DEUXIEME TEMPS
M. Jules Romains, fidèle aux mœurs des chefs d'écoles, a répandu dans la presse, à la suite de la première de l'Armée dans la Ville, un appel-manifeste dont j'extrais les lignes suivantes {Paris- Journal du 6 mars) :
... Il est temps de jeter à bas l'abominable « théâtre en vers » que les
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imitateurs de Coppée et de Rostand imposent à la France et à notre clientèle européenne.
Il est temps que le drame littéraire devienne digne du drame musical français, que les d'Indy, les Debussy, les Dukas ont fondé glorieusement.
Il est temps que « l'Autre Renaissance » triomphe sur la scène ; qu'un art à la fois classique et national, traditionnel et novateur, austère et ardent, précipite dans l'oubli les grossiers spectacles que des hommes de peu de foi confectionnent avec les défroques voyantes du romantisme...
Nous souscrivons à ces formules. Mais nous demandons quelques clartés que cet appel ne nous donne pas.
Un enthousiasme ne s'improvise pas. Un tour d'esprit austère et ardent ne se prend pas lui-même pour fin. M. Jules Romains nous demande-t-il de nous exalter pour la réalisation arbitraire, autotélique, d'une forme nouvelle du drame poétique ?
Qu'il prenne plus parfaitement conscience des raisons qui l'animent lui-même. L'art, en soi, se ramène bien à une technique ; la première qualité que nous sommes en droit d'exiger de l'ouvrier, c'est qu'il sache son métier. Mais l'art est en outre un serviteur. Il est même de cette race de serviteurs qui meurent de leur affranchissement. Il est l'esclave de la société; elle a le droit d'exiger le secours de son esclave dans la recherche de son idéal moral et de sa paix sociale.
Qu'on ne dise pas que nos ancêtres ne nous ont pas attendus pour formuler l'idéal moral des sociétés, et qu'il ne reste plus qu'à battre les buissons autour d'une règle immuable. La morale est aussi ondoyante et mobile que la loi. Comme elle, elle participe à la naissance et à la mort des sociétés, des nations et des classes. Chaque ère nouvelle apporte avec soi une règle morale nouvelle.
De sorte que l'histoire de l'humanité représente une suite d'équilibres perdus et retrouvés, une course au bonheur que chaque génération recommence pour son compte, après avoir rejeté ce qui faisait la loi morale de ses pères. Quelque chose que l'on pourrait comparer à l'escalier de Luna-Park, dont les marches cèdent sous le pied de celui qui les gravit ; — ou encore à la cage de l'écureuil.
On voit assez qu'un tel principe exclut tout catéchisme de progrès, aussi bien que toute notion de finalité. Les Chinois d'il y a deux mille ans et les Grecs du VI® siècle, ne furent ni plus malheureux ni moins vertueux que nous.
Il n'y a pas un idéal moral plus qu'il n'y a une paix sociale. La société vit de quelques rapports économiques dont le travailleur et le con-
sommateur sont les deux termes extrêmes. Toute rupture dans l'harmonie de ces rapports brise la paix sociale et détermine un état d'esprit révolutionnaire.
Or nous traversons un de ces hiatus du bonheur humain. Notre équilibre économique et moral (le premier déterminant le second) est rompu. Comme une ombre dans la nuit, la société tâtonne et cherche à se ressaisir.
L'art ne doit pas ignorer ce combat. S'il le fait, il risque d'accumuler contre lui toutes les méfiances. Je vais même plus loin : l'ignorant, il dédaigne la source la plus ardente de tragique qui s'offre à lui. Il tourne le dos au principe de sa propre renaissance. Il trahit ceux qui attendent de lui un secours ; mais, par un retour vengeur, il se trahit soi-même.
Il n'y a donc pour notre art qu'une ressource : le rendre révolutionnaire. Y décréter la levée en masse et la conscription des énergies. Une Société s'effondre, une Société se lève ; l'art ne peut s'accroupir dans les bas-fonds du Marais. Il faut qu'il soit de la Montagne ou de l'Emigration.
Les défenseurs de la Renaissance classique le pressentent, à leur façon qui est la contraire de la nôtre. Mais en somme ils se rendent compte confusément qu'un combat va se livrer dans la Société, dont l'art est un des enjeux.
Serons-nous un butin passif ? Attendrons-nous la fin de la bataille, comme ces prisonniers qui jouent aux osselets pendant que les vainqueurs se disputent le droit de devenir leurs maîtres ?
Je demande donc à M. Jules Romains quelques précisions. La Renaissance classique lui fait des avances. Ses habiles s'évertuent depuis quelque temps (au grand scandale des ânes bâtés du parti) à l'enserrer dans les chaînes de la tradition ; on intéresse son amourpropre en multipliant les analogies classiques que l'on découvre dans ses ouvrages.
Comme si toute oeuvre d'art ne relevait pas de celles qui 1 ont précédées. Le Déjeuner sur l'herbe de Manet n'est, si l'on veut, que la transposition d'un dessin de Raphaël ; son Olympia est dans la tradition des Vénus de l'école vénitienne.
Mais le problème n'est pas de découvrir ce qu'un novateur doit à ses ancêtres et d'en triompher bruyamment. Il est bien plus important de se persuader que les classiques de tous les temps furent des nova-
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leurs, de violents révolutionnaires, les iconoclastes de leurs prédécesseurs.
Ce qui fait l'artiste classique, ce n'est pas le retour conventionnel à des procédés archaïques, c'est l'adaptation souveraine de son art à son temps.
<* Un sentiment dit romantique, s'il est mené à un degré supérieur de culture, prend un caractère classique ^... " Hugo est quelquefois aussi pleinement classique que Molière ou Racine ; voyez l'analyse que M. Péguy fait de Booz endormi dans son Cahier du 23 octobre 1910.
La discipline des écoles classiques du passé n'est profitable que si elle anime notre recherche créatrice par l'exemple d'un labeur qui a atteint sa propre perfection.
La perfection est aussi variable que la société dont elle symbolise l'idéal passager. Ceux qui transforment cette discipline en une loi immuable de la pensée et de la forme frappent l'art de stérilité.
Il y a des gens qui s'obstinent à battre les cendres froides pour en faire jaillir le feu. Pour nous, le classicisme n'est pas derrière, il est devant.
Nous nous refusons à ressusciter une société, une morale et un art également périmés. Un autre devoir nous convoque. Nous aussi nous serons des classiques, — mais à la force de notre recherche créatrice, et pour notre postérité, — non point à force d'ingéniosité archéologique et pour nos grands-parents...
(L'£for/. 20 mars 1911.)