‹ Carnaval est mort: premiers essais pour mieux comprendre mon tempsChapitre 5 sur 56 · Cahiers de la Quinzaine, 24 nov · texte numérisé non relu

Cahiers de la Quinzaine, 24 nov

59 et 60). Et qui n'a pas assisté, en province, à ces lugubres tournées « classiques », qui fondent tout l'espoir de leurs recettes sur la présence de quelques internes amenés par leurs pions, et des demoiselles bourgeoises escortées par leurs familles ? Il y a là une hypocrisie dont il faudrait nous dégager. Racine n'est accessible qu'à un petit nombre de lettrés ou d'artistes ; la masse de la bourgeoisie elle-même y est indifférente. Et quand des salles entières, debout, acclament Phèdre, c'est M°^^ Sarah-Bernhardt et non pas Racine qui est à la fête. Pour ce qui est de Corneille, l'usage veut qu'il soit peuple. Mais son pathos, sa syntaxe archaïque de latinisant, sa rhétorique de Contiones, sa diplomatie de familier du Père Joseph et les finasseries normandes de ses intrigues exigent un public rompu aux classiques, ou bien initié sur place par quelque tour de malice. Et on ne fera jamais croire à un théâtre qui ne puisse aller sans l'habit noir d'un conférencier. Lorsque le sublime de Corneille éclate, il emporte tout. Mais il éclate au hasard. Combien de scènes faut-il subir pour entendre le coup de tonnerre ?

La seconde des solutions, c'est le drame romantique. Les Deux Gosses sont préférables. Mélo pour mélo, mieux vaut celui qui ne ment pas à ses intentions. Donner l'énumération pour la science, la formule pour la pensée, la métaphore pour l'image, l'abstraction pour la philosophie, la gastralgie pour le pessimisme, prendre Homais pour Spinoza, Mesmer pour Lavoisier, étaler sous prétexte d'érudition toutes les niaiseries archéologiques d'un collectionneur, et sous prétexte de fierté républicaine, toute la pauvreté idéologique d'un politicien après boire, enfin sauver cet amoncellement de ridicules en y jetant un millier de vers superbes, — c'est là, on l'a souvent dit, ce que les romantiques ont compris sous le nom de théâtre. M. Rostand ne pourra plus se faire longtemps l'illusion qu'il ait renouvelé le genre par quelques sentimentalités et par l'exhibition d'un chauvinisme à grand spectacle. Il n'y a rien là pour le peuple.

De la comédie bourgeoise du XIX^ siècle, je ne parlerai pas. Les problèmes d'argent ne passionnent que ceux qui en ont. Les problèmes moraux ne se posent pas de la même façon autour du Trocadéro et rue de Flandre. La ménagère française est plus près de la ménagère chinoise, que Francillon de sa laitière.

Quant au théâtre contemporain, il s est tourné vers l'exploitation du public cosmopolite de Paris et des villes d'eaux. Il est passé de l'observation des subtilités psychologiques à la poursuite des raretés phy-

ESSAIS ESTHÉTIQUES

siologiques. Il y a loin de la Parisienne ou du Passé àu Rubicon ou à la Vierge folle. Mais que ce soit la perversion altique des premiers ou l'excitation pédante des seconds, le peuple n'a rien à faire là dedans.

Reste le répertoire étranger. Surprendrai-je beaucoup de lecteurs en déclarant que, de Sophocle à Ibsen, en passant par Shakespeare et Schiller, aucune œuvre ne satisfait aux conditions d'un théâtre populaire ? M. Romain Rolland procède, pour Sophocle, à une analyse judicieuse. Shakespeare est-il mieux partagé ? Malgré le prestige du nom, la curiosité des lettrés, l'enthousiasme des jeunes gens, aucune des belles reprises tentées par M. Antoine ne s'est soutenue.

Mais l'incohérence des programmes serait, à défaut d'autres, une preuve bien suffisante de l'absence de tout répertoire populaire. Parcourez (pp. 84 à 96) la liste burlesque des pièces jouées par quelques bonnes âmes dans ces sortes de représentations. On y relève au hasard : Les Tisserands, La Puissance des Ténèbres, L'Ennemi du Peuple, Solness, Au-delà des Forces humaines, 7 annhauser. Le Médecin malgré lui, La Vie de saint Guénolé, Les Précieuses, Le Chalet, Iphigénie (celle de Moréas), Œdipe (celui de Péladan), Phèdre (celle de Racine), Le 14 Juillet, Danton, Les Mauvais Bergers, Le Portefeuille, Blanchette, La Nouvelle Idole, Horace, Monsieur Badin, Sapho, Boule-de-Suif, Madame Sans- Gêne, Poil de Carotte, L' Arlésienne, etc. Bref, une salade russe. Le peuple a bon estomac.

Est-il, dans ce fatras incohérent, une pièce où il se retrouve, avec sa joie et avec ses passions ? Non. C'est ici, qu'à mon très grand regret, je me sépare des conclusions optimistes de M. Romain Rolland.

Cet examen nous force, en effet, à conclura qu'il n'y a rien, dans la littérature passée ni présente, qui puisse constituer un théâtre du peuple. En existera-t-il jamais un ? Je le crois. Mais il n'aura plus aucun rapport avec le théâtre actuel. II sera écrit pour lui.

Entendons-nous toutefois. Il ne s'agit pas de rédiger un théâtre philanthropique comme on constitue des bureaux de bienfaisance. La bourgeoisie est hors d'état de fournir au peuple le théâtre dont il a besoin. Il se le donnera lui-même, ou il ne l'aura jamais.

On sera tenté de prendre cette proposition pour un paradoxe. Mais détachons-nous, s'il est possible, des visions traditionnelles et artificielles dont nous alimente toute notre éducation. Est-il un bourgeois, né bourgeois, qui loyalement ose affirmer qu'il sait ce qui se passe dans la tête d'un homme du peuple, son contemporain ? Comme lui, il parle le français, ou tout au moins le vocabulaire et la prononciation conventionnelles répandues par l'école sur tout le territoire de la République ; comme lui, il emploie le pathos politique (démocratie, progrès, liberté, réaction, réformes) ; comme lui, il aime, il s'accouple, se reproduit et meurt.

Mais les représentations intellectuelles, les sentiments, les émotions qui les conduisent aux mêmes actes les uns et les autres, sont-ils de même nature ?

N'en prenons qu'un, l'amour : est-il partout identique à soi-même ? L'amour de Julien Sorel, de Werther, d'Adolphe, de Stelio Efïrena, l'amour dans les classes aisées, avec toutes ses complications littéraires, religieuses, mondaines, artistiques, présente des modalités qui n'ont aucun rapport avec l'amour tel que le pratiquent la campagne et les faubourgs.

Je défie le chef d'usine le plus bienveillant à ses ouvriers de pénétrer avec précision dans le ressort populaire des passions et des idées les plus banales. Tous les orateurs politiques le savent : choisissez le mot le plus usé dans les salles de rédaction, un mot qui n'éveillerait plus dans nos esprits que de stériles représentations verbales, et lancez le en pleine réunion publique ; il reprendra vie comme par miracle, il traversera brusquement les cerveaux vierges, en y évoquant une merveilleuse richesse d'images, de suggestions animées et vivantes.

En dehors même de la langue de M. Barres ou de M. Anatole France, bien des termes qui meublent notre vocabulaire n existent que parce que nous y introduisons une multitude de sens étymologiques, précieux. Or, dans le peuple, un mot se traduit en mouvements, ou tombe. C'est faute d'avoir noté ce fait que tant de lectures, tant de conférences soigneusement préparées, viennent se briser devant la froideur d'un public populaire.

Cette incompréhension fondamentale, qui sépare une bourgeoisie nourrie aux idéologies des humanistes et des encyclopédistes et un peuple élevé en pleines préoccupations techniques, condamne à jamais leurs arts à se tourner le dos.

Notre bourgeoisie a une littérature attentive aux formes du passé,

ESSAIS ESTHÉTIQUES

soucieuse des grâces mortes, raisonneuse, régressive, une littérature de mandarins. Elle est régie par une élite de lettrés, aristocrates de goût, ironistes délicats, conservateurs des belles traditions. Tout changement à l'orthographe, au vocabulaire, aux genres, les menace dans le bénéfice de leur spécialité ; et ils le condamnent au nom du patrimoine artistique de la nation. De Renan à M. Tristan Bernard, de Taine à M. Abel Hermant, la différence de valeur peut être grande, mais il y a analogie de caste ; c'est la même pensée réservée et la même recherche abstraite d'une forme de choix, l'une et l'autre inaccessibles à la masse.

Voulons-nous une preuve entre mille de cette antinomie des deux classes ? Je la trouve très clairement déduite dans le dernier livre de M. D.niel Halévy {Apologie pour notre passé, pp. 71 à 74)^. Il s'agit de la journée du Grand-Prix, au moment de l'Affaire Dreyfus :

Il était urgent dans cette vacance des lois, d'opposer force à force, foule à foule. Les chefs socialistes, d'accord avec les chefs dreyfusards, convoquèrent à Longchamp le peuple de Paris. La forme des appels est curieuse à considérer. Gérauit-Richard, journaliste excellent, tint la plume... II appela les ouvriers à manifester... contre les moines et les nobles, provoquant ainsi, avec un bonheur que le succès prouva, les plus anciennes passions. Ce fut très beau, nous disent ceux qui se mêlèrent à ces foules... Il était revenu, le temps des instincts et des masses. Et nous connûmes ainsi... cette classe jusqu'alors coudoyée, insoupçonnée par nous, cette nation ouvrière qui a ses mœurs, ses traditions, ses héros, ses mythes et ses dieux même. Elle nous apparut, au terme de notre aventure, comme au terme d'une longue traversée un pays inconnu. Nous atterrîmes en elle.

Le même auteur, passant un jour dans une petite ville, entendit trois dreyfusards en train de persuader un ami :

<' L'Affaire Dreyfus, c'est un coup des jésuites contre la France. Ils nous détestent parce que nous sommes en République. Leur général, qui est un Allemand, a fait condamner Dreyfus pour désorganiser notre armée. « Cette légende stupide, née entre quatre absinthes, annonçait l'avenir. J éprouvai un saisissement... Un mensonge enfin, pensais-je confusément, un rnensonge pour nous ! Une force immense nous venait donc, la force des sensibilités instinctives orientées par des mythes.

Evidemment ces trois imbéciles ne représentent pas la pensée du peuple. Mais toutes les foules ne raisonnent-elles pas comme eux,

Page 1