PREMIER TEMPS
Il se prépare, dit-on, une manifestation pour la première de l Armée dans la Ville, la pièce de Jules Romains que l'Odéon va représenter. Si l'mformation, reproduite par plusieurs journaux, est exacte, si le tapage qui a accueilli la récitation du poème A la Foule, faite il y a deux ans par M. de Max au même théâtre doit se renouveler, il importe que nous ne laissions pas passer ces violences sans protester.
Non que 1 œuvre de Jules Romains ait beaucoup à perdre à ces négations véhémentes. On ne discute et on ne nie que la force. Mais dans ces contestations, renouvelées des premiers temps du romantisme, les camps doivent être choisis. Ceux qui ne prendront pas parti seront les habiles qui cherchent à savoir d'où vient le vent. Parmi les autres, nous reconnaîtrons quels sont ceux qui vont avec l'avant-garde et quels sont ceux que leur irréductible insuffisance condamne à serrer perpétuellement les rangs des arrière-gardes.
Nous ne savons pas ce que vaut la pièce de Jules Romains. Nous l'attendons avec la même curiosité que le roman qu'il nous annonce. Mais, en connaissant le thème général, il ne faut pas être puissant devin pour en soupçonner le style. Jules Romains, qu'on l'approuve ou qu'on le blâme, a créé un mode nouveau d'expression poétique et, l'ayant créé, s'y est tenu. Notez, d'ailleurs, qu'on ne saurait faire un grief trop pesant à ses vingt-sept ans de ne s'être pas encore renouvelés. Je le louerais bien plutôt d'avoir eu le souci et la capacité de se nouveler, et cela à une époque où les derniers oripeaux des genres défunts, depuis le romantisme jusqu'au symbolisme et au néo-classicisme, déshonorent les banlieues de l'art.
Pour mieux dire, Jules Romains a moins créé qu'il n'a systématisé l'expression artistique d'une forme de pensée empruntée à la philosophie de Tarde. Amis, ennemis, simples curieux ont baptisé la poétique de Vécole du nom d'Unanimisme. Les protestations de Romains n'y feront
nen ; qu'il nie avoir fondé une école ou non, ce sera bien autour de l' Unanimisme, pour et contre lui, que la bataille se livrera. Et Romains aurait tort de désavouer le pavillon dont on couvre sa production ; le mot est bien venu ; il exprime clairement ce que le poète entend exalter dans son art.
C'est à proprement parler la substitution, au premier plan de notre conscience, d'une âme à une autre, — de l'âme de l'homme-foule à celle de l'homme-individu. L'homme intégré dans la civilisation, l'homme des villes et des foules est rarement isolé. Il n'endure même plus l'isolement. Sa fièvre est de participer le plus continûment qu'il lui est possible à des âmes de groupes.
Tout l'y sollicite. La vie en commun envahit la vie privée. Nos moyens de transport, nos procédés d'éducation, nos formes de travail industriel, administratif ou bureaucratique, notre vie politique, notre existence corporative, mutualiste, syndicaliste, nos agglomérations urbaines, nos rues pressées et traversées de courants violents et uniformes, nos goûts de sport et d'art, notre instruction militaire, tout cet entassemient d'êtres qui fait la cité moderne conspire à retrancher progressivem.ent sur l'individu au profit du groupe.
L'association végétale devient une sorte d'idéal nouveau auquel la courbe de notre civilisation nous fait tendre. Mais une association perpétuellement changeante, aussi vite dénouée que formée ; une association à plusieurs échelons superposés.
L'être s'agglomère dans le même temps à une foule de groupes différents.
De ces groupes, les uns sont fugitifs, ne naissent que pour mourir, comme ces contacts fortuits de métro ou de wagon qui créent pour trente minutes une âme commune entre les unités du groupe. D'autres, guère plus persistants en durée, vivent d'une existence passionnelle, violente, femelle : c'est la foule au concert, au théâtre ou aux réunions publiques. D'autres se prolongent jusqu'à opprimer l'être et à broyer les consciences individuelles : la caserne, la pension, le bureau. D'autres forment enfin le rythme même de notre existence, et traversés sans arrêt d'ordres mystérieux, de suggestions sourdes, d'aspirations conformes, de sympathies, de concomittances, de répulsions et de besoins unanimes, finissent par absorber l'isolé, par dissoudre sa propre volonté de puissance dans un gigantesque flux de magnétisme humain : — c'est la Maison, c'est la Rue, c'est la Ville.
On aperçoit tout ce qu'il y a, dans une telle conception, qui l'appa-
rente étroitement aux phénomènes de notre vie sociale actuelle. C'est pourquoi la tentative de Jules Romains nous apparaît comme un grand espoir d'avenir.
Ce n est pas dire que sa découverte lui appartienne toute en propre. Mes lecteurs ont sans doute reconnu dans les thèmes que je viens d'énumérer plus d'un motif familier à Verhaeren.
Ce n est pas dire non plus que le développement de ses idées soit toujours exempt d'abstraction, ni que la rigueur du plan n'écrase pas quelquefois l'invention sous l'appareil d'une logique trop volontaire.
Ce n'est pas, enfin, que la notion d'individu ne perde, chez Jules Romains, toute espèce de réalité sensible pour passer à l'état de concept métaphysique.
Mais je ne m'arrête pas à ces critiques. L'influence de Verhaeren n a jamais trouvé en Jules Romains de servilité. Sa logique un peu pesante nous repose des grâces habituelles à ceux que la domination d une idée n'a jamais tourmentés. L'abondance est un des signes de la puissance. Et son œuvre est déjà riche en morceaux de premier ordre.
Je ne lui ai consacré ces lignes que pour prévenir nos amis du coup qui se machinait et les mettre dans un état de défiance critique vis-à-vis des racontars de presse.
Jules Romains a beaucoup d'ennemis. Pour nous, que ces questions de personne n'intéressent à aucun degré, nous avons tenu à marquer notre attention à l'égard d'un des écrivains les plus travailleurs de notre génération. Un de ceux dont il faut que le public apprenne le nom.
{UEffort, 25 février 1911.)