‹ Carnaval est mort: premiers essais pour mieux comprendre mon tempsChapitre 44 sur 56 · DE DESCARTES ET DE PASCAL · texte numérisé non relu

DE DESCARTES ET DE PASCAL

(fragment)

... Je disais un ]our que le métier de gérant de revue manque de grâce. Procès, mauvais livres, comptes trimestriels, relevés des dépositaires, écritures, sottises, et toute la suite. Mais je dois à la vérité d'avouer qu'il a ses surprises qui ne sont pas minces.

Affût dans la jungle, la jungle épineuse et touffue où se traînent les petits d'hommes. Grande chasse des ombres au tournant des pistes. Apparition et évanouissement des formes qu'on a cru saisir. Je crie : un homme ! et ce n'est plus qu'un brouillard qui a voulu prendre du volume et me laisse au fond de la main trois gouttes amcres, parfois sanglantes. Sait-on combien de vapeurs malsaines et risibles 11 monte des marais et combien de chasses ces effigies ont rendu dérisoires ?

Et puis, un jour, c'est la découverte inattendue qui réveille le goût de cette poursuite. Un volum.e, ouvert comme tant d'autres l'ont été, rend, sous le premier regard, le son plein qui dit le bon travail et la belle matière.

Beaucoup m'ont reproché de faire de la critique errante. C'est que

1. Quelques jours plus tard on apprenait la mort d'Auguste Aumaitre. Nous avons décidé de reproduire cette courte analyse comme un hommage rendu à sa mémoire.

je prends pour point de départ cette opinion, que lorsqu'un homme fait un livre, c'est apparemment qu'il a quelque chose à y mettre. Et j'en déduis la ligne de ma conduite : je n'ouvrirai pas son livre tant que je n'aurai rien à y chercher.

Entendons-nous : il se peut qu'au moment où je vais à lui, il m'ofîre précisément le contraire de ce que je lui demandais : si j'ai besoin d images, de voyages, et qu'il m'apporte des idées, si je désire être exalté, et qu'il vienne peser sur moi de toute sa langueur désolée, alors c est une lutte qui s'engage. La pensée se rassemble et souhaite l'expulsion de l'intrus incommode ; de leur côté, les forces du livre se lèvent du fond des pages, assaillent l'investigateur, pressent sur sa cuirasse et quelquefois en saisissent le défaut. C'est un combat d oij 1 homme ne sort pas toujours vainqueur. En ce dernier cas, la cause est jugée, la vertu de l'œuvre est certaine, la volonté lointaine a eu raison de la volonté présente ,* j'appartiens à mon ennemi.

Si c'est lui qui succombe, la tentative est à recommencer dans des conditions plus équitables pour lui .

Il arrive également que l'œuvre cède, comme du beurre sous un couteau bien chaud ; c'est ici que l'on touche au comble de la nausée ; gris partout ; la médiocrité roule et déferle ; une heure de marche accélérée ou de musique sont les seules chances de salut qui vous restent contre la contagion.

Quoiqu'il en soit, je ne reconnais pas au caprice d'un poète, d un éditeur ou d'un facteur de m'imposer d'urgence la lecture qu'ils s avisent de m'apporter. Déshabillé de sa toilette postale, le livre va sur le rayon de la bibliothèque rejoindre le livre ; il y est en bonne société ; jamais trop loin des maîtres ; il y peut recevoir une suffisante odeur de poussière et d'éternité.

Et le jour venu où j'irai vers les tablettes, en quête d'un esprit amical ou d'une volonté qui m'entraîne, je l'y prendrai du même geste que je pourrais prendre Gœthe, Tolstoï, Balzac ou Molière. Ainsi dépouillé de sa maudite petite écume d'actualité, nous ne sommes plus l'un en face de l'autre que deux êtres qui se cherchent. Et ce que j'ai trouvé, je le dis.

Assurément, je risque gros. Je le sais. Je risque par exemple de ne pas bien connaître les écoles, ni la position particulière prise par tel gendelettre dans tel conflit sur le vers libre, de la dernière importance sociale. Les écoles ont des frontières précises que l'initié ne transgresse pas sans scandale. Le scandale n'est pas moindre si le bon critique omet

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d'étiqueter l'auteur sous la rubrique qu'il s'est choisie. Alors l'écrivain ou ses tenants sont en droit de vous demander compte des âneries dont votre article est plein ; à vos timides objections sur le fond ou la forme, ils ripostent par cette réponse : ^* Ignorez-vous que ce sont là des procédés communs à toute notre école ? » Et le bon critique n'a plus alors qu'à baisser le nez.

Je ne nie pas que la connaissance des milieux et la considération des influences ne jouent leur rôle ; privée d'elles, une estimation critique n'est jamais tout à fait honnête. Mais on a vraiment abusé de ce bricà-brac de fausse érudition.

Chose plaisante : ce sont les plus farouches ennemis de l Histoire littéraire, de la Méthode, des Fiches, qui exercent sur leur propre temps le plus méticuleux examen des origines. Le soupçon d'une goutte de sang germain, saxon ou sémitique suffit à ces admirateurs du Lorrain Barres et du Grec Moréas pour qu'ils condamnent l'artiste et son œuvre.

Hippolyte Taine exerce sur ces pauvres esprits les plus désolants ravages. Inventeur des fiches, il en fit de fausses ; créateur d une méthode, il l'a lui-même trahie. Ses disciples enfiévrés, s'étant partagé ses besicles troubles et n'y voyant plus que d'un œil, rejettent, pour la connaissance du passé, un tour d'esprit qu'ils appliquent pour l'ignorance du présent.

Qu'est-ce qu'un homme moyen va chercher dans une œuvre ? Estce la chaîne d'un ensemble dont cette œuvre n'est qu'un maillon ? Non, mais un autre homme qui lui parle dans la langue de ses soucis intimes, qui le touche, qui l'excite à vivre, le console dans la peine, qui lui rende la sensation d'un contact avec la pensée constante du monde.

Si j'ouvre Kant, je me moque en principe du système de sa philosophie, je me moque de ce qu'elle emprunte à Leibniz et rend à Joubert. Kant fut un esprit tourmenté que son inquiétude ou sa souffrance morales poussèrent à se chercher une raison de vivre et à se trouver une explication du système social. Et moi, du fond de mon inquiétude ou de ma souffrance, je viens confronter mon trouble avec le sien ; je viens m'enquérir si les découvertes de sa sagacité sont aptes à rejoindre et à gonfler les trouvailles de ma réflexion. Je cherche si mes solutions précaires puiseront une nourriture dans les non moins précaires solutions dont il dut se contenter.

Homme, les constructions des autres hommes ne sont pour moi que les mémoires qu'ils ont laissés de leurs luttes secrètes. Témoignages

d eux-mêmes où j'apprends à me connaître moi-même, — et non point débris inanimés avec lesquels je tenterais la gageure de réussir un jeu de patience historique. Je sais assez que les documents que pourra me révéler la reconstitution d'une époque, d'un dogme ou d'un système resteront sans vertu pour moi, tant que je ne leur opposerai pas le tourment personnel de découvrir les règles de bien vivre.

De là résulte — observation qui ne manque pas de troubler les esprits simples — que tant de philosophes, d'évêques et de savants mènent une vie inférieure en dignité à tant de pauvres diables dénués de culture.

On peut avoir un système et pas une idée. L'inaptitude à s'inquiéter des fondements de sa conduite dispose souvent l'esprit à se plier avec souplesse aux exigences d'une méthode, scientifique ou autre ; en effet, elle élimine tous les déchets, celui du temps perdu en expériences, celui des forces employées à la solution des doutes. Il est bon, pour faire une belle carrière, d'avoir une tête de mule, à pans carrés, où n'entre que l'indispensable en formules bien claires, c'est-à-dire bien vides.

Un exemple frappant à l'appui de ces vérités du reste banales est celui de Pascal et de Descartes.

Quand j'étais en classe de philosophie, mon professeur, qui n'avait d'autre titre à cette fonction que d'être le fils d'un Grand-Prêtre de la Métaphysique officielle et de l'Inspection générale, me fit lire le Discours de la Méthode ; j'eus à le résumer, sur une main de papier réglé et marge, en le divisant en huit (je crois) paities, et en marquant les lignes maîtresses du système.

Le cerveau de Descartes fut un prodige de labeur vers un ordie de travail ; il entreprit tout, et sentit plus d'un jour, quand il rêvait dans son poêle de Hollande, le tournoiement du chaos menacer sa machine à penser. L'effort triomphant avec lequel il fit sortir la méthode d'investigation scientifique hors des ténèbres gothiques est celui qui, aujourd'hui encore, nous anime. Il est l'homme qui a inventé l'expérience et ses lois. Cela seul eût assuré sa prééminence immortelle ; et, en fait, il n'y a pas d'autre titre. Celui-là suffit.

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Or ce cerveau,' qui fut un muscle plus encore qu'un bulbe, qui fut tout travail, pulsion, activité, partuntion, finalement invention et angoisse créatrice, le professeur de philosophie que j'eus nous le fit transk)rmcr en une petite maison de campagne cubique, bien nue, bien raclée, proprement peinte, munie d'un jeu de couloirs et d'intercommunications des plus admirables. Notez qu'il ne nous parlait pas de l'architecte. Tout y était agencé par des miracles d'ingéniosité mécanique. L on n ouvrait pas une porte sans qu'une sonnerie ne sonnât ou qu une persienne ne se fermât. C'était à en pleurer d'aise.

Puis, quand cela fut fait, par un tour de poignet qu'il avait appris, je crois, à 1 Ecole Normale, il en tira successivement le système de Locke, puis celui de Leibniz, puis celui de Voltaire, puis ceux d'Helvétius, de Kant, de Fichte, de Maine de Biran, de Schopenhauer, de Renouvier, de Taine, de Lachelier,

Et bien d'autres encore Que je ne dirai pas, Et d'autres choses itou.

Je ne dirai pas tout.

Je crois que si les programmes l'eussent comporté, il eût extrait du même gobelet le père qui nous engendra et la mère qui nous conçut.

Il n y a qu'une chose dont 11 omit de nous instruire, c'est que la philosophie de Descartes est à double détente ; qu'il y a son aspect scientifique qui est d'une fécondité éternelle ; et qu'il y a son aspect moral qui est stérile.

Descartes agit comme tous les inventeurs qui généralisent leur invention et y font rentrer à la fois tout et le reste.

Il avait découvert les règles au moyen desquelles il devenait possible de conduire une observation des faits de la nature. Il eût pu s'en tenir là. Il avait assez fait pour sa gloire et notre profit perpétuel. Il avait fondé la science expérimentale.

Mais on n'a pas été plié, dès sa petite enfance, dès la petite

-enfance de la trentième génération qui vous a précédé, à confondre

les obligations du monde physique avec les aspirations du besoin

moral, sans qu'il en subsiste quelque chose de tortu à l'esprit le plus

droit. En un mot, on n'est pas impunément chrétien.

Donc, Descartes trouva légitime et salutaire d'appliquer à l'organisation du monde moral les principes de méthode si favorables à la découverte du monde physique. Il créa ce fameux scepticisme, il

créa le cloute à Tégard de toutes les opinions, et le système définitif pour conquérir toute vérité.

Il dit : « ne recevoir aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment pour telle », — ce qui était charger la connaissance d'un examen pour lequel elle n'avait pas qualité. Qu'y a-t-il, en effet, de véritable et d'assuré dans le monde moral dont l'intelligence puisse s'attribuer le contrôle à l'exclusion du sentiment ?

Il dit : « diviser les difficultés en autant de parties qu'il se pourrait », — ce qui était méjuger cette Indistinction fluide qui est le propre des mouvements de la passion.

Il dit encore : « conduire par ordre mes pensées, en allant par degrés du simple au composé >', — ce qui était fort utile pour étudier les relations des astres, mais n'était d'aucun usage pour la pénétration du cœur humain où tout est complexité et attirances conjuguées. Car le fait unique y est un événement Inconnu ; la totalité d une nature réside dans le moindre geste. L'Impératrice de Chine ne lèverait pas le petit doigt si les Mongols n'avaient conquis l'Empire Céleste, mais les Mongols n'auraient peut-être pas envahi la Chine si leur Khan avait eu une petite pierre dans la vessie. Un mot qu on écrit est gros de tout le complexe de notre vie morale. Shakespeare, Balzac ou Rembrandt l'y auraient lu. Descartes s'en ferme le moyen.

Il dit enfin : « faire des dénombrements si entiers et des revues si générales que je fusse assuré de ne rien omettre », — ce qui revient à établir qu'au regard de l'infini des phénomènes rien égale tout, et qu'au regard du monde moral il est possible de mettre 1 esprit en accolades et les mouvements du sexe en alinéas.

Et qu'on ne croie pas que j'use de déloyauté en transposant ainsi a l'étude de l'homme des principes que Descartes aurait réservés à l'examen des sciences naturelles. Le philosophe déclare lui-même que s'il éprouva d'abord dans les mathématiques l'excellence de cette méthode, il se réservait d'en faire l'application à la philosophie. Et sans désemparer, il édicté les règles provisoires de sa morale.

Mais ce qui me contentait le plus de cette méthode était que, par elle, j'étais assuré d'user en tout de ma raison...

Car il ne faut pas oublier qu'auprès du cloute cartésien, il y a le contentement cartésien, dont tous nos cuistres Intellectuels sont de si notables sous-produits ; 11 y a surtout l'acte de foi cartésien.

Descartes était chrétien ; il ne s'en est pas méfié, et il a eu grand tort,

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à son point de vue. Car, de ce fait, la fol était en lui ; plus que la lol : le besoin d'adoration, une certaine ferveur de crédulité.

Ce grand et admirable iconoclaste, ayant ravagé le monde pour en extirper les images des faux dieux, s'étant purifié par les ablutions, la retraite et les mortifications, ayant repris plus de cent fois l'examen scrupuleux de sa conscience et ses itinéraires contre les sanctuaires des idoles, se crut enfin digne d'approcher la raison qui était son guide. Mais le farouche n'oubliait qu'une chose : la petite médaille que sa mère lui avait accrochée au cou le jour de sa naissance et qui franchit avec lui les portes du temple.

On peut même l'affirmer : c'est cette petite médaille qui fit du domaine de la Raison le Temple de la Raison, du cartésianisme le Culte de la Raison, qui donna à l'image dépouillée, incommensurable, sublime et abstraite du monde selon le vœu du sage, les proportions et la figure d'un bondieu du paganisme.

Tu ne feras point d'image taillée, ni aucune ressemblance des choses qui sont là-haut dans les cieux, ni ici-bas sur la terre, ni dans les eaux sous la terre.

Et Descartes forfit à la sainteté d'un commandement qu'il reconnaissait ; ayant pénétré dans le vide d'un monde privé d'autels, il s enquit sans désemparer d'un dieu de pierre ou de bois, il fit une idole et la fit à son image :

Or, bien que l'utihté d'un doute si général ne paraisse pas d'abord, elle est toutefois en cela très grande, qui! nous délivre de toutes sortes de préjugés et nous prépare un chemin très facile pour accoutumer notre esprit à se détacher des sens et, enfin, en ce qu il fait quil nest pas possible que nous puissions jamais plus douter des choses que nous découvrirons par après être véritables ^.

Voilà l'idole ; le doute ne sert qu'à parvenir à un état où il sera loisible de se passer du doute. Or une fois qu'il aura atteint ce septième cercle de la connaissance, de quoi l'être cessera-t-il de douter ? De la valeur du doute.

En d'autres termes l'idéal est posé, et de la façon suivante : abolir les préjugés, se détacher des sens. Mais à quel résultat ce double travail mène-t-il ? à fonder ce Père Préjugé que l'on est débarrassé de tous les préjugés, et cette Mère Erreur qu'il est possible de découvrir (par

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