EMILE GUILLAUMIN
Voilà le cinquième roman ^ d'une série qui a rendu populaire le nom de Guillaumin. Elle débute par la Vie d\m Simple (Stock, éditeur) qui connut un succès comparable à celui de Jacquou le Croquant, le roman périgourdln d'Eugène Le Roy ; elle se poursuit avec Rose et sa Parisienne, Albert Manceau, adjudant, et Baptiste et sa Femme.
L'œuvre d'Emile Guillaumin présente un caractère tout particulier. Aucun des livres qu'il écrit ne constitue un romaa au sens que nous donnons à ce mot. On n'y trouve ni intrigue ni dénouement.
i. Le Syndicat de Bauglgnoux, Fasquelle éditeur, 1912.
ESSAIS CRITIQUES
Guillauniin ne raconte pas d'histoires. Il ne sait pas nouer les cordons d'une anecdote. Son art est plus simple : rien n'intéresse sa sensibilité hors le travail des champs.
Ce travail forme la seule intrigue de ses livres. Il en constitue l'unique héros. Les personnages qu'il met en scène sont auprès de lux de pâles silhouettes. Lui seul vit et nous intéresse. Notre lecture achevée, c'est de lui seul que nous gardons un souvenir. GuiUaumin nous enseigne le sens humain d'un labour d'automne, d'une vente de veaux au foirail, d'une bouchure bien entretenue, d'un beau battage d'été.
Ses romans semblent encadrés d'une grande marge en avant et d une autre en arrière. La période de temps qu'ils isolent ainsi n'est plus significative ni plus importante que celles qui l'ont précédée et celles qui la suivront.
Ils progressent d'un train paisible vers une solution non moins certaine que doit l'être le retour de l'hiver après le passage de l'automne.
Je dis l'hiver à dessein. Parceque l'art de Guillaumin, qui ne manque ni de bonhomie m d'une certaine aisance claire et saine, est en réalité d'une affreuse tristesse. Il nous enferme entre des perspectives étroites. Il accumule patiemment autour de nous les obstacles ainsi que les raisons de désespérer. Nous y perdons vite lesou venir qu'il y a des gens pour qui 1 horizon récèle des vertus ardentes. Une lassitude morne s empare de nous,
La monotonie même de la langue y contribue. Elle est précise et honnête, mais d'une honnêteté de brave homme qui dédaigne les richesses, peut-être parce qu'il ne se figure pas l'emploi qu'on peut en faire.
Le récit progresse par l'effet normal d'une succession de phrases courtes, sans surprise, carrément assises sur leurs cuisses ; aucune ne précède la pensée ni ne la surmonte. Le vocabulaire atteint à une sorte de vie à force de bon sens, jamais par le moyen d'une suggestion sensible ni par l'éruption d'une chaleur interne. Les mots que Guillaumin emploie sont ceux avec lesquels on compose les leçons de morale primaire ou les meilleures affiches électorales, cubes d'abstractions bien réguliers, polis sur les faces et convenablement transparents.
Telle qu elle est, l'œuvre de Guillaumin compte néanmoins parmi celles qui ne peuvent se dédaigner ni s'oublier. Je fais exception pour Baptiste et sa Femme, que je ne suis pas parvenu à goûter. Et je mets
hors de pair la Vie d'un Simple qui durera dans l'histoire de notre litté^ rature.
A quoi donc est due cette valeur d'une œuvre dont le détail nous apparaît si gris et si peu personnel } Je ne peux l'attribuer qu'à des qualités qui ne sont pas toutes « artistes », si l'on s'en réfère à la tradition flaubertienne ; je veux dire à une connaissance intime du sujet, à une grande vérité, à un grand amour et à une grande bonté.
L œuvre de Guillaumin ne vaut pas tant par ce qu'elle est. Elle vaut par ce qu elle nous fait connaître. Elle a pour mérite essentiel d'être une traduction fidèle, exempte de sentimentalité et de redondance. Elle a les mérites mêmes de l'homme qui l'a réalisée : la passion, le courage et la simplicité.
J'avoue n'être pas très sensible au fait que Guillaumin est un paysan, pas plus qu'à l'état de couturière de Mademoiselle Marguerite Audoux, ni de sténographe qui est celui de Mademoiselle Simone Bodève. De semblables détails peuvent me faire estimer l'individu; ils ne feront jamais qu'un mauvais livre devienne un bon livre.
Mais dès le moment où l'œuvre s'élève au-dessus du médiocre, la condition de son auteur prend une importance nouvelle. Il n est pas indifférent que Guillaumin appartienne à la classe qui nous est, de toutes, le plus farouchement étrangère, dont nous ignorons les mœurs réelles, les pensées profondes, les motifs et les misères, — la classe des paysans.
Guillaumin aura réalisé une œuvre que je verrais volontiers baptisée d'un nom qui expliquerait bien des choses : Contribution à la connais^ sance de la condition et des mœurs paysannes dans le centre de la France à la fin du XI X^ et au commencement du XX^ siècle.
Le titre est long ; mais nos ancêtres les aimaient amsi et nos savants ont hérité de ce goût. Et puis il aurait l'avantage de mettre en pleine lumière le mérite particulier de Guillaumin.
Ce mérite ne relève ni de l'invention (il n'y a pas pour un sou d'invention dans ses romans), ni de la description (il n'y a pas la moindre image), ni de la psychologie individuelle (il n'y a pas le moindre caractère), ni de la richesse verbale (il n'y a pas le moindre style). Il relève de la vérité historique. Il relève du pur document. Il relève de cet ordre de mérite que possède une bonne jumelle marine, la fidélité.
Prenons garde que ce mérite est tout à fait exceptionnel. Il est facile
ESSAIS CRITIQUES
d'étudier les mœurs et les conditions paysannes d'une époque fort reculée dans l'histoire. Il n'y faut que de la méthode et de la patience. Si l'on se trompe, il n'y a plus personne pour venir vous chicaner.
Mais écrire un, deux, cinq romans où vous entreprenez de dire : voilà comment ils sont, s'habillent, mangent, travaillent, vendent, achètent, aiment, voilà ce qu'ils pensent, voilà quels sont les désirs qu'il y a en eux, vous conviendrez qu'il y fallait du courage et une grande foi.
Guillaumin a l'un et l'autre. Il sait voir. Il comprend ce qu'il voit. Il le juge, avec une passion ardente et pondérée à la fois. Et quand sa raison se croit le devoir de condamner, son cœur ne s'interdit jamais celui d'aimer.
Prise ainsi, l'œuvre de Guillaumin nous apparaît comme indispensable.
Avez-votis remarqué que nous écrivons presque tous par allusions? Nous avons ce vice commun aux intellectuels, familiarisés avec la vie avant de l'avoir vécue : nous supposons connu du lecteur ce que nous entreprenons de dire ; comme résultat, nous travaillons autour d'un sujet et non pas en son cœur.
Guillaurnin explore patiemment lé éœur itiême de son sujet. Il procède avec de lentes façons dé magister. Notre postérité bénira ce soigneux annaliste. Ses minuties qui noiis découragent souvent seront alors reçues comme pain bénit. Par lui elle pénétrera en certains domaines secrets de notre temps que nul autre ne lui aura ouvert.
Je lie voudrais pas me livrer à d'oiseuses comparaisons qui, par ailleurs, seraient dénuées de tout bon sens. Mais je dirais volontiers, en conclusion aux remarques qui précèdent, que l'œuvre de Guillaumin est destinée à un avenir limité mais assuré. L'âge lui servira. Elle fera corps avec le temps. Et plus sûrement que certaines constructions magiques, les cinq petits romans gris de Guillaumin appartiendront un jour à la tradition française.
{UEffort, avril 1912.)