ORTOGRAFE
Un ""ancien correcteur au Temps et à l'Imprimerie Kugelmann, M. L.-L. Fabre, vient de faire paraître une brochure ^ concise et lumineuse où, à son seul point de vue d'homme de métier et d'homme du peuple, il signale les anomalies de notre système orthographique.
Je reproduis les plus frappantes de celles qu'il cite, mots d'étymologie identique ou de formation semblable :
Bâtonnîste et feuilletoniste.
Patron et patronage d'une part, badigeon et badigeonnage de l'autre.
Agrégation et agglomération.
Barrique et baril, — charrette et chariot, — calus et callosité.
Exigeant et exigence, — négligent et négligence, — intransigeant et intransigeance.
Soierie et voirie.
Assidûment et éperduement.
Siffler et persifler, — souffler et boursoufler.
Portecrayon et porte-plume.
Au deçà, au dedans, au dehors, — et au-dessous, au-dessus, au-deOant.
Millionième et millionnaire, — gasconisme et gasconnade.
Abatage, abatis, abatteur, abattoir, — dixième et dizaine, — chauffoir, dortoir et réfectoire, etc., etc.
Ces exemples peuvent se multiplier à l'infini. Encore passé-je sur les anomalies de l'accentuation que signale M. Pabre. Elles sont aussi nombreuses que les précédentes et obligent l'enfant de dix ans à des semestres d'exercices nauséabonds ; il vaudrait mieux les employer à scier du bois.
Mais jusqu'ici nous n'avons guère cité que des cas isolés et pour ainsi
1 . Réformes orthographiques nécessaires, Paris, Soc. an. de l'imp. Kugelmann,
dire sporadiques d'Irrégularité. Il est pourtant quelques anomalies d'un caractère plus général et dont la réforme apparaît comme plus essentielle encore.
C'est avant tout la formation du fénninin et du pluriel pour les substantifs et les adjectifs. Inutile de préciser ; toute mémoire adulte cuit à ce seul souvenir. L'Académie, sur un rapport ambigu de M. Faguet, condescend depuis 1905 à oublier l'exception bijou, caillou, etc. Mais landau persiste à se multiplier en landaus.
Les verbes en er dont la syllabe finale de l'infinitif est précédée d'un e muet changent cet e muet en è ouvert devant une syllabe muette, excepté dans le plus grand nombre des verbes en eler et en eter, qui doublent les consonnes /, t.
Qu des verbes en quer, qui se change en c hors de la conjugaison, persiste dans quelques noms et adjectifs dérivés de ces verbes.
Les grammairiens officiels ne s'entendent pas sur le pluriel des mots en al et ail. Les lexicographes et le public ne s'entendent pas sur le trait d'union de contre-balancer, que l'usage repousse, en dépit de la règle, non plus que sur ceux de contrepoids et de contresens qu'exige, paraît-il, la tradition.
Les vœux de M. Fabre représentent un minimum. Ils se bornent à demander que les exceptions soient supprimées et que les contradictions soient unifiées.
D'autres réformistes ont été plus loin ; ils ont touché à la grammaire et plaidé, entre autres, l'invariabilité du participe. Chacun sait en effet que la question a déjà son histoire. M. Fabre a le bon goût de ne pas la résumer et de déposer son Cahier sous la forme évidente que je viens d'indiquer. Mais en réalité des incompétents, comme le sont presque tous les littérateurs, auraient le plus grand tort de se jeter dans la bagarre, fiàt-ce en compagnie des correcteurs d'imprimerie, SI les savants n'avaient pas encore parlé.
Il faut toujours avoir la Science avec soi. Le bon sens ne suffit pas. Et abandonné à ses seules forces, il recule, étonné de ne trouver autour de lui que les seuls braves gens.
ESSAIS ESTHÉTIQUES
Mais les romanistes se sont déclarés, avec M. Paul Meyer, M. Brunot et M. Rémy de Gourmont ^. D'aucuns, comme M. Grammont.font usage depuis longtemps de Vortografe réformée. Et grâce à leur courage, les adversaires de la réforme ont dû prendre position, nous avons vu se dessiner les camps et compris que le débat avait des racines plus profondes qu'on ne voulait bien le dire.
D'un côté, ce furent la jeune Université et l'Enseignement Primaire. De l'autre, les Grandes Revues, l'Académie, et la majeure partie de l'Enseignement Secondaire. Alors tout devint parfaitement clair.
L'Ecole des Chartes, la Nouvelle Sorbonne et la Laïque ont leurs tares, que nous ne contesterons pas. Mais il ne faudrait pas nous faire prendre des vessies pour des lanternes m M. Emue Faguet pour un père du peuple. Le plus saisissant exemple que put précisément trouver cet éminent auteur, dans son récent Culte de l'Incompétence, fut, si je me rappelle bien, sa propre attitude dans ce conflit.
Ascète simultaném.ent converti à toutes les doctrines, esprit fin à la manière de la rue d'Ulm, plus intelligent que bien d autres, mais arriviste décidé à couvrir d'une simulation d'austérité les contradictions auxquelles le condamne une ambition au reste médiocre, il réédita, dans le cas qui nous occupe, son attitude ancienne à la Ligue de la Patrie Française.
L'homme de la brochure Zola tenait à la Sorbonne et tenait à l'Académie. On peut dire qu'il était de l'une, mais tenait à l'autre. Il n avait jamais étudié que l'histoire littéraire, la critique normalienne et la conversation des gens du monde. Il fit, sur un sujet auquel il ne connaissait rien, un rapport où les romanistes et M. Leygues trouvèrent quelques réformes et un écrasement complet de la réforme. Ce sont les recettes de son métier.
Mais ses raisons n'en sont que plus lumineuses. En effet, nulle discussion de théorie ; uniquement des arguments de parti. Grâce en soit rendue à M. Faguet, on connut qui groupait l'opposition à la réforme ; on s'aperçut avec émerveillement que les adversaires de tout mouvement social avaient choisi ce terrain pour y creuser leurs tranchées.
Ces souteneurs du Bon -Français (car il existe, en face du français, un Bon-Français, comme en face des arts, il y a les Beaux-Arts)
l. L'Esthétique de la langue française, Mercure de France, 1899.
argumentent qu'en modifiant l'apparence de la langue écrite, on en détruit l'aspect artistique.
Parlons, je vous prie, de l'aspect artistique d'une langue qui a changé trois fois par siècle et qui doit ses plus jolis ornements à l'imagmation en délire des protes du XVI^ siècle. A la Revue des Deux-Mondes, on croit être élégant en imprimant ens le pluriel des mots en eut. Pourquoi le Dictionnaire de l Académie n admet-il plus cette forme ? Où est alors la Loi de l'Elégance ? Et nos patriotes de l'Académie n'ont-ils pas fortement méprisé ceux des Allemands qui défendirent les vieux et beaux caractères gothiques contre 1 alphabet romain ? Donc raisons valables pour dandys à la recherche d'une cause sacrée, mais nullement pour trente millions de Français préoccupés de gagner leur pain à la moindre sueur de leur front.
En second lieu, si l'on modifiait l'orthographe, on rejetterait brusquement dans un archaïsme arbitraire tous nos auteurs, de Victor Hugo à Molière ; on décapiterait la Nation.
En ce cas, pourquoi n'écrivons-nous plus comme Rabelais ? Nous lirions Marot avec bien plus de facilité. En supprimant les h et les doubles lettres, les Allemands n'ont pas tué Goethe, que je sache. On lira la Mort du loup, quand bien même nos petits-enfants se verraient tentés de l'orthographier :
Les nuages couraient sur la lune enflamé Corne sur l'incendi on voit fuir la fumé.
Nous la lisons bien, nous qui n'écririons plus :
Et les bois étaient noirs jusques à l'horizon.
Il paraît encore que nous enlèverions à notre langue nationale la marque de ses origines latines et grecques, si nous écrivions orne (homo, hominem) comme le faisait rationnellement le moyen âge, avant que de faux savants eussent rajouté Vh, violant une loi essentielle de l'étymologie spontanée, et, pour des raisons d'esthétique, redoublé 1 m.
Je ferais bien plutôt grief à M, Fabre de n'avoir condamné ni Vh initiale, ni Vx, ni l'y, ni toutes les doubles lettres. Curieuse étymologie qui fit distribuer les h, les y, les x, les s, les doubles lettres à tort et à travers, sans règle et sans conscience. Curieuse étymologie qui, des mêmes mots grecs, nous fait tirer fantôme, fanal, phénomène et phare.
Mais, que voulez-vous ? cela aide M. Faguet à savoir que phare
ESSAIS ESTHÉTIQUES
vient du grec et, sans ce ph, il ne saurait plus rien écrire qui vaille. Croyez-vous qu'il sera encore possible de faire un bon vers du jour où on orthographiera ritme au lieu du beau, du gracieux et du si savant rhythme ?
Donc, derrière l'Académie se levèrent les Grandes Revues, les Salons conservateurs, les Gensdelettres, les Dandys, les Patriotes, les Petits Poètes et les vieux Professeurs de Rhétorique. Les cénacles retentirent de nasillements impertinents à l'égard de tous ceux qui ne comprenaient point qu'un mot ne vaut que par la disposition de ses signes, — et jamais par la plénitude de son sens.
Pendant ce temps, cinq millions de petits enfants français passaient leurs soirées d'hiver à se fourrer dans la tête qu'on écrit porte-balle et portefaix, blême et problème.
Avant d'enseigner l'espéranto, il faudrait peut-être songer à rendre le français enseignable. L'enseignement, dans une nation, ne doit pas être organisé en vue du génie, mais en prévision d'une médiocrité commune.
L'instruction publique ne doit pas se proposer comme type de culture le jeune homme riche et fainéant, en quête d'une gloriole littéraire, — mais l'ingénieur, l'homme d'affaires, l'ouvrier, le paysan, rivés à leurs occupations professionnelles.
Nos littérateurs ont bien peur pour leur gloire. Ils l'entourent du coton de leurs préoccupations. Autour de leurs fructueux mandarinats, les exceptions grammaticales montent la garde. Mais on lit Rabelais, en dépit de sa graphie archaïque ; lit-on plus volontiers M. Jean Aicard, parce qu'on nous oblige à écrire la même orthographe que lui ?
La langue est faite pour s'entendre et non se regarder. L'harmonie d'un vers de Verlaine nous restera sensible quand bien même l'aspect de notre langue se serait modifié. Il n'est pas contestable qu on ne peut en dire autant de tous ces messieurs. Cette remarque explique bien des choses.
(UEffort, l"^r octobre 1910.)