UN AVENIR AFRICAIN DE LA CULTURE FRANÇAISE
La réponse ^ de M. Marcel Cohen à l'enquête sur l'irrédentisme français, bien qu'elle sorte en apparence du cadre que nous nous étions fixé, y rentre cependant par des considérations d'une telle importance que nous n'avons pas cru devoir négliger l'appoint qu'elle apportait à nos idées.
Elle touche d'abord au rôle que notre diplomatie pourrait jouer dans cette grande « contestation >' des langues, et à celui qu'elle remplit en réalité. Lorsque Maurice Cahen ^ nous dit que la Librairie française trahit la Culture française, n'indique-t-il pas, du même coup, le devoir certain d'un bureau de consulat ou d'ambassade ? Ne seraient-ce pas ces organismes peu occupés, admirablement placés pour centraliser les renseignements moraux et commerciaux, à qui devrait incomber la tâche de donner l'alarme ? Lorque Gaston Gravier ^ signale l'urgence de la création d'un lycée français en Serbie, ne serait-ce pas à la Mission que la République entretient à Belgrade qu'en devrait remonter l'initiative ?
1. II s'agissait d'une étude de M. Marcel Cohen, professeur à l'Ecole des Langues Orientales, à Paris, sur la situation faite à la langue française en Abmsinie. (L'Effort, 20 mars 1911.)
2. Dans une étude sur la situation faite à la langue française en Danemark' {L'Effort, le'^ décembre 1910.)
3. Dans une étude sur rwtre influence chez les YougoSlaves et chez les Serbes en particulier. (L'Effort, 8 février 1911.)
Notre personnel diplomatique et principalement consulaire s est assurément élevé, depuis quelques années, vers une compréhension nouvelle de son rôle ; les rapports consulaires publiés chaque scmame en supplément au Moniteur officiel du Ministère du Commerce en font foi. Mais a-t-il épuisé ses devoirs ? Cela est peu probable. Il ne suffit pas à un ministre ou à un ambassadeur de présider une fois 1 an une conférence solennelle de V Alliance française, pour s'être acquitté des obligations de sa charge.
L'autre point de vue nouveau que cette réponse dégage est la question de l'avenir africain de notre langue. C'est là un des aspects les moins souvent aperçus de nos destinées de puissance africaine.
De Djibouti à Dakar, d'Alger à Brazzaville, — songe-t-on que cela ne représente pas moins de quarante-deux degrés de latitude sur seize cent cinquante lieues dans le sens de l'Est à l'Ouest ? Que, dans les limites de cet immense horizon, à l'exception de quelques enclaves et de la vallée du Nil, quinze ou vingt millions d'indigènes sont appelés à faire du français leur langue habituelle ? Et que ces quinze millions d'aujourd'hui représenteront peut-être cinquante millions après un siècle de paix relative ?
On n'a guère l'habitude de considérer le continent noir sous un autre jour que celui de son rendement économique, brut et net. Je crois qu'il y a un aspect qui prime celui-là, de tout le poids dont l'avenir peut peser sur le présent, c'est le point de vue « cultural, » le point de vue de la permanence de notre civilisation.
L'ironie est facile. Il est aisé de se gausser à l'idée que bon nègre serait un jour le détenteur des mœurs, de l'esprit, vone des modes françaises. Sans aller jusqu'à se figurer l'agriculteur du Ouadaï surveillant ses troupeaux en lisant un Montaigne de poche, et la dame au Haut-Oubangui lançant une forme sensationnelle de jupe-culotte, il n'est pas indifférent, je pense, de remarquer qu'il y a là, entre la Méditerranée et le Congo, quelques races humaines que le climat, leur religion, l'oppression des esclavagistes arabes ont empêchées de donner, jusqu'au XIX® siècle, leur mesure complète.
Les coloniaux et les dévots des révélations bibliques auraient trop de tendance à nous persuader de l'inégalité de race irrémédiable entre les noirs et les blancs. Il serait aussi absurde de prétendre que les hommes au nez épaté sont incapables d'atteindre à un degré plus élevé de culture, que de conclure, ainsi que certains l'ont essayé, à une défaite probable en Europe, des crânes dolichocéphales par les crânes
brachycéphales. Discussions tendancieuses, où les formes pseudoscientifiques ne recouvrent jamais que des appétits d'expropriateurs ou des revendications de missionnaires.
Quand les barbares pénétrèrent dans l'Empire romain, ils prononçaient le latin à faire pleurer de rire les dandys de Rome. Nous sommes les héritiers de ce patois. Un délicat des premiers temps de l'Empire romain se retiendrait mal de sourire à entendre notre informe grasseyage ; il se refuserait à prendre ces aboiements pour une langue littéraire.
lit faut-il oublier que Tombouctou fut, il y a peu de siècles, une capitale de lettrés et la tête d'une puissante administration d'Etat ? Que Tombouctou la Mystérieuse fut ville d'Université ? Les déprédations des conquérants musulmans ont seules été cause que les forêts qui 1 entouraient aient disparu, que les sables se soient avancés en submergeant les points d'eau, et que le désert marche aujourd'hui à la conquête du Sud.
On peut penser ce que l'on veut du principe de la guerre coloniale. On peut légitmiemcnt regretter cette dépossession du plus faible par le plus fort, et le regretter d'autant plus que cette expropriation violente s'est accomplie sous les formes de la philanthropie. Toujours esi-il que l'occupation coloniale est de nos jours un fait. Il faut la regarder comme définitive, et raisonner en tenant compte du fait.
Les socialistes ont eu longtemps la puérilité de se refuser à considérer la colonisation autrement que comme un sujet d'indignations de tribune et de colères de budget. Ils confondaient colonisation et colonialisme, qui sont, sans argutie, deux choses différentes.
Revenus à une appréciation plus sagace des choses, ils envisagent déjà l'Afrique comme une terre d'applications sociales. Vandervelde parcourt le Congo ; nous n'attendrons sans doute pas longtemps jusqu à ce que le Parlement de l'Afrique australe possède sa gauche révolutionnaire ; et l'Egypte, pour ne pas perdre sa vieille avance, a déjà ses terroristes. Tous ces signes se renforcent les uns les autres pour nous persuader que l'évolution de l'Afrique vers la « civilisation » moderne n'appartient plus aux chimères d'un avenir hypothétique.
Quand bien même l'Afrique Occidentale française, presque exclusivement nègre, serait la plus longue à s'assimiler les modes de la civilisation européenne autres que l'alcoolisme, il viendra bien un jour où nous nous trouverons les suzerains politiques de cinquante millions
ESSAIS ESTHÉTIQUES
de noirs parlant le français. Les plus développés d'entre eux, après avoir été chercher leur instruction supérieure à Alger, à Bordeaux ou à Paris, se soucieront à leur tour de créer sur place ces outils de renaissance que sont les universités et les écoles primaires. Ce jour-là, si nous avons la sagesse d'aider à ce mouvement, nous aurons définitivement implanté une filiale de notre culture en sol africain.
Et par notre culture, j'entends, on le sait, tous les modes de notre pensée, depuis ses formes politiques et sociales jusqu'à son développement artistique le plus délicat. Est-il interdit d'escompter la naissance d'une « littérature africaine d'expression française ', comme il existe déjà une littérature belge et une suisse, comme il a existé, sous 1 Empire romain, une " littérature africaine d'expression latine " ? Se doute-t-on du renouvellement d'inspiration que les nègres, la race la plus musicienne du monde, apporteront dans la composition, le jour oîi leurs improvisateurs populaires se seront assimilés quelques ressources de technique ?
La conclusion à laquelle je voulais arriver, c'est que notre empire colonial nous ménage peut-être des surprises et les éléments d'une revanche culturale, — si toutefois il s'avère que notre influence morale décroisse dans le reste du monde.
C'est peut-être aussi une raison de plus pour protester contre les insolences des colonialistes, comme le sont par exemple les membres qui composent la majorité de la Chambre consultative de la Régence de Tunisie. Une attitude de mépris qui ne recouvre qu'une peur panique de l'indigène, une politique de vexations qui découragerait les sympathies des lettrés et des réformateurs, compromettrait tout cet avenir que j'évoquais ^.
Assurément une civilisation franco -africaine ne serait jamais qu'une interprétation de la nôtre, comme la Gaule de la conquête et plus tard la France albigeoise et provençale furent des interprétations de la grande civilisation rom.aine. Mais ce résultat est à lui seul assez riche
1 . Une loi de 1 9 1 9 a heureusement donné le droit de cité aux indigènes algériens qui ont combattu pour la France, et assimilé dans un grand nombre de cas l'électeur et l'élu indigènes au colon électeur et au colon élu.
Un livre posthume d'Onésime Reclus, publié sous le titre Un grand destin commence, a. apporté, en 1917, tout le poids de son autorité à la thèse soutenue dans ces lignes.
de gloire et d'imprévu pour que nous nous montrions dès maintenant attentifs devant les circonstances de sa naissance, et résolus h à tout entreprendre pour éviter qu'on en dilapide l'espérance.
(L'£#or/. 20 mars I9II.)
L'IRRÉDENTISME FRANÇAIS