CHAPITRE PREMIER d'orléansville a majunga
Formation du régiment d'Algérie. — Préparatifs de départ. — ■ Embarquement à Alger. — Le Cachemire. — La vie à bord. — Port-Saïd. — • Le canal de Suez. — La mer Rouge. — Périm. — Incidents de traversée. — En vue de Majunga.
4 janvier /<?P5. — Le régiment d'Algérie qui doit être attaché au corps expéditionnaire de Madagascar formera trois bataillons sous les ordres du colonel Oudri :
!•' bataillon, tiré de la légion étrangère ; 2' bataillon : deux compagnies du i*' tirailleurs, deux compagnies du 2* tirailleurs ; 3* bataillon : quatre compagnies du y tirailleurs.
nombre de sous-officiers et soldats ont combattu au Tonkin.
18 janvier. — Par décision ministérielle du 15, il est décidé que le bureau spécial de comptabilité du régiment d'Algérie destiné à Madagascar sera fourni par la portion centrale du 3* tirailleurs.
Le drapeau et la nouba marcheront avec le 2* bataillon, c'est-à-dire avec le mien.
Les hommes seront pourvus à leur départ de tous les effets d'habillement, d'équipement, de chaussure et de campement, faisant partie de ce que doit emporter un tirailleur, appelé en Europe en cas de mobilisation.
Mes bagages se composeront de deux caisses réglementaires ; une cantine à vivres par groupe de cinq officiers.
En marche, les officiers supérieurs auront seuls droit à une tente par officier.
Complément du mobilier nécessaire : paletots en toile cachou, espadrilles, moustiquaire, bande de toile chinée, casque colonial.
7 mars, — Télégramme adressé au colonel commandant le 3* tirailleurs le 6 mars (i) :
(i) Les notes prises par le commandant Lentonnet pendant la période des préparatifs sont assez rares. Il eut alors à veiller à la formation et à la mobilisation des compagnies destinées au 2* ba-*
Chaque officier reçoit une carte de Madagascar au 1/2,000,000*, un itinéraire de Majunga à Tananarive au 1/200,000* et une carte des environs de cette dernière ville au 1/40,000*.
Chaque officier supérieur reçoit, en outre, une carte des environs de Tamatave au 1/40,000* ; un plan de Tamatave au 1/5,000*; une carte des environs de Fianarantsoa au 1/50,000* ; un itinéraire de Tamatave à Tananarive au 1/200,000*; un itinéraire de Fianarantsoa à Tananarive, par M. Grandidier.
Deux de chacune de ces cartes sont distribuées à chaque compagnie, ainsi que deux notices explicatives des différents itinéraires.
Chaque officier est enfin muni d'un guide de conversation franco-hova.
12 mars, — Les compagnies qui formeront le 2* ba-
fut, suivant l'expression de lord Derby, a an engineers and doctors war »! une campagne d'ingénieurs et de médecins.
Le corps expéditionnaire débarqua à Cape Coast du i^ au 4 janvier. Le 10 janvier, marche en avant; le 5 février, occupation et incendie de Coumassie, à trois cents kilomètres de la côte. Le 28 février, les troupes anglaises se rembarquaient, et le 30 mars la reine Victoria les passait en revue à Windsor. Les précautions de toute nature avaient été si bien prises que ces troupes ne per* dirent qu'un très petit nombre d'hommes par maladie.
Au Dahomey, l'organisation du corps expéditionnaire français, celle des moyens de transport et du service d'hygiène furent éga* lement parfaites.
Les dames de France les gratifient également de tabac.
/•' avril, — Le bataillon a quitté Orléans ville, le 31 au soir, en deux détachements : le premier, composé de l'état-major du bataillon et des 7' et 8* compagnies, a pris le train de sept heures dix. Les 5* et 6' compagnies ont pris celui de dix heures du soir.
Nous sommes arrivés à Alger à six heures cinquante du matin. Le i*' zouaves offre à nos hommes le café.
La musique du régiment nous attend à la gare et conduit les deux compagnies à P Arsenal pour y verser les armes (i).
Les tirailleurs prennent ensuite un repas froid sur Tesplanade de Bab-el-Oued, puis sont conduits au square Bresson.
A dix heures, arrivée des 5* et 6' compagnies qui rejoignent les deux autres à ce square, après avoir versé armes et campement.
Un vin d*honneur est offert par la ville d* Alger à tous les soldats; tabac à discrétion.
Mais Tordre arrive à une heure de diriger le bataillon au port d'embarquement. L'opération est lestement conduite. A quatre heures et quart, tout est terminé. A cinq heures et quart, départ du Cachemire, à bord
(i) Les soldats envoyés à Madagascar ne s'embarquaient pas avec leurs armes ; ils en reçurent de nouvelles, en débarquant à Majunga.
Les chevaux sont aussi bien installés que possible, grâce à la vigilance du commandant Giacobini, un fort brave homme, dont nous n'avons qu*à nous louer.
La nouba donne un concert. Les soldats dansent. Parmi les hommes embarqués se trouvent des chanteurs, un diseur de monologues et même un sergent poète; tous ces amateurs ont beaucoup de succès.
j avril, — La nuit a été bonne. Nous suivons la côte. Nous avons vu Bizerte et La Cale, nous passons devant Tunis. On aperçoit la Goulette. Nous arrivons au cap Bon, puis à Fîle Zimbra. Le transport marche bien. Nous dépassons Tîle de Pantellaria, vers quatre heures et demie.
A six heures, repas. Le vent s'élève et ne nous permet guère de prendre du repos.
4 avril. — Nuit agitée par un fort vent debout. Je suis resté sur le pont. A quatre heures du matin, Malte est signalée; mais l'obscurité est encore trop profonde, et je ne vois rien ou presque rien de cette île fameuse enlevée par Bonaparte, lorsqu'il cinglait avec son armée vers l'Egypte.
Au lever du jour, toute côte a disparu. La mer nous enveloppe, et, aussi loin que portent nos regards, nulle terre ne se lève. C'est l'immensité des flots. Quelques navires passent à l'horizon et même assez près de nous.
La nuit a été très chaude, le ciel est sombre, le temps humide. Le vent souffle assez froid.
C*est aujourd'hui dimanche des Rameaux. Célébration de la messe. L'aumônier, M. Pabbé X***, prononce un sermon devant les officiers et la troupe sur la dunette, sermon qui nous semble plutôt étrange et exclusivement religieux, dans lequel il n*est question que des sacrements et de la supériorité du catholicisme. Or, parmi les soldats embarqués, huit cents au moins sont musulmans. Le prêche ne produit donc pas grand effet. La cérémonie se termine par un cantique que chantent des sapeurs du génie et des tirailleurs français.
Un tirailleur indigène, Gabriel Rhamdam, élevé à Saint-Cyprien des Attaffs (Algérie), a servi la messe.
De l'aveu de tous, cette cérémonie, qui a duré prv^s d'une heure, était trop longue.
Vers onze heures et demie, après le déjeuner, causerie sur le pont. La terre n'est plus éloignée, l'eau plus foncée indique sa proximité.
Le point est fait. Nous avons parcouru deux cent cinquante milles en vingt-quatre heures.
Nous sommes à Port-Saïd vers neuf heures du soir. Les officiers sont autorisés à descendre à terre. Je visite la ville, en compagnie du lieutenant -colonel Pognard, et nous faisons quelques achats utiles.
Les rues de Port-Saïd sont régulières, bordées de
devons nous garer pour laisser passer des vaisseaux anglais et italiens.
A Ismaïlia, grande et large baie, oasis très fraîche, où nous restons à Pabri le temps nécessaire pour livrer passage à deux navires anglais venant de la mer Rouge.
Pendant le trajet de Port-Saïd à Ismaïlia, un train passe sur la rive. Les voyageurs, dont beaucoup évidemment sont des Français, se penchent aux portières et, reconnaissant l'uniforme des turcos, poussent des acclamations : Vive la France !
Officiers et soldats répondent par les mêmes cris; nous agitons nos bonnets de police. La manifestation continue jusqu'au moment où le train disparaît.
Ces démonstrations se renouvellent, du reste, plusieurs fois; non loin d' Ismaïlia, un homme âgé d'une quarantaine d'années salue les couleurs françaises : il se rapproche du bord en courant pour mieux voir; sa femme le rejoint, et tous deux nous saluent de : Vive la France! qui impressionne les plus sceptiques. Nous remercions de loin ce bon Français.
Après une heure de mouillage à Ismaïlia, nous rentrons dans le canal; nous sommes à Suez.
La traversée de Port-Saïd à Suez a été intéressante. Nous avons très bien vu le pays. Les berges du canal sont murées du côté droit, en se dirigeant vers Suez;
Chacun quitte sa cabine, dans Tespoir de respirer plus fraîchement sur le pont.
A midi, le Cachemire est à hauteur de Djeddah, port fréquenté par les pèlerins qui se rendent à la Mecque. La température est de 32 degrés.
12 avril, — Nuit humide, mais la chaleur augmente et semble encore plus insupportable que la veille. Le thermomètre marque 34 degrés. Pas un souffle d'air.
Sur le pont, deux faucons viennent se reposer, et, comme personne ne les poursuit, ils restent longtemps embarqués.
/ j avril. — Toujours même chaleur humide et suffocante.
Au lever du jour, apparaissent à bâbord des rochers arides , près desquels s'ébat une bande de marsouins.
Nous touchons à Périm, où nous faisons escale à onze heures du soir. Le navire embarque du charbon pendant la nuit.
14 avril. — De grand matin, personne ne pouvant dormir, quelques officiers descendent à terre, mais ils reviennent désenchantés de leur visite à terre, après une courte promenade; ils plaignent la garnison anglaise qui occupe ce poste aride et désolé de Périm. Ils ont rencontré là un seul Français, employé au télégraphe.
i6 avril. — Nous doublons, ce matin, le caj dafui, puis le faux cap sur lequel se sont brisés, k. ^ plusieurs années, deux navires trompés par une sorte de mirage qui leur fit confondre les rochers et la mer. Le premier cap ressemble à une tète de lion, le second à un sphinx.
Vers onze heures, passent deux jonques montées par des noirs.
Les variations de température sont assez brusques de midi à trois heures. Le thermomètre a marqué plus de 33 degrés, puis à peine 24.
77 avriL — Rien de nouveau à bord. Des bandes de requins suivent le navire. Température maxima : 34 degrés; minima : 28.
18 avril, — Chaleur de plus en plus torride nuit et jour. Chevaux et mulets, quoique bien soignés par leurs gardes, sont vraiment à plaindre. Ils ont les jambes enflées et peuvent à peine respirer. A une heure, on les promène sur le pont; ils ont subi, dans leur écurie, une température de plus de 40 degrés. Plusieurs sont gravement malades. Deux mulets ont été frappés de congestion pulmonaire.
Le thermomètre varie entre 35 et 31 degrés.
/p avril, — Nuit mauvaise. Le ciel est couvert de gros nuages noirs. L'orage menace. Il éclate vers six heures et demie du matin, et une effroyable averse
DU LIEUTENANT-COLONEL LENTONNET IQ
Le fracas du tonnerre est épouvantable. Le capitaine craint du gros temps pour cette nuit. Il ne quittera pas la passerelle.
21 avril, — Dimanche. Messe et cantiques pour ceux qui veulent prendre part à la cérémonie.
Vers deux heures, nous apercevons à bâbord Tîle de r Assomption. Le temps est toujours couvert. Tout à coup est signalé un nuage blanc qui se détache sur le fond noir de Thorizon et s'avance rapidement vers nous.
Il est formé par une immense bande de mouettes pressées les unes contre les autres. Longtemps nous les suivons des yeux. La bande passe comme une surprise de féerie.
La chaleur semble moins insupportable. Nous sommes, en effet, à la fin de Tété dans ces régions équatoriales.
22 avril, — Mer un peu forte cette nuit. Vers six heures et demie est signalée à tribord l'île de Mayotte, où résident deux cent seize Européens. Elle est très longue et émerge beaucoup au-dessus de l'eau. Quelques petits bateaux, de pèche sans doute, naviguent dans le voisinage.
Vers le soir, le Cachemire ralentit sa marche, afin de ne pas arriver de nuit sur la côte malgache. Nous ne filons que cinq nœuds au lieu de onze : le capitaine,
DU LIEUTENANT-COLONEL LENtONNÈT Ûi
la journée. Nous resterons abord jusqu'à demain. Dîner et longue causerie avec le capitaine Giacobini, un charmant compagnon.
De terre nous sont envoyées des provisions fraîches, ainsi que de la glace et de Peau minérale. C'est un vrai régal !