‹ Carnaval est mort: premiers essais pour mieux comprendre mon tempsChapitre 23 sur 56 · I. L'£#or/ /lire, juillet · texte numérisé non relu

I. L'£#or/ /lire, juillet

ESSAIS ESTHÉTIQUES

assez par elle-même ; nous n'avons pas trop de tout notre pouvoir pouf lui arracher un peu d'indépendance et d'activité.

Il ne s'agit pas de détruire une force, mais de ne point la laisser sans contrepoids. Nous lui opposons donc la force de l'action, de l'audace, de l'avancée, du risque et de la tentative.

Modifiant le mot de Goethe, je dirai : « Cultivez en vous le présent, le passé vous restera toujours assez fidèle. »

Voilà pourquoi, avec plus de clairvoyance, de Traz n'aurait pas ajouté la phrase par laquelle il poursuit : « personnellement, je ne vois « pas quel « nouvel idéalisme '' et quel « héroïsme fraternel » pourraient « sortir des « solutions révolutionnaires ».

Il faut distinguer dans l'idée révolutionnaire deux choses que ses adversaires confondent, et que ses fidèles ne discernent pas toujours avec netteté.

L'idée et le mouvement révolutionnaires comportent d'abord un aspect temporel ; c'est le côté de la lutte quotidienne, de la tactique, des déboires, des succès aussi et des réalisations ; c'est celui qui attire, avec les tempéraments les plus vifs et les plus généreux de la société présente, tous les irréguliers, tous les désadaptés, et bon nombre de ces ambitieux que flattent les hasards rapides d'une action de combat.

Ces derniers forment nos équipes de politiciens et de gueulards ; ils sont l'accompagnem.ent obligatoire de tout mouvement social, comme les bouchons sont l'ornement nécessaire des fîeuves à la sortie des grandes villes. Ils ne valent pas mieux que les vôtres, sinon que, formés à l'action, ils vous semblent, le cas échéant, des maîtres préférables à vos propres politiciens. Et c'est bien volontiers qu'on vous les cède.

Mais si nombreux soient-ils, ils ne suffisent pas à cacher le second aspect, le plus essentiel, de l'idée révolutionnaire.

Et ce second aspect est le suivant : dans une société comme la nôtre, d'où toute hiérarchie a disparu, sauf celle de l'argent ,* — où nul autre objet n'est plus offert à l'homme que de faire sa for-

lune ^ ; — où ne règne d'autre morale politique que l'écrasement des partis entre eux, ni d'autre règle sociale que l'embûche, le traquenard, la surproduction et la concurrence commerciale ; — où la vie de société n'est elle-même qu'une plate caricature de la vie mondaine d'autrefois ; — où l'activité morale se borne à tenter le remplacement des anciens dogmes par des idéologies niaises et creuses ; — dans une elle société il était inévitable qu'une source d'idéalisme nouveau vînt à jaillir.

Elle est née dans la partie de la nation la plus misérable et la moins cultivée. Elle y a pris toutes sortes de formes.

Les rangs sont mêlés ; vous pourrez découvrir beaucoup d'hommes qui se croient révolutionnaires parce qu'ils crient haut, font la fête et sont incapables d'un effort assidu.

Mais si vous aviez consenti à sortir des cénacles intellectuels, vous auriez assisté à ce prodigieux sacrifice quotidien qui est le miracle de la Révolution.

Il n'est pas de secrétaire de bourse du travail ou de syndicat qui ne soit réduit à fonder sa vie sur un risque perpétuel. Chaque grève suscite des dévouements par milliers. Rien n'est aussi tragiquement déchiré que la conscience de l'ouvrier qui aime son métier, qui tient à sa machine, et que les nécessités de la lutte forcent à entrer en guerre contre le métier et contre la machine.

La vie de ces dix mille syndicats et de ces dix mille coopératives est un jet, un don de soi perpétuel, un effort de rupture contre les défaillances de la peur atavique, une emprise pleine d'audace sur l'avenir, un crédit admirable accordé à la bonté, au désintéressement et à la bonne foi de l'homme.

L'industriel qui fonde une usine ne fait pas de son côté une chose moins grande ni moins nécessaire que l'ouvrier qui fonde un syndicat.

Mais l'industriel agit avec l'appui tacite de la société qui l'entoure, en conformité avec ses tendances et ses appétits. Il marche soutenu par le capital et excité par l'espoir d'exercer une activité légitime ; il risque un enjeu découvert ; il est certain que le moindre signe de réussite ralliera autour de lui les forces éparses du monde où il vit ; il fonde pour un avenir peu éloigné et pour des réalisations tangibles ;

1 . Comparez les sens différents que deux sociétés différentes ont donnés à l'expression : faire sa fortune : autrefois, se pousser dans la faveur du roi ; aujourd'hui, réussir en affaires.

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il besogne en vue de son nitérêt propre et celui de ses commettants. Le syndiqué agit hors son monde, outre son monde, contre son monde. Il doit cheminer dans l'ombre. Son activité est légale, mais la société se refuse encore à la regarder comme légitime et profitable. Elle essaye de la briser ; toutes les tendances sociales se hérissent contre sa marche. Depuis sa femme jusqu'à ses amis, sa parenté, son patron, ses élus politiques, tout se dérobe sous lui. C'est qu'il ne travaille pas pour le gain ; il semble même travailler contre le gain. Il n'œuvre pas dans le sens de son temps ; il construit en vue d'un temps qui n'est pas, qu'il ne verra sans doute pas, que même il ne souhaite fréquemment pas voir, dont il ne se fait qu'une représentation confuse, idéologique et sentimentale.

L'admiration qui saisit J.-H. Fabre devant l'industrie des insectes qui mettent leur amour et toutes les forces de leur activité au service d'un œuf dont ils ne soupçonnent m ne connaîtront l'éclosion, je l'éprouve devant ce patient effort des révolutionnaires de mon temps. Triste mentalité, dira-t-on, qui subordonne tout à une question de gros sous.

J'aimerais entendre cette réponse dans la bouche d'hommes qui n assurent pas la sécurité de leur monnaie blanche avec l'insécurité de ces gros sous. Et puis, qui vous dit qu'à travers ces revendications matérielles, et au delà, ce n'est pas la soif du dévouement, le besoin d'espérer qui percent ?

Dans les griefs les plus passionnés des révolutionnaires, vous pouvez souvent lire le regret et le désir de cette culture que nous avons acquise à beaux deniers comptants. La jalousie même que cette culture suscite en beaucoup de milieux est le signe terrible de l'angoisse avec laquelle ces révoltés la sentent mise loin de leurs capacités.

Les barrésistes sont, d'habitude, partisans de la guerre, à cause de ses vertus. Lh bien ! il existe une guerre à laquelle le monde du capital a contraint le monde du travail. Ses escarmouches se livrent chaque jour sur tous les points du monde "■ civilisé ». Ses grandes batailles sont celles des P. T. T., du Rail, de la Mine, des Ports. Que ne venez-vous là vous repaître du spectacle de ces vertus ? Là, nul besoin de Détaille pour en perpétuer l'image ronflante. Cette guerre vous assiège, ouvrez les yeux, et alors, « personnellement, vous verrez... »

« La révolution », ajoute de Traz, « prétend détruire un certain nombre de choses que je considère comme nécessaires et humaines ».

Si elles sont effectivement nécessaires et humaines, soyez sans crainte ; nulle révolution n'en viendra à bout.

« Quant à rénumération réprobatrice de Bloch, je la conteste en « partie. Condamner le « dilettantisme mondain », c'est condamner « La Rochefoucauld et Mérimée, deux esprits que je vénère ; ... con- « damner les «névrosés», c'est condamner Poë, Baudelaire, Novalis... « Je gémis devant tant de sacrifices. »

Comme vous êtes, de Traz, un bon disciple de Barrés ! Je veux dire : comme vous avez, merveilleusement, l'esprit tourné en arrière ! Et comme nous aurons de la peine à nous comprendre !

Qui vous dit qu'en excluant de notre idéal artistique « le dilettantisme mondain, les langueurs, les névroses, la rhétorique ampoulée, l'adultère commercial, le psittacisme classique, etc. », nous prétendions, par un choc en retour, rayer de notre culture tous ceux que vous citez (à tort ou à raison, n'importe) ? Ne gémissez pas devant des sacrifices que personne ne vous demande.

Ce que des écrivains jadis ont écrit, ils le firent dans des circonstances abolies, sur lesquelles nous n'avons pas à revenir, avec un état d'esprit qui fut le leur, dont les produits sont utiles à notre formation, mais qui n'est plus le nôtre et ne peut^ pas le redevenir.

Ce qu'ils ont fait est bien, puisqu'ils l'ont fait. Jouissons d'eux sans arrière-pensée, comme nous jouissons des soirs d'automne, des brouillards d'hiver, des landes marécageuses, ou de ce faux jour laiteux que prend la mer avant l'orage. Leur œuvre est entrée dans la nature, en même temps que leur corps revenait à la terre. Et si mon goût privé peut m'amener à préférer des tempéraments plus généreux que certains d'entre ceux dont de Traz donne l'énumération, je ne rejetterai de ma bibliothèque Novalis ni La Rochefoucauld,

Mais si j'accepte du passé ce que j'aurais mauvaise grâce à ne vouloir pas en recevoir, je ne me déclare pas pour cela engagé à recevoir du

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présent tout ce qui s'offre à moi avec l'estampille de ce passé. Bien au contraire.

Et ayant tâché de discerner dans le présent ce qui était restes charriés du passé ou germes de l'avenir, je ne fais pas de difficulté à éliminer de ma sympathie, voire même de mon attention, tout ce qui n est que recommencement des thèmes anciens.

On criera à la présomption. Qui vous autorise à faire confiance à votre discernement ?

Vous savez bien qu'il y a chez n'importe quel homme amoureux de son art un tact* qui lui fait rejeter aussitôt avec dégoût ce qui est resucée des anciens maîtres, et accepter au contraire avec avidité tout ce qui est nourriture nouvelle. Là, pas d'erreur. C'est un instinct aussi infaillible que l'odorat.

Les pensées nouvelles entraînent des formes nouvelles. Ceux qui s'accrochent désespérément aux artistes que la tradition a sacrés maîtres auraient été les premiers à les déchirer s'ils avaient été leurs contemporains ; parce que tout maître brise nécessairement les formes de son temps.

Aussi quand nous nous posons en ennemis des formes d art que j'énumérais plus haut, personne n'a besoin de couvrir de ses mains les rayons de sa bibliothèque.

Nous avons lu Baudelaire autant que quiconque, et l'avons peutêtre aussi bien compris que quiconque. Mais nous n'en croyons pas moins que Baudelaire vivant de nos jours eût donné à son spleen une voix bien différente, parce qu'à une autre époque correspond une autre expression du vœu de l'homme.

Nous ne songeons pas à édicter les règles scolastiques d'une esthétique nouvelle ; nous ne songeons pas à cantonner l'artiste dans un seul cadre de préoccupations ; nous ne songeons pas à rejeter de 1 art tout ce qui ne nous apparaît pas comme social, ni à dire au poète : désormais, il faut que tu sois whitmanien, — au peintre : peins des ouvriers et des gares.

Que le poète soit selon sa nature, le peintre selon la sienne. Il est même possible que la plus grande œuvre d'art de ce temps doive être réalisée par un homme ennemi de nos idées.

Mais je garantis à cet artiste ceci, qu'il sera, bon gré mal gré, dans sa forme, dans son expression, dans son idée et dans son intention un révolutionnaire, — que sa forme, son expression, son idée et son intention tendront, bon gré mal gré, à exprimer l'âme la plus intime

des hommes d'aujourd'hui, dans ce qui l'unit à celle des hommes de toujours, mais aussi dans ce qui l'en distingue, — et que, serait-il, socialement parlant, conservateur comme une borne, il trouvera contre lui les forces de la tradition et du conservatisme, et avec lui celles de la révolution.

En tous cas, notre besogne doit être de procéder sans tarder au balayage, de façon à mettre the home in order. Nous n'entreprenons rien contre Baudelaire, Stendhal, Flaubert, ou d'autres ; mais si nous voyons poindre de petits résidus vivants de Baudelaire, de Stendhal ou de Flaubert, nous les exécuterons froidement.

{L'Effort, février 1913.)

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