‹ Carnaval est mort: premiers essais pour mieux comprendre mon tempsChapitre 7 sur 56 · Michelet · texte numérisé non relu

Michelet

ESSAIS ESTHÉTIQUES

Et du jour où le triomphe de Tune des deux classes sera un fait accompli, nous verrons les artistes, que leur tempérament met à même mieux que personne de percevoir les grands courants d'idées, apporter leur talent au service du mythe vamqueur. Leur activité créatrice, échauffée par l'enthousiasme universel, parviendra peut-être alors à l'affirmation géniale de l'humanité éternelle. La poesia è una puttana. Cinquante mille spectateurs se réuniront enfin dans de vastes salles, comme le rêvaient Rousseau (Lettre sur les Spectacles) et Diaerot (Deuxième entretien sur le Fils Naturel) , pour s'y enivrer d'une poésie qui leur semblera jaillir du fond de leur poitrine, et exprimer l'esseïice de leurs propres passions. D'ici là, je n'y crois pas.

De pareilles propositions ne vont pas sans soulever de vives anxiétés. D'aucuns prétendront que les spectacles de Béziers, d'Orange et d'ailleurs, réalisent déjà cet idéal. Mais tout cela pue le cabotinage et la vanité. La foule y vient pour la féerie, et comme c'est une foule méditerranéenne, elle s'exalte soi-même par contact. Le reste du public est fait de snobs et de dilettantes, fraîchement débarqués de leur sleeping.

On objecte encore qu'une révolution détruirait toute analyse subtile d'états d'âme, toute psychologie aimable. Mais cette psychologie existe-t-elle dans le théâtre contemporain ? Pour moi, je n'y vois que recherches morbides, redites et ennui. Aucun bouleversement ne tue ce qui est fort. Molière, Marivaux et Beaumarchais sont sortis intacts de la Révolution, tandis que Gresset ou Piron y laissaient plumes et ailes.

Par contre, ne voyez-vous pas, dans cette perspective, une renaissance remarquable ? Vous vous extasiez devant le héros shakespearien, devant ses impulsions, sa mobilité d'humeur, la grandeur native de ses passions, sa bonté, sa gaîté ; vous vous pâmez devant l'image littéraire d'un surhomme nietzschéen ; vous parlez d'héroïsme cornélien ; — mais ne voyez-vous pas que tout cela est dans ce peuple, que vous coudoyez sans le remarquer, sans le comprendre, sans pouvoir le comprendre ?

Là est le héros jeune, violent, fort et paisible que vous vous efforcez

de j"econsti"uire à coups de littératures comparées. Le jour où un artiste de génie vous le révélerait, vous ne seriez même pas étonnés, il vous semblerait l'avoir toujours connu ; aujourd'hui, vous ignorez son existence. Vous allez gratter dans le passé. Mais le théâtre qui se fera pour durer, se fera, après la victoire, avec du présent.

(L'£:#or/, ler et 15 juin 1910.)

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