Georges Sorel, La Valeur sociale de F Art, p
ESSAIS ESTHÉTIQUES
Je me référerai ici au livre que M. Romain Rolland a consacré à cotte question, il y a quelques années ^. La partie critique en est excellente.
Vous avez réuni dans une salie mille familles ouvrières. Qu allezvous leur jouer ? Cinq solutions différentes s'offrent à votre choix.
Sera-ce du comique ? Les directeurs de théâtre ont l'habitude de regarder Molière comme l'auteur idéal de toute représentation populaire. Il y a dans cet usage bien de la tradition, et beaucoup d'illusion.
Tout d'abord il faut éliminer les Femmes savantes, le Tartuffe et le Misanthrope (le Canard Sauvage du théâtre de Molière, dit M. Rolland) ; aucune des trois pièces n'est accessible à un public neuf. Ce sont des tragédies de salon. M. Romain Rolland explique fort bien les raisons du succès de circonstance, succès chauffé par une violente conférence politique, que Tartuffe a remporté en 1902 sur la scène de Ba-Ta-Clan. Il n'y a pas à s'y arrêter. U Avare déroute un peu, Georges Dandin met les spectateurs mal à leur aise (en Russie il a provoqué une émeute de paysans). Seuls le Malade, le Bourgeois Gentilhomme, le Médecin malgré lui, le Mariage forcé enlèvent une salle.
Mais ce n'est pas assez. Molière entraîne par sa verve et la beauté irrésistible de sa langue. Sont-ce là toutes les sensations que le peuple va chercher au théâtre ? Un public bourgeois, qui est sceptique, et dressé à isoler l'art de la vie, se laisse aller sans résistance à son plaisir ; si bien que, dans le cas de Molière par exemple, la culture lui rend une sorte d'ingénuité. Au contraire, le public populaire rit, mais réagit. Ce comique, tout compte fait, l'irrite et l'humilie. Rien n'y satisfait sa sentimentalité, sa foi dans la justice, ni son sérieux. Il respecte d'éducation le nom de Molière. Des coups de bâton, de la pantalonnade, du bon cocuage, c'est bien. Mais ce dont s'alimentent jour après jour les passions de sa vie, il n'en a pas trouvé trace. Ce n'est pas là tout le théâtre qu'il lui faut.
Je n'ose même parler de la tragédie classique. Racine ne l'intéresse pas. Voyez à ce propos les témoignages de deux hommes bien différents, M. Romain Rolland et M. Faguet. Lisez, dans le livre signalé plus haut, le récit de quelques représentations soi-disant populaires de Racine, Bérénice servie « entre deux larges tranches de chansons niaises ou égrillardes », Polin sauvant Titus (pp. 23 à 28,