CHAPITRE II
MAROVOAY.
Le dcbarquement à Majunga. — Première étape. *— La roate. — Miadana. — Fatigues et privations. — L'attaque de Marovoay. — Les incendiaires. — Reconnaissances. — Terribles moustiques. — Combat d'Ambadimonto. — Préparatifs de départ.
24 avril, — De bonne heure commence le débarquement du matériel et des chevaux. Les tirailleurs reçoivent les armes à eux destinées qui se trouvaient à bord du navire. A deux heures seulement, le premier canot nous transporte à terre, les embarcations se succèdent et vont échouer sur le sable, cariln'yaniponts, ni jetée, ni quais. Mes grands diables de soldats sautent en riant dans la mer et ne craignent pas de prendre un bain de pieds. Chaque compagnie, dès qu'elle estforn»'.-^, se dirige vers le camp assigné au régiment d'Algérie. Je reste sur la plage jusqu'à la fin du débarquement. A cinq heures et demie, conversation avec le colonel
La 8* compagnie tiendra provisoirement à Majunga, où demeurera également jusqu'à nouvel ordre Tofficier payeur, M. Thiel, garde-magasin.
A Pheure dite, nous sommes en marche, les hommes n'ayant pas mangé la soupe, les cartouches n'étant qu'à moitié distribuées, les vivres pas distribués du tout, quelques hommes incomplètement équipés.
Le chemin à suivre est atroce et si mal indiqué que le détachement conduisant les mulets, parti après nous, s'égare dans les ravins et dans les marais. Des animaux tombent et s'embourbent; il fait nuit noire. Enfin, à minuit, tout le monde est arrivé au camp, à six kilomètres à peine de Majunga.
Quel gâchis causé par un départ aussi précipité, avec ordre d'aller de l'avant quand niême, sans se soucier ni des hommes ni des animaux ! Heureusement, tous mes soldats ont fini par rejoindre. Nul ne s'est noyé ni embourbé, comme je le craignais. L'appel est fait, aucun manquant. Ni soupe, ni café.
A une heure du matin, n'ayant pas encore reçu ma tente, je m'enveloppe dans mon caoutchouc, la tête dans le capuchon, et je m'étends, de même que la veille, à la belle étoile.
26 avril. — Nuit dure et courte. Réveil sonné avant le lever du jour. Pas de café. Les hommes sont fatigués avant de faire un pas; ils ont mal dormi. Nous devons
stniite par le génie. Les marais qui barrent le chemin sont dangereux. Nous arrivons sans encombre à Tétape à neuf heures et demie. Distance parcourue : quatorze kilomètres.
Le deuxième peloton de la y* compagnie, qui s^est rendu à Mevarano avec le convoi administratif de la brigade par une autre route, a déjà établi son camp.
La fatigue est extrême.
Après les distributions, repos.
2ç avril, — Le poste de Mevarano, autour duquel nous sommes campés, avait été enlevé, au mois de mars, par le 3* bataillon du régiment d'Algérie, commandant Debrou, après une courte résistance de Tennemi, qui abandonna trois gros canons. Il a pour garnison un détachement de tirailleurs sakalaves et un détachement d'infanterie de marine (i).
Les boutres venant de Majunga chargés de vivres abordent au petit appontement de Mevarano. Le ravitaillement sur ce point est donc facile.
Journée chaude, les amateurs de chasse sont rares. Nous péchons à la cuiller. Le chef d'état-major de la brigade est le roi de la pèche ; il a pris un très beau poisson.
30 avril. — Notre petit corps d'armée — il com-
(i) Détachement du bataillon du commandant Belin, venu de Diego-Suarez à Majunga.
Les hommes s'installent au cantonnement dans Miadana ; chacun prend place tant bien que mal dans une des cases. La 5* compagnie est en grand'garde. Dans la journée, un incendie éclate ; mes soldats ont raison du feu à coups de hache et de gros bâtons.
La soirée est calme. Nous attendons des ordres pour le lendemain.
/" mai, — Le camp est levé à six heures. Nous devons occuper dans la journée Andranolava. La 7* compagnie est d'avant-garde. En arrivant au village, à neuf heures, elle reçoit quelques coups de feu, auxquels nous ne répondons même pas. Des patrouilles sont envoyées à droite et à gauche, et jusqu'au bord de l'Andranolave, que nous devons franchir.
Halte et repos de neuf heures et demie à deux heures.
Les hommes, qui, depuis plusieurs jours, ont supporté fatigues et privations, se répandent dans les maisons et y découvrent des provisions et des bandes de volailles. Allez donc, en de pareilles conditions, empêcher le chapardage !
La chasse aux oies, poules, canards, dindons, commence, et -^Ue est des plus fructueuses. L'ordinaire, enfin, s'enrichit de manioc et de riz. C'est, pour nos tirailleurs , une bombance inespérée ; malheureusement, quelques-uns ont mis la main sur des bouteilles
Je couche encore à la belle étoile. Nuit atroce. Nous sommes dévorés par les moustiques.
2 mai, — Réveil à trois heures et demie, départ à quatre heures et demie. Il fait encore nuit noire lorsque nous marchons sur Marovoay ; avec quelle impatience ! Enfin, nous allons donc combattre et rencontrer l'ennemi. Les étapes sont terriblement longues dans ces marécages. La canonnade réveillera ceux qui commencent à perdre le feu sacré.
Marovoay nous a été représentée comme une ville assez importante où les Hovas, jusqu'alors fuyards, se défendront énergiquement. Leur chef répond au nom harmonieux de Ramasambahaza. Les soldats l'ont déjà baptisé : a Ramasse-ton-bazar. »
Une de mes compagnies, la 7% est détachée à la garde du convoi ; j'ai donc sous mes ordres les 5* et 6% la 8* étant toujours à Majunga. Notre colonne expéditionnaire, placée sous le commandement du général Metzinger et destinée à ouvrir la voie au corps du général Duchesne, comprend, en outre, le 3' bataillon du régiment d'Algérie, les tirailleurs sakalaves et l'infanterie de marine du commandant Belin; enfin, nous sommes appuyés, du côté du fleuve, par la flottille et les compagnies de débarquement, sous les ordres du capitaine de vaisseau Bienaimé.
Après deux heures environ de marche lente à la file
Pas entêtés, les Hovas ! Ils ont bientôt lâché pied, et nous nous lançons à leur poursuite.
Nous occupons les crêtes abandonnées, puis, successivement, trois villages situés à Pentrée de la plaine coupée de marais (i). Les Hovas courent toujours. Deux feux de salve précipitent leur déroute.
Nous avons fait dans les villages trois prisonniers, surpris les armes à la main ; ils seront conduits au quartier général ; tous trois sont nègres. Ces villages, que les Malgaches n^ont pas eu le temps de déménager, sont riches en volaîllçs et en victuatilles, en alcool aussi, hélas ! Les popotes s'approyisioîiriçnt. Un soldat m'amène une chèvre et ses detix chevreaux. Chaque escouade a fait main basse sur les poulets, dindons, canards de Barbarie, etc. Cependant, le mouvement en avant continue. La place de Marovoay est tournée, les défenseurs du Rova s'empressent dç fuir avant d'être cernés. Nous assistons alors à une déroute générale de l'ennemi, qui se précipite dans, les marais, tandis que le commandant Bienaimé, venu pair le fleuve, entre dans la ville et y plante le drapeau tricolore, que bientôt nous voyons flcjt^r au sommet du Rova.
Le feu de l'infanterie a cessé à dix heures un quart, et celui de l'artillerie à dix heures et demie.
(i) Les villages d'Ântouparabova, d'Ântanimora et d'Âmatanora.
et une zagaie de commandement en argent donnée par la reine au gouverneur de Marovoay en 1841.
C'est un premier trophée, en réalité simple joujou.
Nos pertes sont légères : un tirailleur algérien tué, six blessés. Les Ho vas, en revanche, ont perdu beaucoup de monde par les feux de salve et les obus.
j mai, — Repos complet; nos hommes sont très fatigués. La journée d'aujourd'hui les remettra. J'habite une case en bois assez confortable, c'est-à-dire que je m'y trouve à l'abri du soleil. Il n'y a dans mon logis ni vaisselle, ni meuble, ni lit.
Nos tirailleurs font de la soupe à la courge et au manioc et des ratas de volaille. Ils sont approvisionnés pour plusieurs jours.
Je descends du Rova dans le village baptisé bien improprement du nom de ville. On ne peut imaginer localité plus mal entretenue, plus sale. Dehors, on ne rencontre que des Indiens. Les curieux sont assez nombreux au bord du fleuve, où ils assistent au débarquement des boutres et aux ébats des caïmans, dont quelques-uns dépassent deux mètres de longueur.
Le soir, la chaleur est vraiment déprimante. Le repos est d'autant plus difficile que nous sommes assaillis par les moustiques et les fourmis rouges.
Une compagnie du bataillon, celle du capitaine Pillot, reçoit l'ordre de rejoindre la colonne envoyée en
dévorent littéralement. Grand ennui. Je suis presque seul au Rova. Mes compagnies expéditionnent un peu partout, chacune isolément. Il ne reste, à Marovoay, à ma disposition, que cinquante hommes. La 6* compagnie est partie en reconnaissance à Marolambo, sous les ordres du capitaine d'état-major Mirepoix.
Le colonel Oudri, qui commande le régiment d'Algérie, est allé jusqu'à Bevoasango.
7 mai. — Incident de la journée : Quatorze prisonniers, faits par l'infanterie de marine, entrent le soir à Marovoay, escortés par une section de ravitaillement. Un de ces prisonniers, méchant nègre, qui ne veut pas marcher et se jette sur les soldats, est fusillé. Les autres malheureux sont hideux, d'une saleté repous-, santé et couverts de plaies syphilitiques.
On a entendu, dans la journée, plusieurs feux de salve, ceux de la colonne Pardes qui opère aux environs (i).
8 mai. — Nous demeurons toujours à Marovoay. La
(i) La colonne Pardes donna la chasse aux Hovas réfugiés au sud-est de Marovoay ; après une marche des plus pénibles et des mieux dirigées en pays inconnus, et malgré une chaleur torride, elle rencontra l'ennemi de beaucoup supérieur en nombre, près d'Âmbodimanga, le bouscula, le dispersa à la baïonnette et lui enleva un canon Krupp. (Voir plus loin.)
Douze tirailleurs sakalaves et un lieutenant, M. Foreston, furent blessés dans cette rencontre, à la suite de laquelle les dernières bandes hovas s'éloignèrent de Marovoay.
encore à quelle époque nous quitterons Marovoay. Chaque jour, corvées de plus en plus nombreuses et pénibles. Dès le matin, les tirailleurs descendent du Rouve et sont employés souvent assez loin à des travaux de terrassement ou de débarquement. Ils ont aujourd'hui déchargé des boutres et hissé au Rouve, par un sentier presque à pic, le matériel d'ambulance.
Le chiffre des malades grossit.
Deux des prisonniers hovas, ramenés ces jours derniers, sont morts, littéralement pourris.
// mai. — La 5* compagnie du bataillon a été dirigée sur Amparilava, où elle rejoindra la Colonne Pardes avec vingt-huit mulets et quatre jours de vivres. L'adjudant Hidoux, qui commande le convoi, rentre le soir et ramène un canon pris aux Hovas et six malades fiévreux, tombés en route et incapables d'aller plus loin.
La !'• compagnie du régiment, du bataillon fourni par la légion étrangère, se met en route pour être occupée à la construction de ponts et ponceaux sur le chemin ou sentier de Tananarive.
L'ambulance de campagne n* i s'installe au Rova et prend possession de ma case.
Nous espérons ne plus moisir à Marovoay.
12 mai, — Il paraît que nous serons encore maintenus quelques jours ici. Je me décide à m'instalfer a chez moi (!) 1» plus confortablement, car la vie est vraiment
avec deux compagnies à Marovoay jusqu'à Parrivée — très prochaine — du 40* bataillon de chasseurs à pied.
14 mai, — Aujourd'hui, vers sept heures et demie du matin, nous entendons une vive fusillade au sudest. On apprend dans la journée que la colonne Pardes a rencontré l'ennemi. Voici, d'après un officier, le récit de l'action. Le commandant Pardes avait aperçu une avant-garde ennemie passant un gué; il se porte à sa rencontre, dissimulé par une colline; cette côte est rapidement franchie, et nos soldats, en arrivant au sommet, se trouvent presque face à face avec l'ennemi ; ils déchargent leurs armes à bout portant, ou peu s'en faut, et se jettent à la baïonnette sur les Hovas surpris et bientôt en déroute. Ces derniers ont laissé soixante cadavres sur le terrain.
Les Hovas ont repassé la rivière et se sont reformés de l'autre côté, sur une hauteur. Le lieutenant-colonel Pardes s'est borné, par ordre, à conserver la position enlevée; il ne doit s'engager plus avant qu'après avoir opéré sa jonction avec le colonel Oudri.
75 mai. — Corvées habituelles. A cinq heures, départ de la 6* compagnie, capitaine Castel, pour Amparilava, où elle doit coucher et se mettre, dès la première heure, à la disposition du lieutenant-colonel Pardes.
16 mai. — De bon matin, un convoi de ravitaillement part de Marovoay à destination de la colonne
77 mai, — Derniers préparatifs. Nous touchons vivres et cartouches ; les cantines sont préparées. Nous passerons demain à la première heure la rivière de Marovoay. Nous cédons à une compagnie du 200% dépourvue d^une partie de ses bagages, une de nos cantines de popote. A charge de revanche !
La section Grass, de la 5* compagnie, qui avait été envoyée à Ambouhibary, rentre au bataillon. Elle comprenait trente-huit hommes, a fait un service de garde et de patrouille très dur et n*a pas été engagée avec l'ennemi.