‹ Carnaval est mort: premiers essais pour mieux comprendre mon tempsChapitre 30 sur 56 · PAUL FORT · texte numérisé non relu

PAUL FORT

Je me souviens de ma surprise — j'étais encore lycéen — quand un homme qui n'aime pas les vers que l'on fait de ce temps-ci, et n'en admet guère, passé Victor Hugo, lut devant moi une « ballade française» de Paul Fort. C'était un linguiste. Pour lui, les mots étalent entre eux des cousins germains dont il pressentait la parenté à la seule couleur de leur visage . Et jj ne soviffralt pas leur présence hors des emplois auxquels les services de leur hérédité les avaient dressés. Pour cet homme qu'un vers de Virgile charmait, pour qui Leeonte de Lisle existait peu, Baudelaire aucunement, Paul port était un poète. Non seulement il le tolérait, mais il Tavait lu et le citait. Ce fut ainsi que je le connus.

Depuis lors, les Ballaies françaises me sont devenues familières. Je les al aimées et j'y ai fait un choix. Tout ne m'y séduit pas, Mais quelques-unes sont logées en un coin de mémoire où le voisinage n'a fieri qui puisse les déshonorer. Près de

A vous, troupe légère Qui d'aile passagère...

ESSAIS CRITIQUES

il s'y trouve :

Ma joie est tombée dans l'herbe, gens de la route, gens fortunés, apportez tous vos lanternes, aidez -moi- z" à la retrouver...

Cette fille, elle est morte, est morte dans ses amours. Ils l'ont porté en terre, en terre au point du jour...

Tout vêtus de noir, la reine et le roi s'en vont dans le soir, s^en vont par les bois...

Et la lecture souvent renouvelée des Coups sourds du Heurtoir n*a jamais, sur aucun auditoire, fût-il le plus prévenu, manqué son efïet de rythme, de mystère et de prodigieuse poésie.

Le nouveau volume de Paul Fort {La Tristesse de l'Homme, onzième série des Ballades françaises) nous amène dans un coin d'Ile de France que sa sérénité, sa mesure, sa gaîté et son profond sérieux rendent fraternel au cœur de ceux qui y ont vécu leur jeunesse.

Souvenez-vous de la douceur épique avec laquelle le Rhm parle à l'enfance de Jean-Christophe. La Seine nous fut cette amie par sa puissance et sa noblesse sans faste. Ses brouillards nous sont connus jusque dans leur texture intime, ces brouillards qui transportent de la lumière en se dénouant sur le flanc des coteaux, de Meulan à Find'Oise ; leur ténacité et leur grâce, toutes les heures de l'automne et du printemps nous les ont révélées. La meulière jaune qui fait à Paris une ceinture de rocaille, les carrières de l'Hautil où coule le sable rouge, ses bois de chênes, les culs blancs de ses lapins que la côte de Chanteloup défend contre les autos, ses paysans narquois que la lenteur des trains défend contre l'embanlieusage, son double abrupt, l'un demi-normqnd, l'autre demi-picard, ses toits d'ardoises, ses chernins creux entre des vieux murs bas illustrés de pariétaires, ses églises et ses mairies de beau calcaire blanc, ses escadres de péniche^ flamandes, grasses et bien vernies, en bas sous les ponts, son ciel gris de lin « tendu comme un vélum », voilà à quoi Paul Fort, cette fois-ci, s'est attaqué. Le pays de Paris en a déjà déçu plus d'un, peintre ou écrivain. Monet, Sisley et Pissaro sont quasiment les seuls qui en aient su quelque chose. Il faut désormais y ajouter Paul Port.

Non qu'en son recueil tout soit de premier ordre. Comme toujours mes préférences vont aux ballades de forme populaire, du genre des incomparables Ballades de la mer, du hameau et des champs. Et je

regrette qu'il n'y en ait pas plus. Trop de préciosités, de concetti, de Folles Journées. Une facilité littéraire par quoi le Paul Fort des jours sans amour fait croire au Paul Fort des jours inspirés qu'il le vaut.

Mais il est un don qui ne le quitte jamais : celui d'écrire une langue impeccable. Dans une étude sur la Situation faite à la littérature française dans les pays Scandinaves ^, M, Cahen dit que ce qui fait défaut aux Danois pour nous lire, c'est de connaître notre français. Les plus lettrés d'entre eux lisent Molière, Voltaire. Vont-ils même jusqu'aux romantiques ? C'est plus douteux. Mais seuls leur sont accessibles, parmi nos contemporains, les écrivains académiques, c'est-à-dire ceux qui travaillent dans un vocabulaire périmé. Ni Marcel Prévost, ni Paul Hervieu, ni Anatole France, ni René Bazin, ni Moréas ne seront jamais pour eux une difficulté. Ecrivains de valeur différente, ils se rejoignent dans l'usage commun d'un français qui n'est plus le nôtre. Non que je discute la prééminence du français classique sur celui de 1910. Mais enfin c'est avec l'outil de son temps qu'il faut accomplir l'œuvre de son temps.

Or Paul Fort est un des cinq ou six modernes qui écrivent le français moderne. Seulement il l'écrit avec un sens classique de la langue — selon la définition de Maurice Barres, — c'est-à-dire sans surcharge, avec honnêteté et délicatesse d'âme.

Il serait vain de faire de lui un théoricien, ni le chercheur de quelque beauté moderne, à mi-chemin entre Verhaeren et Jules Romains. Il se borne à trouver des rythmes souples, nerveux et pleins d'une surprenante animation de vie. Il se contente des pensées générales, très simples, qui alimentent le lyrisme. Et sa perfection réside, à côté du sens musical, dans la netteté perlée de l'image qu'il dessine :

D'un clocher de Triel la voix vient me parler, son clocher dans les roses qui prend un bain de blés...

... Le ciel a tout donné la chaleur de son cœur. Elle est dans les pommiers, sous les bois et dans mon cœur.

Paul Fort sait la période des assonances qui caractérise le chant populaire. Il en met juste le compte, jamais trop :

].LE0ort, I" décembre 1910.

ESèAIS CRITIQUES

Enfin c'est le retour par les champs, par les plaines, d'une âme curieuse et renvoyée de tout. Tristement je chemine. Le vent du soir m'entraîne. Comme il est morne et froid, cet entre chien et loup !

J'atteins l'orée des bois. Dans le vent je m'arrête et regarde les cimes tournoyer sur ma tête, ou fixe, au loin derrière, à demi-consumée, l'étoile rouge et noire de Pontoise enflammée.

Puis je vais... Sur mon pas je rythme ce poème, un peu fou, mais un peu l'emblème de ma peine, sans suite dans les mots, qui sonne comme un glas ; sous l'obscure futaie, il sonne avec mon pas...

Je voudrais pouvoir citer le Repas frugal que termine cette jolie Image : » Je dévore ce repas frugal et — Dieu soit loué ! — servi sous la pâleur de la nuit étoilée ".

Mais en finissant, je ne puis me retenir de formuler un vœu. Ne se trouvera-t-il donc pas un musicien de bonne roche, simple, dru et fantasque, pour nous faire chanter ces poèmes que d'elles-mêmes déjà nos lèvres chantent ? Les onze séries de Ballades françaises pourraient inspirer trois générations de faiseurs de lieds ; les rythmes suivants, parmi tant d'autres, se gonflent déjà, semble-t-il, sous la poussée harmonique :

Je suis tout à la tristesse de ma vie perdue dans les bois que le Vent berce. Je suis tout à la détresse de ma vie sans but dans l'ombre des bois touffus. Mon bonheur est d'y frémir, je m'y sens perdu. Tout ajoute à ma tristesse,,.

Ce n'est pas que le poète ne puisse se passer d'un musicien. Mais que les musiciens ne viennent plus nous dire qu'ils manquent d'un poète, et de l'espèce de poète que précisément il leur faut.

{UEffort, Noël 1910.)

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