LA BANCALE
Je ne sais vraiment pas quelle pudeur mal placée m'empêcherait d'écrire que je tiens la Bancale pour un des livres les plus émouvants qui aient paru depuis quelque temps.
L'évadé des quatre ans de caserne, l'évadé du séminaire, le déraciné de tant de lieux, de tant d'espoirs et de tant de douleurs nous continue le récit de sa vie et revient à la terre de ses origines.
Robes Noires et cet étonnant Pas-comme-les-autres, dont aucun vendeur de livres n'a voulu, — et que, subissant le sort de Philippe pour la Mère et rEnfant, Bachelin dut mettre en pièces afin d'en éditer quelques lambeaux à ses frais, — nous donnaient des renseignements exacts et amers sur la jeunesse de l'homme. Cours rectangulaires du séminaire, placard sans fenêtre où le couchait son oncle le restaurateur, heures de torpeur, fièvres des sens et fièvres mystiques, nous y connûmes les disciplines où s'est forgé l'homme de trente ans.
Nulle rancune du reste. Je le notais dans Robes Noires. Un respect de tout ce qui participe le moins du monde à la grandeur. Ou, pour employer un terme plus précis, une admiration de tout ce qui renferme quelque sainteté.
Cette nuance suffit dès la première lecture à mettre Bachelin hors du troupeau. Et non moins sa bonté, qui ne doit rien à « l'école » de Ch.-Louis Philippe. Une bonté qui répugne à l'expression.
La bonté doit avoir les caractères des souffrances sur lesquelles elle se pose. On exige d'elle leur pudeur et leur gravité. Voilée, farouche et saignante, la bonté de Bachelin n'est pas l'apitoiement philanthropique de l'auteur qui a fait à la « matière pauvre >> l'honneur de l'adopter pour thème de ses études. Elle se souvient et elle sait. Comme elle se souvient, elle raconte. Mais en même temps plus elle raconte et plus elle impose la sensation que, de ce qu'elle sait, elle s'en tait. Et si incroyable que cela semble, Bachelin réussit cette gageure qu'il ne s'est jamais imposée et qui n'est pas dans les mots, mais dans l'esprit : ses
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œuvres dégagent une sensation intense de silence. Pour rendre cette impression par une image physique, elles suggèrent le geste d'une main qui s'ouvre tandis que se ferme la bouche. Bachelin est de ceux pour qui prend un sens le mystère qu'a peint l'Angclico en faisant sceller au saint Benoît ses lèvres avec son doigt.
Il nous a conté jadis l'arrivée du déraciné que le petit jour jette sur le pavé du boulevard Diderot, un manuscrit au fond de sa valise et qu'obsède la terreur d'ignorer les maîtres-mots avec lesquels se commandent à Paris les consommations.
Il nous a conté la première ascension du Mont-Martre où, nouveau Rastignac à qui manquent les cinquante sous de son dîner, Pas- Comme-les-Autres jette son défi aux fumées indifférentes des toits parisiens.
Remontant plus haut dans son passé, il nous a conté le poids dont pèse la robe noire sur la puberté physique et morale d'un garçon de dix-huit ans.
Aujourd'hui, voilà que les horizons et les coins de son Avallonnais natal l'ont ressaisi. Toutefois, par un dégagement qui est une conquête importante de son art, il a dépouillé le vieil homme ; c'est une destinée fraternelle mais différente de la sienne dont il nous dit l'existence.
Le père Panainnin est un vieux manigant qui, soixante ans durant, a scié du bois dans les forêts et dans les caves pour le compte des riches. « C'est un petit homme qui porte de gros sabots, les pieds un peu rentrés en dedans. Eté comme hiver, il apparaît coiffé d'une casquette de laine. Un collier de barbe blanche lui encadre les joues. » Voilà la plus longue description à laquelle Bachelin s'attarde. Il ne s'amuse pas à inventorier ses créatures du pied jusqu'à la tête, avec la vaniteuse minutie des procédés réalistes. Mais quand on arrive au bout de l'œuvre, les êtres ont vécu.
Que les Boussard l'attendent chez lui pour le repas de communion de la Bancale, « assis et cachés à moitié par les rideaux de l'un des deux lits », ou que sa fille Augustine rapporte dans la maison ses robes, ses sourires, ses odeurs de servante passée grue, Panainnin ne change pas sa manière d'être :
— Fais donc attention de ne pas emporter la nappe avec ta scie, bon Dieu !
Pour rien au monde, la mère Panainnin ne s'abstiendrait de jurer... Pour rien au monde non plus, le père Panainnin ne cesserait de traîner sur les carreaux, aujourd'hui propres, ses sabots sales, ni de tenir par la corde la
scie qu'il balance et qui menace de déchirer, d'entraîner la nappe déjà chargée d'assiettes et de verres. Il répond simplement :
— Fous-moi la paix !...
L'arrivée d'Augustine n'avait point modifié sa vie. Il ne se sentait à l'aise qu'au milieu des bois. Il ne rentrait, en été, que très tard, pour manger la soupe, fumer une courte pipe en prenant le frais et se coucher....
Sa mort ne dément pas la figure de sa vie. Et quand vous l'avez vu, sur son lit, essayer de répondre poliment à une dernière plaisanterie de M. Morin, le petit rentier qui l'employa à scier son bois, et quand vous avez vu « trembler sur le drap gris sa barbe blanche >\ vous n'ignorez plus rien du juste qui meurt. Il était dans votre vie, vous lui avez serré la main et sa disparition laisse un vide dans vos habitudes. Mais cela, c'est le secret du « silence » de Bachelin.
Ce fut l'enterrement d'un vieux misérable... Il y avait derrière son cercueil sa femme et seulement une de ses filles, la Bancale. Jusqu'au dernier moment, on avait attendu Augustine. C'est ainsi que quatre de ses filles, parties de la maison, vivaient maintenant à Paris, et ne savaient même pas qu'il était mort...
... Il faisait froid. Ce fut sinistre. Et dans la cave de M. Morin, il y avait, sur le chevalet, une bûche à moitié sciée, par terre une très vieille scie presque usée tellement on en avait limé les dents, une cognée, et trois ou quatre coins éparpillés...
La mère Panainnin lave du linge à trente sous la journée chez les bourgeois. L'hiver elle casse la glace ; l'été elle prend volontiers son verre de vin dans la cuisine des riches. Forte en gueule et la plus bavarde conteuse du lavoir, la mère Pariainnin ne voit pas plus loin que le bout de son nez quand Augustine exhibe dans la petite ville un luxe douteux. Et quand l'homme est mort, elle s'aperçoit que le bruit de ses sabots, sa taciturne, ses heures régulières lui manquent tout à coup ; « jamais ils ne s'étaient battus. »
Ce qui manque aussi tout à coup, c'est l'honnêteté rude et moussue de l'homme. La mère a toujours eu le goût de la bouteille. Les dimanches d'autrefois s'employaient à lui dire deux mots, en compagnie de la mère Lécrevisse. Les jours ouvrables deviendront dimanches sous ce rapport. Et mesurons ici la grandeur du sens que peut contenir une simple phrase que rien ne signalera à l'attention du lecteur pressé : « La vieille avait vu qu'un jour de travail peut devenir un jour de fepes ».
ESSAIS critique:s
Ces quelques mots condensent la misère de toute cette humanité vouée au travail, à qui ne vient pas l'idée qu'il y a des gens pour qui toutes les semaines sont de sept dimanches. Ils disent la misère sextuplée qui guette les pauvres diables du moment où, pour leur nialheur, ils s'en sont aperçus.
Les cent cinquante francs de leurs économies y trouvent leur fin. <^ Avec trente roues de brouette, comme on appelle les pièces de cent sous, on peut promener sa misère par de beaux chemins, mais pas jusqu'au bout d'une vie, quand on ne se décide pas à mourir ». La Bancale travaillera. Après avoir servi chez les bourgeois, elle trimera entre le? cochons et la volaille, bête de basse-cour elle-mêpie, pour ses qi^jr^ze francs du mois.
Pour la ville, c'était vraiment Dimanche : celles de son âge sortaient avec des robes blanches et des ombrelles rouges. Ici, c'était jour de travail, et elle gardait ses vieux sabots, son vieux jupon. Elle n'avait jamais le temps de se peigner, de se laver les mains. A quoi bon, d'ailleurs ! Elle était la domestique qui n'est pas une jeune fille, qui est une machine de travail, qui est un souillon que les délicats ne voudraient pas toucher avec des pincettes. Elle couchait sur une paillasse, entre la cave et l'écurie, dans une espèce de soupente oii d'autres qu'elle avaient déjà couché. Il n'y avait même pas une table, même pas une chaise. Lorsqu'elle était trop fatiguée pour dormir, lorsqu'elle avait trop chaud ou trop froid, elle se retournait sur la paillasse. Eté comme hiver, dans les ciels purs, les étoiles sont luisantes. Elle les regardait à travers une lucarne poussiéreuse.
Jusqu'ici je n'en ai guère parlé, de celle qui dopne son titre à l'oeuvre. C'est qu'elle est celle à qui précisément rien n'arrive. Il n'arrive quelque chose qu'à celles qui ont du bien, qui ont la taille haute, qui ont sôus elles deux jambes dont aucune ne tremble.
— « Cinq et trois font huit. »
Elle n'est bonne qu'à se faire suivre en criant par les gamins et à se faire remercier par les dames de la ville qui ne la trouvent pas asse? forte pour le service.
Par elle-même elle n'est rien, sa vie n'a pas de couleur. Mais s§ souffrance en a une. Sa vie n'est qu'une peine. Vase non d'iniquité mais de servitude, elle est le laissé-pour-compte de l'existence. L'infirme, la demi-innocente n'est apte qu'au gros œuvre. A peine si el|pmême saura quelle est l'injustice de sa destinée.
La Bançaje travaillera, lia mère lui prendra ses quinze francs du mois, puis ce sera la saisie. Puis ce sera la cascade.
Un dernier soir de juin, rentrant dans la misère de leur chambre commune, elle trouvera la porte ouverte <' comme pour donner aux vieux meubles le temps de s'en aller, eux aussi >\ La mère absente. Nul ne saura où elle aura achevé sa chienne de vie. Pas plus nous que la Bancale. Car celle-ci ayant posé ses quinze francs sur le coin de la cheminée, prend le petit sentier entre les jardins, sous le mur du cimetière :
Des plantes, qui poussaient entre les pierres, faisaient de petites ombres à la clarté de la lune, longues, ténues comme des lézards qu'aucun bruit ne dérange...
Elle descendit plus bas que le châtaignier.
Elle était à l'âge où les jeunes filles disent, comme sa sœur Augustine l'avait dit le soir de la première communion :
— Je suis allée faire un tour du côté de la cascade.
Pas un mot de plus.
Quelles qualités d'émotion concentrée, quelles forces croissantes de raccourci chez Bachelin, quelles vertus d'expression classique, quel éloignement des ressorts romantiques où l'émotion se trait aux pis de l'emphase ou de la sociographie déclamatoire. L'art de l'écrivain y prend une maturité destinée à échapper désormais au jugement du plus grand nombre.
Et pourtant on a critiqué le raffinement des images quelquefois poussées jusqu'à la ténuité. Par exemple :
Un rayon de soleil s'allonge. Elle a envie de se lever, pour le casser par le milieu, comme une baguette.
La critique qu'on en fait ne prouve pas forcément qu'on ait lu le volume tout entier. L'image ne se cache pas. Elle se trouve à la première page du livre. Elle l'ouvre. Tout le monde peut l'y chercher, dirait Bachelin dans son style.
Pour moi je ne puis céder à de telles critiques. La qualité de la matière ne souffre pas de ces brusques trouées d'images. Le volume est parcouru de sensations analogues à celle-là, violemment tirées de l'abstrait vers la réalité palpable, arrachées au raisonnement et restituées à la sensation. Le style y gagne un frémissement de vie qui est sa marque et sa particularité. Une série de coups de gong traversent ainsi
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la trame du récit. C'est bien là cette recherche de la « note suraiguë « que conseillait Meredith.
Veut-on deux autres exemples de ces effets de condensation, d'intensité et d'absolue simplicité ?
Au bout d'une phrase courte, Panainnin pose son poing fermé d'où le couteau monte tout droit, pareil, avec sa lame usée, à un point d'interrogation.
... De temps en temps, des mots se dressent, verts de sève, comme ces arbres au tronc marqué qu'on laisse debout dans les bois et qui défient la cognée des bûcherons.
La langue, tissue de provincialismes, est drue comme ces baliveaux verts de sève. Le langage populaire y rentre parce que sa place y est naturellement faite. Rien qui fasse penser à des citations soigneusement encadrées. La Bancale est un livre écrit les yeux fermés, à la résonance des voix natales qui parlent au fond du cœur.
De là une sorte de grandeur calme ; je ne crains pas de dire évangélique. Les êtres, les saisons et les passions s'y meuvent dans un cycle de mouvements solennels à force de mesure.
Il avançait dans la vie comme un bœuf placide, patient, que l'on ne dételle jamais.
Presque biblique également cette notion dominante que je retrouve partout chez Bachelin, d'une règle qui importe. Il existe un ordre d'essence supérieure avec lequel il faut que les choses soient énoncées ou disposées.
Deux femmes n'ont pas besoin, pour elles seules, d'une maison tout entière. Elles n'ont que faire de la cour, de la cave, du grenier, qui sont le domaine de l'homme. C'est dans la cour que l'on scie le bois lorsqu'il fait beau, que l'on étend, sur une toile de bâche, les haricots pour qu'ils sèchent au soleil, que l'on construit, avec de vieilles planches, une cabane dont on recouvre le toit avec des morceaux de fer rouillé pour que la pluie ne tombe pas trop sur les poules. C'est dans la cave que les outils, chaque nuit, et souvent une saison entière, se reposent dans le coin qui leur est réservé près de la porte, entre la lucarne à toiles d'araignées et le grand coffre à charbon de bois ; dans la cave que se suivent les casiers à qui l'on distribue, comme à des personnes, les légumes, au premier les pommes de terre, au deuxième les carottes, et les choux au troisième ; dans la cave qu'il y a bien assez de place pour un tonneau de vin ; la place est ici, mais souvent c'est le tonneau qui ne vient pas. C'est
dahs le grenier que l'on empile les fagots, que l'on entasse le bois, que l'on a toujours en réserve quelques bottes de paille, que l'on remise, pêlé-mêlê, tout ce qui ne peut plus servir... La cour, la cave, le grenier font partie de la maison qu'ils complètent, qu'ils agrandissent. Ils en font un grand royaume à part des autres où l'homme est le maître. Lui parti, c'est comme si la maison se disloquait. La cour, la cave* le gtenier sont de trop.>^ Une chanlbre suffit.
Retenez cette description. Avec celles de Charles-Louis Philippe, felle constitue un apport nouveau dans notre littérature. Plus rien de ces inventaires qui ravissaient nos prédécessélir'ë ôil les pëïntfëS flamands. Voilà enfin le détail subordonné à la construction de l'émotion. Et l'émotion prisée plus haut que le renseignement.
Les champs, les brumes et les bois ont des aspects qui ont frappé Bàchelin et dont il poursuit inlassablement l'expression :
Les soirs d'automne et d'hiver, vêtus de gris* s'arrêtent longtemps à souffler dans leurs doigts. Certains s enveloppent de brumes, semblables à de longs suaires : quand les volets ne sont pas encore fermés, on les aperçoit, qui regardent aux fenêtres...
Le vent d'Automne frappe à la porte comme quelqu'un qui vient Vous réveiller en disant : — Il est temps de partir !... Le vent d'Automne que l'on n'a jamais vu, qui fait peur...
Les dimanches de septembre sont venus, avec un peu de brume, lè matin, dans les rues et sur les prés...
Tout autour de la ville, les champs sont déserts. A peine si, dans les prés, quelques bœufs ^ encore font tache. Parfois, à la lisière d'un bois, brusquement un chasseur apparaît : Un coup de feu éclate, un peu de fumée se dissipe, va se confondre avec les fumées de l'Automne. Et l'on voit des pauvres qui reviennent à la ville ou s'en vont vers leurs villages, portant des fagots de bois mort;
A peine de ci de là qiîêlfciues restes de rtiànière. Mais si l'on compare ces descriptions avec celles des vieux contes de Bàchelin, qjUe les Cahiers du Centre viennent de réunir feous le titre deS Sports iitix Champs et oii — pour le dire en passant — tout n'est pas indifférent, on appréciera le goût qui a présidé à cette épuration.
Enfin* d'une subtilité de sensation qui étreirit l'impalpable, Bàchelin saisit les heures entre ses mains et fen exprime l'essence glissante ;
I . Les boeiifs du Nivernais èôftt blahcs. Urt réaliste eût pris cfe contraste de taches pour but dé sd description.
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On mange la soupe sans plaisir, uniquement parce que c'est du bouillon, et que l'on ne peut pas mettre souvent le pot-au-feu. L'hiver, c'est excellent. Toute l'après-midi, pendant que, dehors, il bruine, il neige, on l'a regardé se faire sur les tisons. L'eau s'est agitée. Il a fallu écumer. On a repris son feuilleton. Les vêpres ont sonné. Des poules, qui gloussaient, sont allées se coucher. La nuit venue, à la lumière de la lampe, c'est la douceur de cette après-midi silencieuse que l'on mange, en une espèce de communion. Le pot-au-feu est l'âme d'une après-midi de Dimanche, l'hiver, dans une humble ville.
Si j'ai longuement insisté sur cette analyse, c'est que l'instant où un artiste touche à la maîtrise d'une de ses formes, au cours d'un de ses renouvellements, est toujours une étape importante Elle veut être signalée.
D'autant plus que Bachelin avait, comme par défi, multiplié les difficultés. Un sujet sans accident, la platitude d'une petite ville, un héros déteint et résolument privé de caractère. Je signalais déjà, à propos de Robes noires, cette tendance de l'écrivain. Mais là-bas elle n'était pas vaincue. Ici elle l'est. La question de dates ou d'antériorité n'y fait rien.
L'art de Bachelin est décidément un de ceux qui se lèvent avec des annonces de maîtrise. Ce qu'il renferme de silencieux et de méprisant le tiendra longtemps écarté du gros public. Il n'importe. Désormais il y a un écrivain de plus dans notre pays. Une œuvre presque impossible, exécutée avec une telle sûreté de mesure et d équilibre, avec une telle science des ressources de la langue, avec une telle ncnesse de dons émotifs, voire purement pittoresques, est un événement important.
Le dernier fascicule de la Nouvelle Revue française renferme quelques pages qu'il a simplement dédiées A mon père. Je n'hésite pas à y reconnaître la puissance d'un chef-d'œuvre.
Si de toi, jadis* il n'y a pas longtemps encore, j'ai pu médire, que je le regrette ! Mais je sais bien que tu me pardonnes, toi qui jamais n'as dit « un mot plus haut que l'autre », toi, le doux, le pacifique, qui te réservais tes dernières années de souffrances muettes, et ta dernière heure avec ton cri : — Mon Dieu ! je vous donne ma vie pour qu'Henri devienne bon 1 i.. Tu devinais, tu savais bien que nous devons connaître chacun nos limites...
Sur le point de citier je me décourage. On ne démembre pas une
prière. Ecrit avec des larmes, cet acte de foi et d'amour est à lire lentement de derrière les larmes. Jamais l'orgueil intellectuel n'a signé un acte aussi peu ostentatoire de renoncement moral. L'homme sorti du rang reprend sa place dans la lignée :
C'est toujours de toi que je viens, c'est toi qui me précèdes partout... Si je songeais à mes aïeux, c'étaient d'autres fronts pareils au tien, d'autres mains pareilles aux tiennes que je voyais [déformées, à la longue, par le manche de la pioche, de la scie, de la bêche, de la cognée] dans une pauvre ferme d'un pays de rochers et de bruyères, d'autres visages pareils au tien.
Dans les jardins des riches, les après-midi d'été, tu portais le poids de la chaleur, sans te plaindre, puisque chaque heure de travail t'était payée cinq sous ; il te fallait rester penché douze minutes sur la terre pour gagner cinq centimes...
... C'est maintenant que je te voyais bien, les mains jointes avec ton chapelet sur la poitrine, et les yeux fermés, et les pieds l'un près de l'autre et tes trente années de vie exemplaire dont chacun des jours se tenait près de toi, riche de travail et de prières, et disant :
— Celui-ci est un Juste. Il a mérité. Seigneur, d'entrer au Paradis. Et c'était comme si je t'avais entendu protester :
— Non ! je ne suis pas digne ! Je ne suis pas digne !
(L'Effort, 20 avril 1911.)