubler, l'entreprise de la Société d'Histoire Moderne et Contemporaine, qui vient de charger M. Pierre Marcel de rassembler les éléments d'une étude sur V Influence française à l'étranger.
Les termes des deux enquêtes sont assez diifférents pour coexister sans se nuire. En outre, la Société d'Histoire Moderne et Contemporaine se propose de condenser les résultats de son enquête dans une série de manuels. Il y a là un aboutissement pédagogique qui n'est pas le nôtre ; ces manuels éviteront difficilement l'allure de monographies historiques. Mais quelles qu'elles soient, nous souhaitons que les réponses qui nous parviendront puissent servir à l'ouvrage commun.
Nous faisons fond pour les recevoir sur tous les Français de bonne volonté qui habitent l'étranger — ou sur tous les étrangers d'esprit dégagé et impartial que tente notre culture. Principalement dans les villes d'Université. Nous ne leur demandons qu'une journée de travail et une extrême précision de renseignements. Toute la valeur des réponses réside dans la minutie des indications. Autant que possible des chiffres. Et des noms.
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l** Quels sont les ouvrages de littérature française contemporaine que renferment les bibliothèques publiques (particulièrement la bibliothèque universitaire) de la ville où vous résidez.
Par ouvrages de littérature française contemporaine, j'entends ceux des écrivains postérieurs au naturalisme, postérieurs à Zola, Daudet, Maupassant, et tels que : Anatole France, Paul Bourget, Paul Hervieu, J.-H. Rosny, Marcel Prévost, René Bazin, René Boylesve, Romain Rolland, Octave Mirbeau, Jules Renard, Charles-Louis Philippe, André Suarès, André Gide, Rémy de Gourmont, Maurice Barrés, Camille Mauclair, etc.
Et quelle est, proportionnellement, la fréquence de la demande qui en est faite par les lecteurs.
2° Quels sont les poètes contemporains que possèdent, dans les mêmes conditions, les mêmes bibliothèques.
Par poètes contemporains, j'entends les poètes depuis et y compris Baudelaire, jusques et y compris Jules Romains, en allant de Verlaine à Verhaeren.
Et quelle est» proportionnellement, etc.
3° Quels sont les périodiques français que ces mêmes bibliothèques reçoivent ?
J'attire tout particulièrement l'attention de nos correspondants sur les revues qui représentent les tendances présentes de notre art et de notre vie morale, telles que : Les Cahiers de la Quinzaine (renseignement très impor^ tant), — Nouvelle Revue française. Mercure de France, Grande Revue, Veri et Prose, etc.
Et quelle est, proportionnellement, etc.
Tout bibliothécaire obligeant donnera sans se faire prier, lès renseignements ci-dessus.
4° Quels sont les ouvrages français que mettent en vente les libraires
de la ville ou bien du pays où vous résidez ?
Il s'agit de s'informer auprès du ou des bons libraires locaux :
l'^ de la façon dont lès éditeurs français les informent de leurs nouveautés, comparativement à leurs confrères allemands ou anglais ,•
2° de la façon dont ils leur assurent le service de ces nouveautés ; relever en particulier, si possible, le contenu des envois en dépôt faits depuis un an par Hachette, Pion, Stock, Perrin, Ollendorff, Fasquelle, Mercure, Flammarion, Calmann-Lévy, Lemerre, Alcan, Rivière, etc. ;
3° s'informer de la préférence apportée par le public dans ses achats, et nommément de la valeur qui s'attache soit au titre de F Académie française, soit à la mention Couronné par l'Académie française. Et si les prix des petits groupements tels que l'Académie Concourt ou la Vie Heureuse ont une influence sur le lecteur étranger ;
4" s'informer en particulier de l'importance de la vente actuelle des ouvrages français (scientifiques et littéraires), comparativement à la vente qu'il s'en faisait il y a un quart de siècle et proportionnellement à la courbe de vente des ouvrages allemands, anglais, russes, italiens,., selon les pays ;
5° quels sont les ouvrages de préférence mis « en montre » ?
5° a) Quels sont les ouvrages traduits du français dans le cycle de notre littérature contemporaine ? b) Quel est le prix auquel ces traductions sont mises en vente ? c) Quelle est la préférence du public ?
d) Quelle est l'importance de ce mouvement de traduction en comparaison des traductions faites sur l'allemand, le russe, l'anglais, etc., ?
e) La faveur du public se porte-t-elle de préférence sur nos classiques ? — nos romantiques ? — nos naturalistes (de Flaubert à Zola) ? — ou nos contemporains ?
6° Combien y a-t-il de dépôts importants de livres et de périodiques français dans la ville ou bien dans le pays où vous résidez ? Quels sont les périodiques que le public achète (en allant depuis les organes de gros tirages, comme l'Illustration et iOpinion, jusqu'aux Revues les plus caractérisées) ?
7° Quelles sont les pièces de théâtre françaises représentées :
a) en français,
b) en traduction,
sur les scènes locales dans ces dernières années ?
Essayer d'en dresser la statistique complète pour la saison 1909-1910 et les premiers mois de la saison actuelle.
En particulier, établir la liste des pièces jouées par des tournées françaises. Dresser en regard le nombre de représentations de notre théâtre classique
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qui ont eu lieu dans le même laps de temps, soit en français, soit en traduction.
Liste de toutes ces pièces qui ont :
1 ° fait la plus grosse recette ; 2° tenu l'affiche le plus longtemps.
Et comï>arer ces résultats avec ceux que fournit sur les mêmes scènes le répertoire étranger — anglais (de Shakespeare à Bernard Shaw) — allemand (de Goethe à Hauptmann) — norvégien — russe — italien.
Tout secrétaire de théâtre, régisseur ou employé d'administration des Beaux-Arts, pourra fournir ces renseignements.
8° (^elle est l'attitude de la critique vis-à-vis de notre culture actuelle ?
9^ Quelle place l'enseignement du français tient-il dans l'enseignement (primaire, primaire supérieur, secondaire et supérieur — ou équivalents) ?
S'informer du nombre d'heures par semaine consacrées à ces cours dans les divers ordres de l'enseignement ;
si le français est obligatoire ou facultatif ;
s'il est exigé aux examens ? — auxquels ? — et avec quels coefficients proportionnels ?
sa situation, comparativement à la place qu'il occupait il y a vingt-cinq ans et comparativement aux autres langues vivantes ;
les ouvreiges français mis entre les mains des élèves ou étudiants pour l'étude du français ; de quelle période de la littérature sont-ils tirés (s'il s'agit de morceaux choisis) ; quelles œuvres (s'il s'agit de textes complets) ?
la fréquence et l'assiduité des élèves ou étudiants à ces cours.
10^ Résumé : La courbe de la culture française est-elle ascendante ou descendante ? Les causes de cet état de choses ? Sont-elles d ordre purement (ou surtout) politique — purement (ou surtout) économique? — purement (ou surtout) commercial (c'est-à-dire dépendent-elles de l'organisation commerciale de la Librairie française) ? — purement (ou surtout) moral (c'est-à-dire dépendent-elles de l'orientation particulière de la production française au cours de ces dernières années) ?
(L'f^or/, décembre 1910.)
L'IRRÉDENTISME FRANÇAIS