‹ Carnet de campagneChapitre 7 sur 20 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

MEVATANE. — SU BE RBI EVILLE.

Passage du Marovoay. — Marolambo. — Trabonjy. — Chaleur accablante. — Passage du Kamoro. — En forêt. — Camp de Marokati. — Travaux de route. — Les fiévreux. — Maudites voitures Lefebvre I — Réquisitions et corvées. — Passage de la Betsiboka. — Combat du 6 juin. — Un prisonnier hova. — Prise de Mevatane. — Suberbieville.

. j8 mai. — A huit heures du matin commence Topération du passage de la rivière de Marovoay. Les 7* et 8* compagnies sont transportées les premières. Puis c'est le tour des chevaux, mulets et bagages.

Nous attendons en plein soleil que tout soit terminé. Cette halte de plus de deux heures, par une chaleur humide et lourde, au milieu des marécages, est meurtrière. Plusieurs cas de fièvre nouveaux se sont déclarés dans le bataillon.

En route vers trois heures. Nous franchissons à peine quelques kilomètres. A cina heures, nous cam-

ment. J^ai perdu trois lignes enlevées par de gros poissons. A peu de distance de moi, étendus comme depa resseux lézards, dormaient de gros caïmans. Ils n^ont pas l'air agressif. Le bruit que j'ai fait en m'installant a troublé leur quiétude. Ils se levèrent sur les pattes de devant, explorèrent le terrain, puis reprirent leur place.

Tous les mulets partent en ravitaillement ; ils rentrent au camp le soir vers dix heures.

Arrivée de quelques malades de la légion étrangère, qui marche en extrême avant-garde.

Toute la journée, soleil de plomb, et cependant nous sommes en hiver malgache !

Le lieutenant Bordeaux et sa section, venant de la colonne Pardes, nous rejoignent; ils traînent avec eux plusieurs malades.

21 mai. — Repos à Marolambo. Corvées diverses. Le service de l'arrière fonctionne assez mal. Ni la tré sorerie ni la poste ne sont en communication avec nous. Plus de lettres. Fort heureusement, l'officier de marine qui commande le petit vapeur le Boeni, qui va et vient sur le fleuve, veut bien se charger de nos cor respondances, qui partiront — du moins nous l'espérons — par le courrier du 29.

22 mai, — Nous quittons Marolambo à cinq heures du matin, avec mission d'escorter trois cents mulets

plus, je tire mon sabre et je ramène à leur compagnie ces récalcitrants, auxquels j'ai probablement, du reste, sauvé la vie. Mes pauvres soldats souffrent horriblement de la soif. J'ai un peu de vin; je le distribue — quelques gouttes à chacun — aux plus malades.

Nous arrivons bien péniblement à Mangabé, à deux heures de l'après-midi; mais nous ne sommes pas au terme du voyage. Il nous faut pousser jusqu'à Trabonjy, village plus éloigné de cinq kilomètres. Les hommes sont éreintés. Je ranime leur courage, en leur annonçant que nous approchons d'un ruisseau sur les bords duquel ils pourront faire le café. Encore un coup de sac!

Voici le ruisseau. Tous se précipitent vers l'eau et se rafraîchissent à plaisir. Au loin, à un kilomètre de là, apparaît le camp ; je demande aux braves gens un dernier effort, et je les entraîne jusqu'à Trabonjy, où nous parvenons seulement à quatre heures du soir, sans avoir rien mangé, pas même un morceau de pain.

La route suivie aujourd'hui est fort difficile et horriblement ravinée. Mes tirailleurs, dont je suis satisfait, ne se plaignent pas trop.

— Soleil pas bon, me disaient-ils, n'est pas comme en Afrique; trop chaud! fatigue beaucoup!

Deux capitaines du service des convois nous accompagnaient. L'un d'eux, de l'artillerie de marine, très

broussailler le terrain, qui est tout couvert d'herbes, avant d'établir le camp.

Le pays que nous occupons est raviné et peu accessible. Une partie de la population n'a pas quitté le village, où nous pouvons nous procurer du paddy, riz non décortiqué.

La rivière Kamoro coule en avant du camp; de même que tous les cours d'eau de la région, elle est peuplée de caïmans.

La chaleur est insupportable; pas d'air. Mes hommes me construisent un gourbi fait de branches et d'herbe où je peux du moins m'abriter contre les rayons du soleil.

Le 40" bataillon de chasseurs a pris position sur le versant opposé à celui que nous occupons.

Dès que le soleil disparaît et qu'il fait nuit, les moustiques se livrent à une attaque furieuse. Aux moustiques se joignent des araignées venimeuses.

26 mai. — Séjour à Ambato, où nous rejoignent le 1*' bataillon et l'état-major du régiment.

A six heures, nous recevons l'ordre de nous tenir prêts le lendemain matin à franchir le Kamoro, affluent de la Betsiboka et proche du confluent de ce fleuve et de rikopa.

2y mai. — Le passage commence, à six heures du matin, sur un des chalands débarqués à Majunga par le Brinckburn et traînés jusqu'à Ambato. Ce chaland passé

terrain, je retrouve la bonne voie. Mes hommes, par suite de cette erreur, ont dû faire quatre kilomètres de plus, et, dans ce maudit pays, quatre kilomètres, cela compte ! Nous avons perdu deux heures.

Après une assez longue halte, pendant laquelle les tirailleurs font le café, et lorsque tous, hommes et convoi, ont rallié, je donne Tordre, à deux heures et demie, de reprendre la marche en avant. Nous parvenons une heure plus tard à Marokati.

Un détachement du génie voyageait avec moi ; il a eu fort à faire pour ouvrir^ le passage à l'artillerie. Les hommes, chargés d'outils et surmenés, sont exténués. Ils arrivèrent quand même à l'étape. Ce sont de bons soldats, presque tous très jeunes encore, mais d'une réelle vaillance.

2ç mai, — Nous faisons séjour au camp de Marokati, où arrive un convoi de vivres, lequel convoi apporte aussi le courrier. Je reçois de nombreuses lettres de ma famille et d'amis, et c'est une vraie joie, toutes ces lettres sont si affectueuses! J'ai des journaux pour huit jours et du bonheur pour quinze !

Le !•' et le 2* bataillon du régiment sont réunis sous les ordres du colonel Oudrii

Les hommes ont employé leur journée à se construire des gourbis avec des feuilles de bananier.

jo mai, — Nous ne pouvons encore avancer; il faut

premiers symptômes du mal, on compte encore plus de cent quatre-vingts disponibles.

La compagnie qui a perdu quatre-vingt-dix hommes est restée, il est vrai, à Majunga pendant vingt jours, où elle a beaucoup souffert.

Nous commençons à maudire les voitures Lefebvre qui retardent notre marche. Celui qui les a inventées est responsable de la lenteur des opérations. Jamais on ne réussira à traîner de tels impedimenta jusqu^à Tananarive, à moins de construire une route. Alors, gare la fièvre !

Diaprés les ordres du général en chef, nous devons traiter avec une extrême douceur les indigènes sakalaves, soi-disant nos amis. Jusqu'à présent, cette amitié ne s'est manifestée que par de mauvais tours.

Les Sakalaves nous refusent des bœufs, même contre argent ; ils pénètrent de nuit dans les parcs et volent les animaux qui y sont réunis.

Dans la nuit du 28 mai, ils ont enlevé dix bœufs au 40" chasseurs â pied.

31 mai. — A cinq heures vingt, nous levons le camp; nous marchons en avant-garde de la brigade. Le génie et la 8" compagnie de mon bataillon ont mis en bon état la route. Nous avançons donc facilement jusqu'à neuf kilomètres.

Un officier de réserve, le lieutenant Bénévent, long-

Le bataillon arrive à destination à huit heures ; mais à peine a-t-il mis sacs à terre que nous devons marcher en avant, franchir une rivière et reconnaître la rive droite de la Betsiboka. Malheureusement, la rivière est infranchissable, profonde de trois mètres ; nous ne découvrons aucun gué et nous n^avons à notre disposition ni bateaux, ni matériel de pont. A dix heures et demie, le bataillon rentre donc au camp.

Nous sommes près du fleuve. J'entends, à ma grande surprise, un sifflement aigu de bateau à vapeur : la canonnière V Infernale a réussi, en effet, à remonter la Betsiboka jusqu'à hauteur de notre campement. Une petite vedette qui l'accompagne a chaviré : un matelot a péri.

Dans la matinée, la brigade arrive de Marokati. Le lieutenant Bénévent est retourné au village d'Amparinampoun, mais il n'y a plus rencontré personne. Les Sakalaves s'étaient empressés de déménager pendant la nuit. On leur témoigne beaucoup trop de bienveillance, et ils en abusent. Comme ces populations ont été habituées par les Hovas à ne respecter que la force, on n'obtient rien d'eux par persuasion.

Le général en chef semble comprendre qu'il est nécessaire d'en imposer aux indigènes ; il a fait réquisitionner aujourd'hui du riz et du paddy.

Des bœufs ont encore été volés. Les Sakalaves,

3 juin, — Température accablante. Tous les hommes sont employés à abattre des arbres pour la construction des ponts. Un peloton de la 6* compagnie traverse la rivière sur un chaland, avec mission de frayer un chemin jusqu^au confluent de la Betsiboka et de rikopa.

Mon officier d'approvisionnement, à la tête de huit hommes armés et de cinquante coolies, est envoyé à Amparihibe pour chercher du bétail. Il réussit à rassembler un troupeau de quatre-vingt-dix bœufs ; il en ramène au camp soixante-cinq.

4 juin. — La chaleur est encore plus lourde et la besogne à laquelle mes soldats sont soumis plus fatigante. Ils coupent du bois, font des terrassements et débroussaillent dès la première heure. Les fièvres s'aggravent. Aujourd'hui est mort le soldat Mohamed ben Abekri, à la suite d'un accès pernicieux. Pauvre grand diable, il a bien souffert pendant deux jours. De ma tente entr'ouverte, j'apercevais ce malheureux se contorsionner à l'ambulance toute proche.

On l'a enterré aujourd'hui même. Le lieutenant-colonel Pognard et moi, nous avons conduit le deuil. M. Pognard voulait parler, mais l'émotion l'en a empêché; j'ai donc prononcé quelques paroles : « Mohamed ben Abekri, les tirailleurs ici présents te saluent. Tu es mort pour la France ; c'était ton devoir; nous

DU LIEUTENANT-COLONEL LENTONNET 6l

Deux sections sont transportées d'abord par la canonnière la Brave; elles prennent Tennemi à revers, tandis que notre artillerie fouille des bois dans lesquels sont retranchés les Hovas.

Je suis l'opération avec ma jumelle de campagne, du haut d'une colline, encore tout désappointé de la déception de la veille, car l'honneur de mener l'attaque nous revenait de droit.

Les obus à balles jettent l'épouvante dans les rangs ennemis. Les Hovas ne tiennent pas, bien que leur position soit excellente ; mais ils n'ont aucune discipline du feu. Ceux que je vois tirailler et fuir sont des réguliers armés de sniders, de remingtons et de martinis. Ils étaient très mal commandés. J'ai remarqué cependant un officier en veston blanc, coiffé d'un casque, pantalon dans les bottes, qui, le fusil à la main, essayait de maintenir ses hommes et qui a tiré sur les nôtres avec assez de précision.

y juin, — Nous sommes sous les armes à neuf heures; mais nous ne passons la Betsiboka qu'à midi et demi. Trois compagnies sont embarquées sur chalands et sur la Brave, et transportées successivement sur la rive gauche. La 5* compagnie est à bord de l'/«fernale.

A trois heures et demie, nous nous dirigeons vers Marololo^ où nous sommes deux heures plus tard. Nous

intérêt, surtout pour nos jeunes officiers qui ne rêvaient que batailles et actions d'éclat.

Soirée des plus mornes. Peut-être, cependant, rencontrera-t-on l'ennemi demain ?

Sur notre chemin, avant d'arriver au camp, nous avons trouvé aujourd'hui trois cadavres de Hovas. Le major Béchard les a examinés. Ces trois malheureux, blessés la veille, s'étaient traînés jusque-là et y étaient morts.

g juin, — La nuit a été agitée et inquiète. Vers onze heures, un officier de ronde aux avant-postes, un sous-lieutenant indigène, aperçoit une ombre cherchant à se glisser à la faveur de la nuit à travers les grand'gardes. Il se précipite vers le rôdeur, s'en empare, lie les bras du prisonnier et me l'amène. Cet individu semblait être un officier hova. Un snider qu'il portait m'a été remis; je le donne à un convoyeur kabyle. Dès le matin, j'envoie mon prisonnier au quartier général.

Reçu hier soir l'ordre de me porter avec mon bataillon et une batterie d'artillerie sur le flanc gauche de la position que les Hovas occupent à Mevatane, c'est-àdire à l'est. Toute la nuit j'avais rêvé de combats glorieux, de rencontres héroïques et de triomphe pour nos armes. Ce matin donc, à six heures, je prenais le commandement de mon bataillon, tout à fait de bonne

pas tenu, n*a pas été tourné; il nous échappe. Les chasseurs à pied et la légion, qui opéraient à notre droite, sont entrés à Mevatane, où trois beaux canons Hotschkis ont été abandonnés par les Hovas, ainsi que beaucoup de munitions, de vieilles armes et des vivres.

A midi, nous prenons le café.

On cause au bivouac de l'affaire de la matinée. Quelle déception nouvelle! Les artilleurs seuls ont joué un rôle de quelque importance : ceux des 15* et i6" batteries du 38". Un de leurs officiers a vu la mort de près : un obus hova a fait sauter son casque.

Dans nos rangs, la mitraille ennemie n'a pas encore sifflé.

Les Hovas occupaient cependant une belle position, ils auraient pu la défendre facilement. Si ces adversaires, qui ne connaissent d'autre manœuvre que celle du demi-tour au pas gymnastique, continuent à lâcher pied, la campagne de Madagascar, bien que très pénible, ne sera pas brillante. Espérons que Tananarive résistera plus fermement. Mais, hélas ! nous ne sommes pas encore à Tananarive !

10 juin, — Repos. Suberbie ville, tout proche de Mevatane, est occupé. Quelques indigènes ont tenté d'incendier ces deux localités. Pris en flagrant délit, ils ont été fusillés. Les prisonniers racontent que les

dès six heures, ils partent pour la corvée de route; ils se reposent à dix heures sur le terrain, prennent leur repas et se remettent au travail. Ils ne rentrent au camp que vers cinq heures et demie du soir.

La fièvre en abat chaque jour davantage. Si cette vie devait longtemps continuer, personne ne serait épargné. J'ai aujourd'hui été chargé de faire l'inventaire des maisons de Suberbieville avec un sous-intendant et un représentant de M. Suberbie. Nous avons donc passé notre journée à inspecter des cases bouleversées par les pillards ennemis. Tout le mobilier est cassé. N'ont été respectées que l'usine et la maison d'habitation du directeur de l'exploitation des mines d'or, où cependant quelques objets ont été brisés.

Suberbieville en réalité n'existe pas, c'est tout simplement un ensemble de hangars et de cases exclusivement réservés aux employés et ouvriers.

Les environs sont fort tristes et malsains.

12 juin, — Toujours très forte chaleur, et toujours aussi des armées de moustiques. La petite mouche appelée moukafoui est particulièrement féroce. Elle est tenace entre toutes, pénètre partout et se laisse tuer sur la position conquise.

Mes pauvres turcos , venus ici pour combattre, ne sont pas enchantés de se voir transformés en pionniers.

i 3 juin. — Enfin, les vivres arrivent et aussi les

t y juin, — Un tirailleur de mon bataillon, 8" compagnie, meurt d'accès pernicieux. C'est le cinquième homme que nous perdons depuis Majunga. J'ai prononcé le discours d'usage, et tout a été dit.

Les 5* et 6" compagnies, détachées depuis quelques jours à plusieurs kilomètres de Suberbie ville, sont rentrées ce soir en bon état. Elles ont été employées au décharsfement des chalands.

Page 1