‹ Carnaval est mort: premiers essais pour mieux comprendre mon tempsChapitre 6 sur 56 · Cahiers de laQuinzaine, 10 avril · texte numérisé non relu

Cahiers de laQuinzaine, 10 avril

en ramenant les cas nouveaux qui se dressent devant leur conscience aux formules de leurs vieilles passions ?

Le peuple ne peut sortir de son silence sans infliger aux penseurs des classes aristocratiques une profonde stupeur : stupeur d'artistes devant le mouvement héroïque que la foule donne à leurs concepts abstraits, — stupeur de logicien devant la déformation concrète que l'imagination des masses impose à leurs raisonnements. N'est-il pas impressionnant, le biais par lequel le dreyfusard, sollicité dans ses instincts nationaux par la haine traditionnelle du Juif et de l'Allemand, associait, pour les opposer à ses adversaires, les deux haines héréditaires du jésuite et de l'Allemand? Où étaient alors vos idéologies, à vous, intellectuels, qui vous fatiguiez à populariser les mots sonores de Justice et de Vérité, de Patrie et de Race ?

Le fossé est donc large et profond entre la mentalité bourgeoise G'emploie ce néologisme à dessein) et Vesprit du peuple. Comment vouloir que l'une produise pour l'autre ?

Nulle part cette incompréhension n'apparaît plus ouvertement que dans les pièces où s'affirme la prétention d'introduire des prolétaires sur la scène.

Hauptmann en Allemagne, Gorki et Tolstoï en Russie, d'Annunzio en Italie, Mirbeau en France ont essayé de composer des « pièces à peuple ». Le peuple ne leur a jamais réussi. La pire critique qu'on en puisse faire, est qu'aucune d'elles n'est une pièce pour le peuple.

Les Tisserands sont une construction gauche, hostile, traitée par grandes masses, sans précision d'ensemble, sans individualités de détail. On ne peut rêver œuvres plus lourdes, plus fastidieuses que Les Petits Bourgeois et Dans les Bas Fonds, de Gorki. C'est d'une mollesse de pensée et d'une indifférence d'action qui évoque peut-être fidèlement l'atonie de la fouie russe, mais qui ne donne pas un instant l'illusion de la vie. La Puissance des Ténèbres est une géniale malédiction que ne renierait pas Isaïe ; l'impureté de la femme, la souillure de 1 amour, la misère de l'enfantement, la dégradation de l'alcoolisme, l'anathème de l'or en sont les moindres bagatelles. C'est chevillé avec le plus puis-

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sant pessimisme que l'humanité ait connu depuis Rousseau. Mais des yeux qui voient le monde à travers la Bible ne voient plus clair ; il reste encore quelque pauvre humanité dans la biblique Histoire des Gadsby, de Kipling ; il n'y en a plus trace au fond du bouge où se débattent l'un contre l'autre Anicia et Nikita.

La Fille de Jorio participe à la feria de soleil qui est dans toute l'œuvre de d'Annunzio ; mais que nous font ces puissantes et admirables bêtes humaines du XV^ siècle ? Il se peut que la Calabre en soit là, mais le reste du monde en est loin. Le drame est beau, mais d'Annunzio ne l'aurait jamais écrit s'il n'avait connu Eschyle et les Mystiques ; c'est une reconstitution de littérateur.

Quant aux Mauvais Bergers, une fois dépouillés du style de Mirbeau et du jeu de M'"® Sarah Bernhardt, il ne reste qu'un assemblage indécis de socialisme néochrétien et d'anarchisme réactionnaire. Bonne intention, mauvaise exécution. Le peuple y est introduit comme toile de fond, derrière les deux protagonistes verbeux du premier plan.

Tout le reste, que je pourrais citer, est pièce à thèse ou amusette sans consistance. Du premier type, rEnnemi du Peuple, qui se joue entre bourgeois, et où la foule n'apparaît que de loin ; Le Repas du Lion, si aristocratiquement maussade ; La Clairière^ variation sans portée sur le fouriérisme de quelques quarante-huitards intelligents ; La Barricade, d'une observation si mince.

Mais où ranger Le Théâtre de la Révolution, de M. Romain Rolland? Seule, de toutes les œuvres que je viens de citer, celle-ci dégage une odeur de foule, un enthousiasme qui nous est, jusqu'à un certain degré, contemporain. Pourquoi faut-il qu'exécutée par un homme de cœur, cette trilogie ait été conçue avec l'esprit d'un historien ? Car M. Romain Rolland s'est donné la partie belle. Personne ne songera à le chicaner sur l'exactitude morale de ses foules révolutionnaires ; elles sont trop loin de nous ; nous faisons crédit à l'époque des traces de littérature qui s'y rencontrent ; et puis ce n'est, après tout que le récît d une journée. Nous n'y voyons que l'extérieur grouillant du peuple en liesse et en furie. Participer ensemble à de grand événements porte tous les acteurs du drame au même diapason de fièvre et les munit tous du même vocabulaire idéologique. Le 14 Juillet est au vrai peuple ce qu'un bel après-mJdi d'été est à la lumière moyenne de nos journées pluvieuses, un coup de soleil. - Aux hommes de tous les jours, montre la vie de tous les jours : elle est plus profonde et plus vaste que

la mer », dit Jean-Christophe. Il a raison, même contre M. Romam Rolland.

Toutefois, le Théâtre de la Révolution nous fait encore toucher au dernier obstacle auquel doivent se heurter tous les essais destinés à fournir un répertoire au Théâtre Populaire. De telles entreprises revêtent toujours un inacceptable caractère didactique.

Nul mieux que M. Romain Rolland n'était à même de l'éviter, à cause de la violence indépendante de sa nature ; et pourtant, quelle chimère de vouloir passionner une foule moderne avec la prise de la Bastille ! La Révolution décréta de nourrir le peuple avec l'exemple de Rome. Nous cédons à une illusion égale, en prétendant élever la nôtre avec la pédagogie de l'héroïsme révolutionnaire. 89 ne peut plus être pour la foule qu'un motif à tirades politiques ou à beaux décors. L'Ancien Régime est si bien défunt que son évocation ne soulève plus de passion actuelle. Allez dans le peuple, causez avec les ouvriers : une passion, un dogme, un héroïsme, un mythe nouveaux ont remplacé les mythes de la Liberté politique, de la République Une et Indivisible. Ce sont ceux de la Révolution sociale et de l'Internationale.

Je n'en parle pas ici en homme de parti. La constatation que je viens de faire, chaque homme de bon sens l'a faite. Je ne veux pas dire que tous les ouvriers et tous les paysans soient socialistes ; mais la question sociale est la seule qui soit en l'air. Le socialisme a formulé le mythe nouveau de l'âme moderne^. Toute tentative, si généreuse qu'elle soit, d'intéresser le peuple à l'évocation d'autres mythes, me paraît être réactionnaire et destinée à l'échec. M. Romain Rolland a cent fois raison d'écrire :

C'est une question de vie ou de mort pour l'art et pour le peuple. Car si l'art ne s'ouvre pas au peuple, il est condamné à disparaître ; et si le peuple ne trouve pas le chemin de l'art, l'humanité abdique ses destinées ^.

1. Voir Georges Sorel, Réflexions sur la violence, chap. 2 et 6 ; — Les Illusions du Progrès, chap. 5.

2. Le Théâtre du Peuple, p. 189. Voir également Cahiers Nivernais, oct.nov.l909.(pp.19à23).

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Mais cet art, dont il appelle si ardemment la naissance, — ce n est pas nous qui l'ouvrirons au peuple.

Sera-ce donc le peuple qui se l'ouvrira ?

Qu'on ne me fasse pas dire ce que je ne dis pas : le théâtre de demain ne sera vraisemblablement pas l'œuvre d'artisans inspirés. Nous savons d'expérience que les grandes épopées dites populaires, telles que les poèmes homériques et védiques, les chansons de gestes, les vieilles chansons nationales et provinciales sont l'œuvre d'artistes raffinés, voire décadents.

Mais si nous examinons les conditions de milieu où sont écloses les grandes œuvres d'art d'un peuple, nous constatons qu elles sont toujours nées en des périodes d'unité morale. Unité de croyances religieuses, unité de mythes sociaux ou nationaux, comme dans la Grèce homérique, l'Athènes du V*' siècle, le XIII® siècle français, le XV® siècle italien, l'Angleterre de la Renaissance, la France de Louis XIV. Unité constituée par tout un peuple confondu dans les mêmes aspirations sentimentales, ou bien unité d'une classe dominante qui établit sa tranquillité politique et son luxe sur l'asservissement économique des autres classes.

Dans l'un et dans l'autre cas, la fécondité des œuvres est due à l'identité des mythes qui gouvernaient la pensée de l'auteur et celle de son public. L'art va dès lors à son but avec sérénité, avec une ampleur triomphante ; l'écrivain travaille sans arrière-pensée, l'œuvre cesse d'être un compromis, elle devient une affirmation.

Etre l'affirmation de la pensée commune de tout un peuple ou de toute une classe, voilà ce qui a fait la puissance et l'universalité d'une tragédie d'Eschyle, d'un drame de Shakespeare, d'une cathédrale gothique, d'une comédie de Molière, d'une fresque du Ghirlandajo.

Or quel est le spectacle que nous offre à ce point de vue la société où nous vivons ?

Deux classes en lutte : une classe de producteurs, irréligieux, préoccupés de questions professionnelles, travaillés par des idées syndicalistes de guerre sociale ; — une classe bourgeoise, fidèle aux formes

extérieures cîu culte, mais fractionnée en une infinité de groupements hostiles, attachés les uns à la restauration de vieilles formes politiques, les autres à la poursuite de stipulations pacifiques avec le peuple.

Ajoutez que la culture artistique (qu'il ne faut pas confondre avec le goût, mais qui est indispensable au développement du goiit), manque dans le peuple qui en aurait l'emploi, surabonde dans la bourgeoisie qui n'en a que faire.

Aussi bien constatons-nous que celle-ci n'est pas en état d'imposer à cette culture une direction précise. Le chaos moral où elle se débat entraîne 1 art à des compromis qui l'anémient, ou à des exercices de virtuosité qui le ridiculisent. Deux enquêtes récentes, de Paris-Journal sur une prétendue renaissance classique, et de la ReVue du Temps Présent sur le debussysme prouvent, entre mille autres exemples, le désarroi.

C'est ce qu'on a coutume de baptiser un art de décadents. En réalité les artistes de toutes les époques sont des décadents, c'est-à-dire des nerveux, des raffinés, facilement dépourvus de sens moral. Mais les époques qu'on appelle classiques sont celles où l'unanimité d'idéal dans la nation contraint les artistes à produire des œuvres animées de cette foi, et toutes pénétrées de ces mythes puissants.

On prévoit désormais notre conclusion. L'art est toujours une floraison de la classe dominante d'un pays, et il vaut ce que vaut cette classe.

Exhorter la bourgeoisie à édifier l'art d'une autre classe, << à marcher devant le peuple «^, est non seulement un rêve chimérique, mais encore un rêve dangereux. Chimérique, je crois avoir montré pourquoi. Dangereux, parce que la diffusion d'un art que M. Romain Rolland estime à si juste titre, corrompu, risque de compromettre à tout jamais la spontanéité artistique qui est dans le peuple et qui peut être notre salut.

De deux choses l'une : ou la bourgeoisie raffermira son autorité, ou le peuple sortira vainqueur de la lutte. Dans l'un ou dans l'autre cas, l'unité sera pour un temps rétablie, et, avec l'unité, la force de l'art.

Ou le théâtre, remettant à la fonte ses éléments actuels, exprimera la puissance bourgeoise, ou il deviendra syndicaliste et révolutionnaire.

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