NOTRE JEUNESSE
Il y a quelques jours, le Temps publiait la dépêche suivante, dans ces termes ou à peu près : La Chambre des Communes vient de voter en troisième lecture le hill déposé par le député Sasson (ou quelque chose d'approchant), obligeant tous les navires anglais destinés au transport des passagers à posséder des appareils de télégraphie sans fil.
C'est une dépêche au sens exact du mot. C'est-à-dire quelque chose de dépêché, de précis, de simple ; cela informe, raconte le fait, n'ajoute rien et renferme un univers de problèmes obscurs.
De, deux choses l'une, en effet : ou bien l'honorable Sasson (ou quelque chose d'approchant) est un coquin, ou bien il n'en est pas un.
Voilà la vérité éternelle.
Mais à côté de la vérité éternelle, bénigne et innocente, il y a toujours une venté actuelle, qui ressort de l'état présent des mœurs et n a pas cours à tous les siècles. Cette vérité actuelle peut s'énoncer ainsi : ou bien l'honorable Sasson est un coquin, — ou bien c'est un naïf.
Sentez-vous bien tout ce qu'il y a de grave, de lourd dans ce petit mot ajouté ? et combien ce petit mot rend brûlant de réalité le truisme indifférent de tout à l'heure ?
Il n'y a rien de plus effrayant que les enchaînements de sens. On a là, sur le papier, un mot de quelques lettres, commode, endormi, rond et inoffensif comme un chat au soleil ou une motte de terre jaune. Mais soulevez la motte de terre jaune, c'est le grouillement d'une fourmilière. Soulevez le mot, et ce sont les rouages infinis des sens qui s'en-
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grènent, c'est l'enroulement inexpiable qui emmène on ne sait où.
Essayons.
Qui dit télégraphie sans fil dit matériel de télégraphie, mât, antennes, générateurs, récepteurs, cohéreurs, et ainsi de suite. Qui dit matériel, dit usine pour le fabriquer. Qui dit usine, dit société, intérêts financiers. Qui dit intérêts, — voyez-vous comme déjà la chose tourne mal? — dit corruption possible.
Vais-je trop loin ? Essayons d'une autre route. Qui dit télégraphie sans fil, dit matériel, et qui dit matériel, dit brevet. Qui dit brevet, dit monopole. Qui dit monopole, dit puissance financière. Et nous voilà revenus au pas difficile.
Qu'est-ce que l'honorable M. Sasson (ou quelque chose d'approchant) allait donc faire dans cette galère ?
Je sais bien qu'il existe une autre solution du problème : ne peut-on admettre qu'un honorable propose une loi dans le seul intérêt du bien public ? Assurément. Mais que de difficultés ! En formulant son projet, l'honorable en question faisait de toute nécessité les affaires de quelqu'un. Eh bien, dans l'état de nos mœurs (constatez-le loyalement quand vous en serez arrivé à cette ligne), il est impossible de ne pas avoir, à cet endroit, un léger haussement d'épaules. Ce mouvement minuscule, c'est l'entrée en nous du soupçon.
« Il faisait de toute nécessité les affaires de quelqu'un. Et alors qui me prouvera ?... » Voyez-vous l'enroulement inexpiable des sens ? Voyez-vous comme la question, sous ses allures mathématiques, se retourne, sinueuse, sournoise ?
Ce ^^ qui me prouvera ", il n'y a plus, aujourd'hui, un homme majeur qui ne se le dise, en lisant les dépèches du genre de celle que je cite, plus un homme qui ne replie son journal en murmurant : « coquin, — • ou naïf ».
Que penser d'un état des mœurs qui rend possible, qui rend inévitable l'attitude du soupçon dès que nous nous trouvons en présence d'un acte public ? Que penser de l'atmosphère où s'est formée notre jeunesse, à nous tous, qui avons respiré ce soupçon, et ce dégoût, et ce mépris depuis notre enfance ? Et quelle est la situation faite à l'art dans une ambiance aussi empoisonnée ? Le problème, c'est M. Péguy qui le pose, dans Notre Jeunesse, son dernier Cahier. Il a rarement été posé, en aucun temps, avec une honnêteté aussi virulente.
Mais je veux tout de suite me couvrir, mol le premier, contre quelques soupçons. Il ne se commence pas, dans ce périodique, avec cet article, une campagne de chantage contre l'honorable en question. Je ne connais pas cet honorable. Je ne l'ai jamais vu. On ne m'en a jamais parlé. Je ne sais même pas comment s'orthographie son nom. J'ai choisi, comme exemple de mon dire, une dépêche où se trouvait un nom; voilà tout. Mettez X... à la place de Sasson, placez la scène en Allemagne, en France ou en Nouvelle-Zélande, la démonstration ne varie pas.
Le second soupçon contre lequel il faut que je me couvre, c'est que cet article ait une portée politique directe. Il ne vise pas, insidieusement, la République parlementaire française, — ni le ministère que cette République s'est choisi. C'est une pure question de mœurs dont je traite. Mœurs analogues, identiques pour le temps présent dans tous les pays dits civilisés. Le mal est général. Il est commun à la période que nous traversons. Ce n'est d'ailleurs pas une des choses les moins fortes qui se rencontrent dans le Cahier de M. Péguy. Cette notion que les phénomènes politiques (tels que la stabilité des Constitutions) sont d'ordre universel et non isolé.
« La durée de la République «, dit-11 par exemple (je me hâte d'ajouter, pour qui le le sait pas, que M. Péguy est républicain. De crainte du soupçon.) « ne prouve pas plus la durée de la République que la durée des monarchies voisines ne prouve îa durée de la monarchie. Cette durée ne signifie point qu'elles sont durables, mais qu'elles ont commencé, qu'elles sont dans une période durable, qu'elles se sont trouvées, comme ça, dans une période de durée. Elles sont contemporaines, elles trempent dans le même temps, dans le même bain de durée... Elles sont du même âge. Voilà tout ce que ça prouve... Dans la République, qui dure, ce n'est point la République, qui dure. C'est la durée. »
Cette notion de paliers, jetée dans l'histoire des formes politiques, en agacera plus d'un. Mais elle est fondée. C'est l'inconscient des sociétés. Il n est pas moins réel que celui des individus.
Nous traversons donc un palier oix les formes politiques s'assurent
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quelque durée, mais où fleurit, généralement, universellement, une étrange corruption. Le scandale trace, avec une vigueur de liseron ; et le soupçon s'enroule autour de nos mains, de nos langues, comme ces tentacules errants de vigne vierge qu'on laisse faire, et qui, une heure plus tard, vous tiennent solidement ligotés.
Une démarcation rustique prend de plus en plus la place des anciennes nuances : coquins, naïfs.
Naïf, celui qui ne calcule pas les répercussions ; naïf, l'étourdi qui, de bonne foi et pour le bien public, dérange les combinaisons de coulisse ; naïf, celui qui ose voir ce qu'il voit et le répéter.
Coquin, — on sait ce que c'est.
Au reste, un terme préférable à celui de coquin, parce qu'il choquera moins les habitudes prises, c'est celui de sceptique. Mais il revient bien au même. Sceptique, celui qui ne trempe pas lui-même dans les affaires malpropres, mais accepte des alliés qui y trempent. Sceptique, celui qui consent à plier l'intérêt public devant la crainte d être soupçonné de tremper dans les dites affaires. (Si l'honorable dont je parlais tout à l'heure n'est pas un coquin, — ce que rien ne doit a priori nous faire croire, — je vois d'ici la verte leçon que les chefs de groupe n'ont pas dû manquer de donner à ce naïf, qui va son chemin sans s'occuper de ce qu'on pourrait dire...)
M. Péguy baptise les deux éléments de cette division : mystiques et politiques. Le seul inconvénient de ces termes est d'entraîner à des définitions plus longues. Ils prêtent à controverse.
En général, les gens aiment mieux être pris pour des naïfs que pour des mystiques. Ils se trouvent moins gravement insultés. Mais il va sans dire que le sens reste le même.
Politiques, les malins de comités et de couloirs, — politiques, les ambitieux de corps savants, — politiques, tous les avantageux qui extraient de la mystique (langue de M. Péguy) son vocabulaire idéologique et s'en font un instrument de césarisme, c'est-à-dire de domination et de bénéfices personnels.
Mais là où M, Péguy voit singulièrement clair, c'est quand il marque que le parti des politiques suit toujours les mystiques, pour instaurer à leur place, par la collusion, sa domination matérielle.
Une action commencée sur la mystique continue sur la politique et nous ne sentons point que nous passons sur ce point de discernement.
Lisez les observations qui entourent cette phrase : vous y constaterez
un affranchissement des vues traditionnelles qui est une des opérations critiques les plus pénétrantes de ces temps-ci. Mais mon dessein n'est pas de suivre M. Péguy dans ses développements politiques. Je n'ai pas d'autre but dans ces lignes que de signaler son Cahier, d'abord. Ensuite de témoigner comme quoi nous, ouvriers de lettres et ouvriers d'art, nous sentons profondément, à chacun des détours de notre œuvre, la tare de notre période ; de chercher en quoi cette tare nous impose des devoirs nouveaux ; mais de protester aussi que la responsabilité n'en tombe pas sur nous seuls.
« Notre Jeunesse *>, c'est un peu celle de M. Péguy lui-même. Et c'est surtout, dans son esprit, notre génération.
Aussitôt après nous, commence le monde que nous avons nommé, que nous ne cesserons pas de nommer le monde moderne. Le monde qui fait le malin. Le monde des intelligents, des avancés, de ceux qui savent, de ceux à qui on n'en remontre pas, de ceux à qui on n'en fait pas accroire. Le monde de ceux à qui on n'a plus rien à apprendre. Le monde de ceux qui font le malin. Le monde de ceux qui ne sont pas des dupes, des imbéciles. Comme nous. C'est-à-dire : le monde de ceux qui ne croient à rien, pas même à l'athéisme, qui ne se dévouent, qui ne se sacrifient à rien. Exactement : le monde de ceux qui n'ont pas de mystique. Et qui s'en vantent.
C'est nous, les hommes de vingt-cinq ans, que désigne M. Péguy. On pourrait à la rigueur croire qu'il englobe tous les jeunes gens nés et à naître dans sa malédiction. Malheureusement pour nous, il précise, deux pages plus loin, à ne pas s'y méprendre.
Je répète que je ne dis point que c'est pour toujours. Les raisons les plus profondes, les indices les plus graves nous font croire au contraire, nous forcent à penser que la génération suivante, la génération qui vient après celle qui vient immédiatement après nous, et qui bientôt sera la génération de nos enfants, va être enfin une génération mystique.
Nous voilà donc bien dûment désignés. La curiosité m'a pris de rapprocher de cet anathème une autre page, célèbre à plus d'un titre :
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Il y a deux types de jeunes gens que je vois devant moi à l'heure présente... l'un est cynique et volontiers jovial. Il a, dès vingt ans, fait le décompte de la vie, et sa religion tient dans un seul mot : jouir, — qui se traduit par cet autre : réussir... Il n'a que lui-même pour Dieu, pour principe et pour fin. Il a emprunté à la philosophie naturelle de ce temps la grande loi de la concurrence vitale, et il l'applique à l'œuvre de sa fortune avec une ardeur de positivisme qui fait de lui un barbare civilisé... Il n'estime que le succès, — et dans le succès que l'argent. Il est convaincu que je me moque du public en traçant ce portrait, et que moi-même je lui ressemble. L'idéal lui paraît une comédie... comme il en est une chez lui, quand il juge à propos, par exemple, de se grimer en socialiste... C'est être un monstre que d'avoir vingt-cinq ans et, pour âme, une machine à calcul au service d'une machine à plaisir.
Je le redoute moins cependant... que cet autre qui... à vingt-cinq ans a fait le tour de toutes les idées... Ne lui parlez pas d'impiété, de matérialisme. Il sait que le mot matière n'a pas de sens précis, et il est d'autre part trop intelligent pour ne pas admettre que toutes les religions ont pu être légitimes à leur heure. Seulement il n'a jamais cru... pas plus qu'il ne croira jamais à quoi que ce soit... Pour lui, rien n'est vrai, rien n'est faux, rien n'est moral, rien n'est immoral. C'est un égoïsme subtil et raffiné dont toute l'ambition, comme l'a dit... Maurice Barrés dans... l'Homme libre..., consiste à « adorer son moi »... Sa corruption est autrement profonde que celle du jouisseur barbare ; le beau nom d'intellectualisme dont il la pare en dissimule la férocité froide, la sécheresse affreuse...
Date : 1889. Auteur : M. Paul Bourget, dans la préface du Disciple. Sur qui tombait ce morceau d'éloquence ? Sur les premiers-nés de la génération de M. Péguy. Alors, qui croire ? Est-ce un retour éternel que ce besoin de mer ses successeurs ? Non. J'incline à penser que M. Péguy a plus de raison déparier comme il fait, en 1910, que n'en avait M. Bourget en 1 889.
Parce que nous avons derrière nous l'Affaire et derrière nous la République. Les autres les avaient devant. Nous ressemblons à ces gens dont on dit, dans les comédies modernes, qu'ils ont un bel avenir derrière eux.
Les Jeunesses qui nous ont précédés ont toutes eu quelque chose devant elles. Au moins quelque chose de clair, de conforme, d'unanime. Celles du xvili® siècle avaient devant elles le règne des Lumières, le Despotisme éclairé, l'Etat selon les physiocrates, Rousseau et Condorcet. Celle du Directoire avait Bonaparte. Celle de l'Empire avait les Bourbons. Celle des Bourbons avait le choix (y en eut-il jamais
de plus fortunée ?) entre Napoléon et la République. Celles de Louis- Philippe et du second Empire avaient la République. Celles de la Troisième eurent à conquérir leur République et à fane l'Affaire.
Aujourd'hui voici la République conquise — au moins par nos politiciens ; voici l'Affaire qui est faite. Eh bien, et nous ? Vous venez de faire une des plus grosses révolutions qu'on ait connues, et, si nous ne voulons pas tomber sous une botte césarienne, il ne reste plus qu à vous recommencer ? parce que, vous passés, ça ne va toujours pas ?
Alors : devant nous l'inconnu ?
autour de nous la corruption ?
derrière nous des luttes auxquelles nous regrettons de n'avoir pu participer qu'à peine ?
Nous aussi, Monsieur Péguy, nous sommes mal placés. Il n'y a pas que vous. Vous avez manqué votre Révolution, mais vous nous avez manques du même coup.
Voilà pourquoi j'incline à croire que M. Péguy a plus de raisons de douter de nous, que n'en avait M. Bourget, en 1889, de désespérer des aînés de M. Péguy. Car M. Bourget parlait au nom du passé, et cela devait l'empêcher de voir clair. M. Péguy, c'est au compte de l'avenir qu'il se méfie de nous. Ce qui est plus grave.
Il nous trouve découragés avant de vivre, las sans avoir lutté, aveulis et peureux. Je suis de son avis. Chacun se terre dans son bout de métier, dans son bout de carrière, et il n'en bouge plus. C'est une honte. Et nous la voyons mieux que vous encore, parce que nous sommes de la figuration. Vous n'imaginez pas, vous ne pouvez pas imaginer la solitude des hommes de notre âge entre eitx.
La musique ? Regardez ce que nous en faisons. Un jeu d'esprit sans danger pour la santé. La peinture ? Le coup de reins d où est sorti l'impressionnisme n'est pas près de se renouveler. La littérature ? Ce n'est pas nous qui ferions même cette belle chose manquée qui a été le Théâtre Libre. La politique ? Je passe.
C'est un palier, comme vous le dites, oii nous nous coudoyons tous, pêle-mêle, venus de tous les pays. Une Internationale de chagrin et de doute. On arrive à ne plus envisager qu'une solution, le coup de force, dans toute sa bêtise. Vous doutez-vous combien il y a de jeunes hommes qui sont n'importe quoi, royalistes, hervéistes, pour en finir, parce qu'ils n'osent voir en avant, et parce que vous avez manqué votre Révolution, celle de l'Affaire, celle que vous nous deviez ?
Et quand nous nous mettons à écrire ou à peindre ou à graver ou à
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composer, '— s<ive^-vous ce qu'ils nous disent ? Us nous disent : « Croyez-vous que ce soit bien utile ? Croyez-vous quon ait encore besoin d artistes en ce temps que voici ? Vous avez vraiment bien de la chance de pouvoir conimuer à vous amuser par le monde qui court. »
Pour eux, nous nous amusons. Et ils se figurent qu'ils ne s'amusent pas, eux, parce que, cachés soigneusement dans le coin de leur métier, et sans se compromettre, ils se contentent de déclarer qu'après tout ils s'en foutent et qu'il peut bien arriver ce qui voudra, ils s'en lavent les mains. Pourvu qu on ne touche pas à eux.
Voilà, à peu près, ce qui m'a été répété un certain nombre de fois par les plus sérieux des hommes de mon âge. Voilà ce que les politiciens sont arrivés à faire de la nation et de l'art. En ce sens M. Péguy a donc raison. Notre Jeunesse est malade ; mais la génération de M. Péguy est la première à savoir pourquoi.
Toutefois, il importerait de ne pas céder à des illusions. Je me souviens des termes singulièrement amers dont M. Romain Rolland, par exem-ple, et bien d'autres parmi ses contemporains parlent de leur jeunesse.
L'époque est meilleure que celle d'il y a vingt ans,
écrivait récemment M. Romain Rolland à l'un de nous.
Quand je pense aux milieux que j'ai traversés depuis le collège jusqu'à ma trentième année — et même au-delà, — je trouve l'atmosphère morale d'aujourd'hui bonne à respirer. Il y a du renouveau dans l'air, et notre France renaît. Vous ne pouvez pas en être frappé comme moi. Vous, vous faites partie du renouveau ; et vous devez trouver que c'est bien faible et bien lent.
Et M. Romain Rolland n'est pas seul à parler ainsi.
Serait-ce, en ce cas, que M. Péguy, ulcéré par la lutte récente, est trop près de nous pour nous juger ? Serait-ce que nous-mêmes souffrons de nous plus que nous n'en faisons souffrir les autres ? Ou que M. Romain Rolland juge en artiste (au sens gœthéen du mot) et
M. Péguy en prophète (au sens judaïque) ? Cela expliquerait tant de confiance en face de tant de méfiance.
« Vous, vous faites partie du renouveau ». On ne peut pas refuser d'adhérer à une pareille affirmation, parce que refuser serait se suicider.
M. Péguy a peut-être raison ; quand nous sortons de notre travail, les yeux tout brouillés, et que nous regardons autour de nous, nous sommes tentés, douloureusement, de conclure avec lui. Mais céder à cette sollicitation serait nous stériliser à jamais.
Il est curieux de constater (je le relève en passant) à quel point la fol brûlante de M. Péguy comporte, joint à sa force, tout un côté de stérilité redoutable. Quelque chose qui fait penser à ces prophètes d'Israël qui mettaient le comble de la grandeur hum.aine à nier cette grandeur. Le prophète exalte, la prophétie accable. M. Péguy emploie une puissance véhémente à nier en nous notre puissance.
Je sais bien qu'il écrit pour les hommes de sa génération. Mais nous le lisons, plus sans doute qu'il ne le pense. Et contre lui, en nous servant de lui, il importe de réagir. Le plus sûr moyen de réagir sera pour commencer, de travailler, tout bonnement.
Qu'il y ait seulement dans notre génération un peuple de travailleurs consciencieux et dévoués à leur métier, et nous serons en partie déjà sauvés. La besogne quotidienne faite avec allégresse et patience, il n'y a pas de régénérateur plus efficace. Que chacun y aille avec tout son courage, tout son génie, toute sa naïveté. Sans saboter. Au calvinisme de la pensée de M. Péguy, j'oppose ce luthérlanisme : si nous valons quelque chose, on commencera par le voir aux œuvres.
Toutefois, comme je l'écrivais plus haut, à rester chacun dans son coin, quitte à y faire individuellement du bon ouvrage, c'est courir de gros risques ; c'est s'humilier devant les politiques ; capituler devant les dangers ; renoncer à chercher dans son œuvre et dans l'Etat un ordre ; abandonner tout espoir d'une « mystique '». C'est bien une honte, tout de même.
Voilà la raison pour laquelle il convient que nous tous, ouvriers d'art et ouvriers de lettres (pour plus de précision, je restreins la question à ce qui nous concerne ici), en même temps que nous travaillons, sans nous arrêter de travailler, il convient que nous ranimions en commun cette « mystique ».
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C'est bien une esthétique nouvelle que la génération nouvelle Veut mettre au service de son ordre nouveau. Quelle sera cette esthétique ?
M. Péguy, qui dit tant de mal de nous, nous donne-t-il au moins quelque précision là-dessus ? Je crois bien ne pas dépasser son idée (et puis même, qu'importe ?) en mettant de grandes intentions dans la phrase que voici — phrase infiniment dramatique et profonde (p. 187) ;
Dans le monde moderne, les connaissances ne se font, ne se propagent que horizontalement, parmi les riches entre eux, ou parmi les pauvres entre eux. Par couches horizontales.
Notre société a encouru peu de condamnations d une sévérité plus implacable, parce que peu se sont réduites à une simplicité d'expression aussi générale. C'est du reste là le secret de l'éloquence de M. Péguy (car M. Péguy est le seul écrivain éloquent que nous possédions. Notre dernier orateur sacré).
Mais ce qui est vrai pour les rapports des individus entre eux ne l'est pas moins pour les rapports des groupes d'individus entre eux, c'est-à-dire pour l'art.
L'art se fait aujourd'hui par couches horizontales, parmi les riches entre eux ou parmi les pauvres entre eux. C'est un art de classe, d'intérieur de classe.
Cette observation, je tentais déjà de la mettre en lumière dans un essai sur le Théâtre du Peuple ^. Elle ressortira à nouveau de l'analyse du théâtre de M. Paul Hervieu ^. Et c'est la conclusion à laquelle me conduit la lecture du Cahier de M. Péguy.
Nous ne savons donc au juste ce que vaut Notre Jeunesse. Mais il importe bien plus de savoir ce qu'il faut faire pour qu'elle vaille. Et dans notre cas à nous, l'hésitation ne peut être longue. Notre devoir est tout tracé dans les trois lignes que je citais plus haut : c'est de rompre le parallélisme de ces couches horizontales. C'est de briser l'art qui se