‹ Carnaval est mort: premiers essais pour mieux comprendre mon tempsChapitre 24 sur 56 · G. PAPIN · texte numérisé non relu

G. PAPIN

L importance réelle et les effets durables du cubisme espagnol et français ne sont pas aujourd'hui l'objet de mon étude. Il y a en effet deux points de vue qu'on aurait le plus grand tort de confondre : c'est, d'une part, l'effort proprement technique du cubisme, qui est, au moins pour ce qui regarde la peinture, analogue en Italie et chez nous ; et en second lieu sa tendance politique et sociale, qui est particulière à la branche italienne du mouvement ; elle a du reste marqué son individualité en arborant chez elle l'étiquette rouge-sang du Futurisme.

Je me contenterai pour l'instant de verser au dossier, avec mes commentaires, la déclaration que M. Papini vient de publier dans sa revue Lacerba (numéro du l ^^ décembre 1 9 1 3) : Perché son futurista. « Pourquoi je suis futuriste. «

Manifeste plein d'arrogance, de vanité, de verdeur et de courage,

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qui caractérise bien la nuance du mouvement. Car tout en traçant les frontières du futurisme propre à M. Papini, il contient quelques-uns des principes qui sont admis par l'ensemble des futuristes italiens.

On verra, non sans quelque surprise, que le futurisme de M. Papini se confond parfois d'une façon assez curieuse avec l'art même dont nous souhaitons l'éclosion en France. M. Papini écrit, au cours de son véhément article, quelques phrases qui nous font l'effet d'être extraites de notre propre pensée.

On y constatera que tant qu'il n'est pas question d'autre chose que de l'attitude artistique, le futurisme tel que M. Papini le conçoit reste proche voisin de ce que nous avons défendu et soutenu sous le nom à'art révolutionnaire : émancipation des formes d'art passées, recherche du tragique contemporain, prédilection pour les aspects de la vie moderne comme modèles de beauté et source d'inspiration.

On y constatera par contre que la démarcation entre M. Papini et nous se fait sur la charnière même du problème, à sa ligne de jonction avec la question sociale.

Pour M. Papini et pour ses confrères futuristes, l'art ainsi « fondé en vie moderne » doit se nourrir de tout ce que celle-ci lui offre, avec une préférence marquée pour les spectacles exaltés et violents (guerre, aviation, trains de luxe et automobiles de course).

De sorte que l'art futuriste se présente à nous, dans ses réalisations littéraires tout au moins, sous le triple aspect d'un art purement sensoriel, d'un art de vie intense, et d'un art national. Il exalte, pour la seule beauté énergétique du spectacle, le carnage produit par une mitrailleuse, ou la traversée des Abruzzes en sleepmg-car. Il est essentiellement nationaliste, et se propose pour but le réveil des énergies italiennes ^.

1 . « Le Futurisme est l'amour forcené de l'Italie et de la grandeur de l'Italie, et j'ai rêvé, depuis mon enfance, d'une nouvelle prédominance de mon pays ; j'ai été un des premiers propagandistes du nationalisme, et j'ai commencé en 1 906 une Campagne pour le réveil forcé, destinée à donner aux forces italiennes une direction nouvelle et plus énergique. » (Papini, article cité.)

Il n'est pas difficile de montrer ce qu'a de puéril et de cliquetant une littérature qui, comme celle-ci, s'adresse uniquement aux sens. Il est facile de montrer, chez M. Marinetti surtout, à côté d'assez belles trouvailles verbales, la permanence d'un romantisme impénitent et l'excessive insuffisance des idées. Imagerie perpétuelle et grandiloquente, aucune humanité.

Des images? Il y a mille poètes, à cette heure, sur terre, en état d en inventer chacun dix, ingénieuses et inattendues, sur le premier thème qu'il nous plairait de leur proposer.

Ce n'est pas d'images dont l'humanité — ni même l'Italie — a besoin, mais de paroles fraternelles et explicatrices. Libre à chacun de ne vouloir pas être un « amateur d'âmes » (article de M. Papini sur Dostoïevsky), mais encore bien ne faut-il pas devenir simple *< amateur de chahut ». Au reste puisque M. Papini aime Whitman ^, il doit le savoir mieux que personne.

Toutefois la proclamation de Lacerba vaut la peine qu'on s y arrête. La personnalité de M. Papini est assez accusée pour avoir suscité des sympathies ferventes et des antipathies insurmontables. Son œuvre inégale et tumultueuse est déjà massive. Et ce jeune homme n obéit pas aux seules suggestions de son orgueil, quand il écrit ce qui suit :

Une douzaine d'ouvrages qui sont chaque jour plus lus, recherchés et goûtés, et la part ni infime ni inutile que j'ai prise dans la transformation de la jeunesse italienne, au cours de ces dix dernières années, témoignent que je ne suis pas tombé dans le Futurisme à la suite d'un accès de crétinisme ou d'une impossibilité radicale de comprendre rien aux choses ni aux gens.

Mais la personnalité de M. Papini n'est pas seule en jeu. Le mouvement a ses répercussions en Italie. Et c'est cela qui attire notre attention.

Les soirées que les futuristes annoncent sont des soirées de pénible mobilisation pour les polices locales. Le 12 décembre 1913, ils ont rempli les sept mille places du théâtre Verdi, à Florence, et la foule s'écrasait devant les portes, sous les yeux des carabiniers impuissants. A l'intérieur, c'était un échange d'oeufs pourris, de mots orduriers et de

1. Voir l'article qu'il lui consacre dans son livre : 24 Cervelli (Puccini, éditeur, à Ancône). L'article sur Dostoïevsky est reproduit dans le même volume.

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gifles. Marinetti faillit être tué d'une bûche, et reçut une pomme de terre sur l'œil, qui détruisit en un instant l'harmonie de son visage. « Lancez des Idées, et pas des tomates ", criait le peintre Carra. Le lendemam, la presse la plus conservatrice plaidait coupable et donnait aux « passéistes » de tardifs conseils de civilité.

Faisons la part du >< sport », et même du goût que la foule ressent toujours pour les distractions sauvages. Dix mille personnes de toutes les classes de la société — les autos de luxe s'allongeaient sur un kilomètre de part et d'autre du théâtre, — des femmes, des hommes graves ne se dérangent pas pour le simple plaisir d'enfoncer des chapeaux et de souffler dans des petites trompettes.

Ces soirées ressemblent un peu trop à la bataille d'f/ernani et les expositions cubistes soulèvent une émotion un peu trop semblable à celle que suscita, à Paris, le Salon des Refusés, aux temps héroïques de l'impressionnisme, pour que nous marchandions notre intérêt à ce mouvement.

Que le cri de Vive la Lybie ! lancé par Marinetti, au théâtre Verdi, n'ait pas suffi à calmer une foule tout à la fois populaire et bourgeoise, c est la marque que le Futurisme s'attaque à l'opinion publique italienne à la façon d'un corrosif puissant. Sans chercher aujourd'hui les raisons de cet état de choses, bornons-nous à citer encore une phrase bien curieuse de M. Papini : « J'ai été le chef de l'unique Sturm und Drang qui se fût produit en Italie avant le Futurisme. »

La déclaration est utile à retenir : c'est bien à un Sturm und Drang italien, c est-à-dire à une poussée nationale et artistique, analogue à la grande résurrection allemande des débuts du XIX® siècle, que les Italiens pensent assister.

Ces mots étaient nécessaires pour introduire dans la compréhension française la page qu'on va lire, et pour expliquer l'importance que nous y attachons.

« ... Le Futurisme est la guerre contre l'Académie, contre l'Université, contre la scolastique, contre la culture officielle...

« Le Futurisme, c'est l'esprit libéré des vieilles chaînes, des formes archi-usées, des traditions imbéciles...

« Le Futurisme est volonté du dernier cri (deli ultimo), de l'inédit, du lendemain...

« Le Futurisme est affirmation de la souveraineté de la fantaisie, et dépréciation de la réalité photographique...

« Le Futurisme est bataille contre les vieux et les vieilleries,... amour du mouvement et du tumulte,... haine sans borne contre la médiocrité, 1 imbécillité, la lâcheté, l'amour du statu quo et du bien vivre, des transactions et des accommodements...

« Faut-il expliquer plus longuement pourquoi je suis devenu futuriste ?

« Oui, parce que des gens qui n'ont presque rien lu, qui n'ont rien vu, qui n ont jamais compris rien à rien croient que le Futurisme est un troupeau de brouillons burlesques, qui, conduits par un étatmajor de richards mégalomanes, s'amusent à dire des bouffonneries énormes, à écrire et à peindre des inepties incompréhensibles pour suffoquer les bourgeois et faire un peu de battage autour de leur nom.

"• Au contraire, pour qui le connaît de plus près et sans préjugé, le Futurisme est un groupe compact de talents courageux qui tentent par tous moyens un renouvellement complet et radical de l'art et de la mentalité italienne, avec l'intention dernière de créer une renaissance véritable, destinée à lui rendre la primauté sur les nations qui comptent matériellement et spirituellement à la surface du monde.

« Le Futurisme n'est ni un régiment prussien, ni une école fermée, oii un chef seul dispose et commande, où sont prescrits devoirs et besognes, où est limitée et guidée l'activité des affiliés. Marinetti est un homme de talent, poète novateur, cerveau en perpétuelle ébullition, ami excellent, organisateur énergique, apôtre infatigable, mais ni un pontife, ni un chef d'école, m un général, ni un prophète ombrageux, ni un despote...

« Chacun prend la responsabilité des idées qu'il émet et des œuvres qu'il accomplit : et les tendances communes à tous (libération du passé, recherche de la nouveauté et de la personnalité, emploi de la violence, etc.), sont tellement vastes que personne ne marche sur les pieds de son voisin. Par exemple, je n'accepte pas entièrement toutes les œuvres et théories des futuristes et je continue à écrire et à penser à ma façon ; mais cela ne m'empêche pas d'être en parfaite communion avec eux.

« Il ne faut pas identifier le Futurisme avec certaines phrases de certains manifestes, ou avec quelques attitudes propres à quelques

futuristes. Il faut voir outre les mots, les formules, les étiquettes et les drapeaux, se reporter à la réalité vivante et concrète : je veux dire par là au fait qu'il existe une vingtaine de jeunes gens de grand talent et de grande audace qui sont en train de créer un art nouveau, une pensée nouvelle, une intuition nouvelle de la vie. Ces jeunes gens ne réussiront pas tous à s'affirmer d'une manière absolue ; quelques-uns s'égareront en chemin ou se laisseront avilir par des triomphes plus faciles et plus bourgeois ; tout ce qu'ils font n'est pas beau, supérieur, parfait ; toutes leurs œuvres ne resteront pas, soit comme acheminement vers l'art futur, soit comme expressions définitives. Mais en attendant, c'est chez eux qu'est l'activité, la hardiesse, le désintéressement, la recherche, l'enthousiasme ; et sorti d'eux, au moins en Italie, il n'y a qu'archéologie poétique ou picturale, platitude, timidité, mercantilisme, imitation perpétuelle des modèles sacrés, reproduction insolente et fastidieuse des clichés les plus usagés. Entre la médiocrité triomphante, camornste, décrépite, serve de la majorité, et la témérité passionnée et frénétique d'une minorité effrontée de créateurs — destructeurs géniaux et de bonne volonté — il n'y a selon moi qu un choix possible...

^< Je suis futuriste parce que Futurisme signifie liberté absolue, libération des cimetières historiques et des lois vicieuses....

« Je suis futuriste parce que Futurisme signifie acceptation complète de la civilisation moderne, avec toutes ses merveilles gigantesques, ses possibilités fantastiques et ses effarantes beautés.

*^ Je suis futuriste parceque je suis fatigué des vieux mètres, des millénaires lieux communs, des nénies, des cadences et des ritournelles de nos pères, grand-pères, bisaïeux et ancêtres ; parce que je suis écœuré des idylles crétines, des sentimentalismes puérils, des tapisseries byzantines, de la fausse profondeur, du sérieux philistin, des petits poèmes harmonieux, de la musique aimable, des tableaux gracieux, de la peinture photographique, anecdotique et équivoque.

« Je SUIS futuriste parceque je sais que trop de culture ossifie la cervelle, dessèche la veine, accroît l'incertitude et ruine le tempérament...

« Je suis futuriste parceque Futurisme signifie amour du risque, du péril, de l'inédit, de l'imprévu, des hauteurs vierges et des profondeurs inexplorées.

" Je suis futuriste parceque Futurisme signifie n'avoir pas peur du ridicule, du dénigrement, de la haine,... signifie aspiration à une civili-

sation plus vaste, à une activité plus intense, à un art plus nôtre, à une sensibilité plus riche, à une pensée plus héroïque.

« Je SUIS futuriste parce que Futurisme veut dire Italie — une Italie plus grande que l'Italie passée, plus digne de son avenir et de sa place future dans le monde, plus moderne, plus avancée, plus à lavant-garde des autres nations. Le feu le plus vif de cette Italie brûle aujourd'hui chez les Futuristes, et moi je me félicite, je me vante d'être allé et de demeurer avec eux. »

On a salué au passage, dans ce long morceau que j'ai abrégé, l'écho des déclamations romantiques ; l'invective au bourgeois nous rappelle, à soixante-quinze ans de distance, Musset, Gautier, Flaubert, le grand coup de gueule de la monarchie de Juillet.

On y voit encore bien du vague et du déclamatoire.

On voit même passer, dans ce manifeste qui foudroie le lieu commun, le plus usé de tous les lieux-communs, la vieille déclamation contre la culture. La culture n'écrase que les impuissants. Mais l'ignorance les écrase bien davantage.

On y salue au passage le dogme de la personnalité et de la nouveauté a tout prix. Ce n'est pas à coups de dogme que ces choses là s'improvisent.

On y salue au passage le nouveau lieu commun de l'émerveillement enfantin devant les miracles de la technique et de l'industrie modernes. Ce n'est ni de l'émerveillement, ni de l'état d'esprit enfantin que je fais grief à ce manifeste : car je prends à mon compte l'admirable poème des Ruisseaux d'Automne, de Whitman :

il y avait une fois un enfant qui sortait chaque jour ^...

Mais je voudrais que la face horrible de la société moderne ne fût pas dissimulée aux yeux de l'émerveillé, plus que sa face glorieuse ;

1 . Voir V Anthologie de l'Effort, page 161 , ou les Feuilles d'herbe, traduction de Léon Bazalgette {Mercure de France), tome II, page 338.

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car la culture tant méprisée enseigne que si notre temps est beau et tragique à vivre, il ne l'est pas plus que ne l'ont été certains autres ; établissons devant le public et devant les artistes, et démontrons leur avec évidence qu'il l'est autant que ces temps-là, et je vous prie de croire que nous n'aurons pas perdu notre peine.

Mais où l'article de M. Papini prend toute sa signification, c'est quand il établit la base politique du Futurisme. Car c'est toujours et inévitablement à la politique que l'on retourne, quand on en vient à discuter de doctrine ; et ceux qui ne le savent ni le voient, sont ceux qui ne veulent ni le savoir ni le voir.

La France est un jeune peuple dans un vieux pays. Ce pays est unifié et centralisé depuis cinq cents ans. Voilà mille ans qu'il combat, se répand, colonise, domine. Depuis les expéditions de Charlemagne en Espagne, les croisades en Terre-Sainte, le royaume de Jérusalem et la prise de Byzance, depuis les guerres d'Italie, la conquête de l'Amérique du Nord, la colonisation de l'Inde, et l'indépendance des Etats-Unis, depuis les guerres de la Révolution et la conquête impériale de l'Europe, jusqu'à la conquête de l'Indo-Chine et de l'Afrique centrale et septentrionale, notre histoire est une vaste crise de puissance, un rêve sanglant d'impérialisme, une semaille de cadavres et d'idées, — une récolte aussi, un immense engrangement de richesses puisées à toutes les sources.

L'étranglement de 1870 n'a même pas ralenti cette ardeur, puisque c'est depuis lors que la France s'est approprié quelques millions de lieues carrées hors de ses frontières.

Mille ans que nous bataillons, légiférons, parlons, bâtissons, peignons et fabriquons pour le monde autant que pour nous.

Nous sommes un peuple saoul de gloire et de richesse ; nous sommes las d'engendrer pour la guerre ; nous avons l'estomac lourd de nos ripailles.

Aussi une nouvelle France est-elle née de la France militaire. Le génie de la race s'y est mis. Voici que la doctrine du syndicalisme français et l'héroïsme de notre prolétariat suspendent une fois de plus

1 attention du monde. Tout un avenir nouveau de législation et d'ordre social est en gestation chez nous. La claire logique française ^, unie au goût de codifier et à la témérité d'oser, prépare cet aspect nouveau de l'atelier humain. Si c'est à l'Angleterre commerçante et fabricante que 1 humanité doit le salariat, c'est à la France socialiste et ouvrière qu'elle devra, je pense, de s'en être émancipée.

C est pourquoi j'écrivais : la France est un jeune peuple dans un vieux pays.

C'est pourquoi les forces les plus vives de notre pays ne sont plus requises par l'idée impériale, mais par l'idée révolutionnaire.

Il en va de l'Italie tout autrement. Et cela se lit avec clarté dans l'article de M. Papini.

Voilà quarante-trois ans que l'Italie est unifiée. Et quarante-trois ans aussi que la malédiction papale — nonobstant hauts et bas — pèse sur l'unité morale du pays, en écartant de la vie publique les catholiques convaincus.

Représentons-nous l'état d'esprit d'un jeune Italien intelligent au début du XX^ siècle.

Il voit le monde progressivement accaparé par un petit groupe de grandes puissances, les pays-dreanoughts. Angleterre, Allemagne, Etats-Unis se disputent l'hégémonie avec fièvre. La France défend sa place, et reprend toujours par quelque côté l'avantage que, d'un autre, on lui avait ravi. La Russie se gonfle par lentes et sûres digestions ; les plus formidables revers, comme ceux de Mandchourie, lui font à peine l'effet d'une engelure au bout d'un orteil. Le Japon a pris rang, la vieille Autriche poursuit l'espérance d'étendre sur les Balkans son château branlant. La Belgique et les Pays-Bas occupent dans l'équilibre mondial un rôle disproportionné à leur taille. Voilà qu'à leur tour les petits Etats orientaux se sont mis à jouer aux puissances ; il n'est pas un ministre balkanique qui ne se

1 . Ceci est un lieu commun. Mais je lui fais grâce, car il est « bien français »*

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soit couché, un soir de cette année 1913, sans se figurer que c était Bismarck qu'il couchait.

De quel œil verra-t-il son pays, ce jeune Italien ardemment patriote, nourri à ce spectacle, élevé dans l'atmosphère grisante de la littérature du Risorgimento, parmi les souvenirs de l'an soixante ? Sera-ce du même œil que le touriste étranger ? Et qu'est-ce qui le frappera d'abord sur la terre classique des Art? ? Sera-ce les souvenirs du passé, les vestiges de la gloire romaine, de la gloire pontificale ou de la gloire des mumcipes ?

Un Italien nous le dit : c est M. Prezzolini, qui vient de consacrer à la France et aux Français le livre le plus généreux et le plus sagace qu'on ait écrit sur eux depuis longtemps, en y comprenant même celui de M. Barret Wendell.

Il y a deux France, dit M. Prezzolini ^; celle qu'on voit, celle des étrangers, des cafés chantants et de la vie foraine, et celle qu'on ne Voit pas, qui travaille, pense et crée.

« La même chose, ajoute-t-il, se produit pour toutes les nations. Nous, Italiens, victimes, et, en même temps de plus d'une manière complices de cette dualité, nous le savons fort bien. Quand nous voyons l'Italie symbolisée par un brigand calabrais, avec le chapeau de velours en pain de sucre et le tromblon sur l'épaule, ou par une dociara, le tambourin à la main et le mouchoir tricolore sur les cheveux, nous rougissons non de honte mais de dépit. Pendant ce temps des troupes d'étrangers visitent notre pays dans l'unique désir d'admirer le beau ciel, de jouir d'une contrée fleurie, de regarder les lazzaroni napolitains qui mangent des macaronis avec les doigts, et les gamins de la riviera qui plongent dan? la mer pour attraper un petit sou sur le sable par trois mètres de fond. Ces étrangers lisent mal nos journaux, ignorent notre littérature moderne, ne savent rien de la pensée nouvelle qui anime

1. La Frauda c i Francesi nel Secold XX, Milan, Trêves éditeur, 1913, pages 2 et 3. Le livre de M. Banet Wendell a été traduit dans la collection Nelson, sous le titre : La France d'aujourd'hui.

certain grand philosophe de chez nous et restent ignorants de l'intensité et de la profondeur avec laquelle beaucoup de jeunes Italiens suivent la culture des autres pays et en profitent pour celle de leur patrie. Les lazzaroni de Naples ne pensent pas à manger leurs spaghetti avec les doigts tant que quelque Anglais ne les a pas payés précisément pour réaliser la légende ; et les gamins ne croient pas que la natation puisse devenir une profession jusqu'à ce qu'un couple allemand en voyage de noces ne distraye sa propre oisiveté avec le jeu du sou qu'on envoie baigner par trois mètres de fond.

« L'Italie n'est pas cela ; nous le savons fort bien ; l'Italie des filateurs de soie et des cotonniers, l'Italie des émigrants n'a rien de commun avec ce pays d'hôtels et de cicérones, tout musées et gondoles, bosquets d'orangers et vie moyenâgeuse, ruines romaines et modèles truqués, sérénades au clair de lune et promenades en voiture à l'heure de la tramontane. Et pourtant c'est celui-là et non l'autre qui est l'Italie pour le plus grand nombre des demi-cultivés et des demi-riches de tous pays, qui pensent lui faire grand honneur en laissant quelques centaines de francs dans les poches des hôteliers étrangers qui exercent leurs vertus nationales en Italie. '

Comment ne pas comprendre l'exaspération de la jeune Italie quand, les fêtes approchant, on voit comme à présent descendre en profondes colonnes l'invasion des étrangers ? Quand j'admire la sérénité obtuse de trois Anglaises installées au fond d'un fiacre, et escaladant dignement les hauteurs sublimes de Fiesole, ou bien la longue pèlerine verte, balancée devant moi au rythme d'une démarche allemande, je deviens Italien, je deviens futuriste, j'envoie aux cent mille diables Baedecker, Cook et la curiosité inévitable des manuels d'art, je sens courir chacun de ces parasites sur mon propre épiderme.

Oui le campanile de Giotto est une merveille, VIncrédulité de Saint' Thomas en est une autre, et Pitti est un des lieux d'asile ouverts à l'homme en ce monde. Mais abaissez un peu les yeux, disent les Italiens. Nous sommes là devant vous à notre tour, nous, hommes du diecicento, nation une et prête à 1 action.

Ils souffrent de voir tant de milliers d'hommes de tous les pays traverser l'Italie sans un regard pour le présent et vivre parmi eux comme parmi un peuple de facchini, de concierges et d'entremetteuses. Ils souffrent de voir tant d'Italiens s'en contenter ou s'en faire gloire.

Quand ils regardent en arrière d'eux, ils n'aperçoivent que des motifs

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d'émulation, des leçons de hardiesse et d'ambition, terribles reproches historiques.

Tout Italien est débiteur né de deux impérialismes, le romain et le pontifical.

Et quand ils regardent plus près d'eux, en deçà de l'ère glorieuse mais désormais canonisée du Rinascimento, les blessures recommencent à saigner.

C'est l'échec de la politique impériale de Crispi. C'est la discorde des partis, le goût public abaissé, la peinture en fruit confit, la musique pour exportation, aucun style décoratif. Les noms eux-mêmes, pourtant plus qu'honorables, de Fogazzaro, de Carducci, de d'Annunzio excitent la colère de cette jeune Italie ; ils y lisent encore la timidité en face de l'étranger, et l'asservissement envers le passé.

VU

Nous étonnerons-nous, maintenant, que la jeune Italie soit futuriste? Nous étonnerons-nous que le Futurisme soit nationaliste ? Nous étonnerons-nous des passions que sa propagande excite chez eux ?

Non. Si nous avons nos raisons, les futuristes italiens ont les leurs ^. Ils ont à faire l'expérience des grands mouvements nationaux et des grands mouvements artistiques. L'Italie bourgeoise a besoin d'être secouée une fois au moins comme la France bourgeoise n'a plus cessé de l'être depuis le soir d'Hernani.

Ce qui nous sépare des futuristes n'est pas l'absence de sympathie, mais une nécessité différente de part et d'autre.

Ce qui nous en rapproche est cette estime que ne se refusent jamais des artistes, pourvu qu'ils sentent en face d'eux un respect de l'art, une sincérité et un désintéressement égaux à ceux qui les animent.

Florence, décembre 1913.

I. Il est une opinion que j'ai entendu exprimer en Italie sous cette forme frappante : que le signe de la haute culture est pour un Anglais de perdre le sentiment de sa nationalité, pour un Italien de l'acquérir.

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