CHAPITRE IV
TSARASAOTRA.
Aux avant-postes. — Behanana. — Installation à Tsarasaotra. — Reconnaissance du terrain. — Les corvées de route. — Alerte dans la soirée du 28 juin. — Le combat du 29. — A la baïonnette. — Retraite des Hovas. — Arrivée du général Metzinger et du 40* bataillon de chasseurs. — Combat de Beritzoka. — Les morts et les blessés. — Cérémonie funèbre. — La vie au camp. — Le 14 juillet.
18 juin, — Je reçois Tordre de partir à trois heures du soir avec deux pièces de canon et un peloton de chasseurs d^ Afrique pour aller coucher le soir en avant à Behanana. J'emporte trois jours de vivres. Quelle route ! quels ravins ! quels précipices ! Le sentier est des plus dangereux. Je ne sais comment les mulets, très chargés, ont pu se tirer sans accident de ce mauvais pas.
A la nuit, nous n'étions pas encore arrivés à desti* nation ; enfin, à six heures et demie, l'infanterie, c'est--
Nous occupons donc le village sans coup férir. L'ennemi s'est enfui, abandonnant des provisions diverses, mais pas en quantité suffisante pour nourrir longtemps le détachement assez important que je commande.
20 juin, — Le général Metzinger a pris le commandement de notre avant-garde ; mais il ne le conservera pas. Je suis donc à la tête d'un petit corps d'armée, comprenant les trois armes ; aurons-nous à manœuvrer autrement que la pioche en main? Les soldats de la légion n'appellent plus cet instrument que le a fusil malgache ». J'ordonne repos pour tous, officiers et soldats.
21 juin, — Les hommes nettoient le village et ramassent dans les cases le riz et le manioc. Je suis toujours le mieux portant de mon bataillon. Je ne prends pas de quinine , je résiste à toutes les ordonnances médicales, et ma santé est excellente.
Le camp étant propre et parfaitement installé, je me dispose à reconnaître le terrain aux alentours.
22 juin. — Tous mes hommes disponibles, à l'exception de cinquante, partent à six heures et demie pour fouiller les bois et villages voisins portant les noms baroques de Mandindamba et Antanimbarindrattasoroka. Cette reconnaissance devant être longue et minutieuse, la colonne ne rentrera que demain à Tsarasaotra. Je fais donc bonne garde avec mes cinquante hommes. On ne sait pas ce qui peut arriver !
menade matinale me fait du bien. Je rentre à Tsarasaotra à onze heures pour déjeuner, avec un excellent appétit.
Au camp, un tirailleur est mort aujourd'hui d'anémie palustre. J'ai présidé à l'enterrement.
26 juin, — Je surveille mes terrassiers. Une reconnaissance de cent hommes part pour vingt-quatre heures.
Rien à signaler. La vie, ici, commence à devenir monotone.
Dans la soirée, la reconnaissance rentre au camp; elle a exploré, en moins de temps que celui estimé nécessaire, tout le terrain où l'on supposait Tennemi occupé à établir des retranchements.
2 J juin, — Repos si absolu, calme si plat que je redeviens pêcheur à la ligne. Je n'ai pas perdu ma journée : j'ai pris un poisson.
28 juin, — Travaux de route. Des espions affirment aux officiers du service des renseignements qu'une armée ennemie venant de Tananarive marche contre nous. Ordre d'envoyer de nouvelles reconnaissances dcins diverses directions ; ces reconnaissances devront durer trois jours ; le deuxième jour, des patrouilles de vingt-cinq hommes pousseront hardiment le plus loin possible. Cette décision est peut-être imprudente en pays aussi accidenté et aussi inconnu. Quel effet, en
deux cents hommes attaqués par douze cents, peu à peu cernés, et quelle impatience de ne pas voir arriver le renfort demandé !
Enfin, tout s*est bien passé!
A cinq heures et demie du matin, donc, assez préoccupé, j'étais allé moi-même visiter le petit poste attaqué la veille au soir. J'aperçus alors un fort parti ennemi qui se massait dans un ravin situé au sud de Tsarcsaotra, à environ 500 mètres.
La 6* compagnie prit immédiatement les armes, la section d'artillerie amena ses pièces et les mit en batterie; le peloton de cavalerie, laissant ses chevaux au piquet, combattrait à pied sous les ordres de son chef, le lieutenant Corhumel.
La 6' compagnie occupait la face sud du camp avec ce peloton de cavalerie. Une demi-section, commandée par l'adjudant Charretier, fut envoyée en arrière pour occuper la face nord-est, de façon à battre un ravin.
A cinq heures trois quarts, l'ennemi ouvrait le feu au sud ; des feux de salve furent exécutés de notre côté au commandement et lentement, par escouade.
L'ennemi manœuvre et cherche à tourner la position. A six heures un quart, il attaque vigoureusement la face est. Nous lui répondons par des feux de salve. Le petit poste n* 2 se replie sur Tsarasaotra.
La section d'artillerie se met en batterie face à Test.
joint volontairement au petit détachement que je lance en avant et le dirige avec beaucoup d'intelligence et de courage.
En même temps, de la face sud, la 2' section de la 6* compagnie se porte contre l'ennemi, elle aussi à l'arme blanche. Ces deux charges combinées et bien menées jettent immédiatement l'hésitation dans les rangs de l'ennemi. Non seulement le mouvement offensif des Hovas est arrêté, mais ceux-ci reculent et bientôt s'enfuient vers l'est et vers le sud, poursuivis par nos balles et nos obus.
Tous mes soldats sont superbes d'entrain : turcos, chasseurs d'Afrique, artilleurs. Les cavaliers du lieutenant Corhumel, appuyés par une demi-section de tirailleurs, ont fait le coup de feu comme des fantassins.
Au milieu d'eux, tout près du lieutenant, qui voyait le feu pour la première fois, a été frappé mortellement le caporal Sapin, de mon bataillon.
Pauvre garçon ! excellent troupier, je venais de le placer moi-même , quelques instants auparavant , au poste dangereux où il est tombé.
Vers dix heures, sont arrivés de Behanana la 7' compagnie et un peloton de la 5% que j'avais appelés en toute hâte, dès les premiers coups de feu.
Cette troupe fut aussitôt envoyée à l'est pour relever les trente hommes 4^ capitaine Aube. Un peloton de la
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lions. Je n'ai jamais vu mes tirailleurs d'aussi bonne humeur. Grande joie pour eux de faire parler la poudre. Ils n'avaient pas l'air de se douter qu'à un moment de Ja matinée leur chef craignait fort d'être entouré.
Quel soulagement pour moi, lorsque je vis l'effet produit par les deux charges à la baïonnette ! Je respirai alors d'autant plus à l'aise, que je n'étais réellement qu'à moitié rassuré et que je gardais pour moi toutes ces craintes; je les renfonçais de mon mieux, afin que personne ne lût sur mon visage une émotion.
Au milieu du combat, le caractère de l'homme se modifie, surtout celui du chef, qui ne doit pas éprouver de pitié et dont le cœur se cuirasse. On venait m'annoncer: Un tel est blessé, a Bien, répondais-je, portezle en arrière. » — a Le lieutenant Augey-Dufresse est gravement atteint. » — Même réponse. Est-ce égoïsme? est-ce insouciance en présence du danger? Je ne sais ; mais je ne pensais alors qu'à mon commandement.
Je ne suis redevenu humain que plus tard, lorsque la retraite de l'ennemi fut définitive. Encore avais-je à craindre un retour oiïensif . Les prisonniers hovas assuraient que leur corps précédait une armée nombreuse, avec de l'artillerie. Mes reconnaissances signalaient, d'autre part, de grands mouvements de troupes malgaches.
A dix heures du soir est arrivé le général Metzinger,
par des feux de salve et continuent à s'avancer à travers tous les obstacles.
Le terrain devient presque impraticable, et lorsque arrive le moment décisif de l'assaut, les unités sont bientôt confondues. Chasseurs et turcos se mêlent. Ce-, pendant, les Hovas qui occupent le camp et qui ne voient pas nos soldats ne les croient pas aussi proches. Lorsque les premiers tirailleurs surgissent devant un petit poste d'une vingtaine d'hommes, ceux-ci prennent la fuite au grand galop de frousse. Cinq ou six des leurs sont culbutés à la baïonnette ou à coups de revolver.
Les sections sont ralliées le plus rapidement possible, et dirigent des feux de salve entre huit cents et mille mètres sur les Hovas qui dégringolent dans les ravins.
Les tirailleurs prétendent en avoir vu tomber beaucoup , parmi lesquels un individu vêtu à l'européenne.
Les chasseurs, de leur côté, ne restent pas en arrière, et, malgré la fatigue de la marche forcée de la veille, bien que la majorité des hommes du 40' bataillon soient de très jeunes soldats, ils se montrent de vrais et bons Français, entraînés par la charge comme aux beaux jours de nos grandes guerres.
Tout le monde, du reste, a fait son devoir. A signa-
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rennemi dans le camp abandonné; enfin, le «drapeau de la reine (i) ».
A une heure, nous étions rentrés à Tsarasaotra. Mes tirailleurs sont revenus chez eux chargés de butin, chacun ayant pris tout ce qu'il pouvait porter des vêtements, armes, etc., jetés parles Hovas dans leur fuite.
Le soir, à dîner, tandis que mes jeunes officiers, auxquels s'était joint M. Corhumel, lieutenant de chasseurs d'Afrique, qui s'est fort bien conduit pendant ces deux jours, racontaient leurs exploits et les incidents du combat avec un peu d'exagération bien naturelle qui me faisait sourire, moi, vieux soldat de Metz, le général Metzinger nous a envoyé un beau fromage pour dessert. Ce fut un vrai régal.
Le général, retournant le lendemain à Suberbieville, nous annonçait, en même temps, qu'il partirait à la première heure. Nous avons donc été le saluer.
Il y a aujourd'hui juste trois mois, le 30 mars, un punch nous était offert à Orléans ville, et les toasts prononcés nous souhaitaient de brillants succès à Madagascar. Nous avons répondu que nous ferions respecter le drapeau, et aujourd'hui, 30 juin, nous avons tenu parole.
(i) Ce drapeau royal, confié par la reine aux troupes dirigées vers Tsarasaotra, a été envoyé en France et déposé aux Invalides à Paris.
néral Duchesne assistera à la cérémonie. Là sera dit le suprême adieu.
Le capitaine Giraud de la 8* compagnie, depuis longtemps souffrant, est entré à l'hôpital.
2 juillet, — Un journaliste parisien arrive aujourd'hui au camp, à Tsarasaotra. C'est M. Tinayre, dessinateur du Monde illustré; il veut retracer sur place les phases des combats du 29 et du 30 juin et prendre des croquis. Il dîne avec nous et veut absolument me photographier et envoyer mon portrait à son journal. Cela ne me plaît pas trop; je n'ai pas de goût pour le flafla. Je réponds donc : « Nous verrons, à demain! »
Les mulets vont du matin au soir d'un camp à l'autre, c'est-à-dire de Tsarasaotra au Beritzoka, pour déménager les campements ennemis. Nous avons déjà toute une collection defilanzanes ou chaises à porteurs. Les chefs malgaches qui les ont abandonnées marchent donc maintenant à pied, comme les camarades.
Mes hommes auxquels on a laissé quelque repos, après de rudes fatigues, sont contents. Ils ont moins souffert que le 40* bataillon de chasseurs (i).
(i) A la suite de la marche forcée du 29 juin, de Suberbievîlle à Tsarasaotra, le 40* bataillon de chasseurs, qui jusqu'alors avait bien résisté, perdit plus des deux tiers de son effectif. La fièvre décima ses compagnies, et il fut réduit, en moins de trois semaines, à une centaine d'hommes à peine valides.
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distingués. Je crois qu'il vous proposera pour le grade de lieutenant-colonel.
Je ne peux réprimer un mouvement de joie , et pour moi et pour les miens.
Le général Duchesne a prononcé sur la tombe des deux braves tombés à Tsarasaotra le dernier adieu. Voici les paroles du commandant en chef, dont le texte m'a été transmis :
Messieurs,
« Je ne veux pas laisser fermer ces deux tombes sans adresser un dernier adieu au lieutenant Augey- Dufresse et au caporal Sapin, qui viennent de trouver une mort glorieuse au combat de Tsarasaotra. Le lieutenant Augey-Dufresse avait dans sa famille l'exemple des plus mâles vertus militaires : fils d'un amiral et neveu d'un général, ce jeune officier avait de qui tenir et faisait largement honneur au nom qu'il portait.
« Sorti de Saint-Cyr en 1886, il n'avait cessé de se faire remarquer comme un officier hors ligne, rempli d'entrain, donnant toujours le meilleur exemple, et je venais de demander au ministre son inscription d'office au tableau d'avancement.
Blessé mortellement avant-hier, il a succombé quelques heures après, avec sa pleine connaissance, en soldat sans peur et en chrétien résigné.
Le lieutenant-colonel, en me voyant, est descendu de cheval et m'a embrassé.
'j juillet. — C'est aujourd'hui l'anniversaire de mon mariage à Alger, en 1877. Combien la séparation me semble plus cruelle ! Il serait si doux de causer longuement et de nous rappeler cet heureux jour! Bien dispersés maintenant, ceux qui assistaient à la cérémonie !
Tous les moindres incidents de la célébration à la mairie, à l'église, au repas, me reviennent à l'esprit.
Et me voici loin , bien loin , et presque un vieil homme. Comme les années ont passé vite !
8 juillet. — Je suis retourné à Behanana, où j'ai déjeuné avec tous les officiers. Repas trop copieux.
On attend les promotions avec impatience.
Je reçois l'ordre du jour suivant :
« Le général commandant en chef cite à l'ordre du corps expéditionnaire, pour leur belle conduite dans les combats des 29 et 30 juin, autour de Tsarasaotra :
« Service d'état-major. — M. le capitaine Aube, du service des renseignements, pour avoir sollicité le commandement de la principale contre-attaque, l'avoir dirigée avec la plus grande énergie, et avoir réussi à conserver, jusqu'à l'arrivée des renforts, un point très important pour la défense (combat du 29 juin) ;
Régiment d'Algérie. — MM. le commandant Lentonnet, pour l'intelligente énergie avec laquelle il
a io« escadron de chasseurs d'Afrique. — MM. le lieutenant Corhumel, pour avoir défendu avec ses hommes à pied une des faces du camp et avoir, par son sang-froid, arrêté Tennemi qui le prenait d'écharpe (combat du 29 juin); le maréchal des logis Millet, le brigadier ClaVere, pour avoir très vigoureusement secondé leur officier de peloton, qui défendait avec ses hommes à pied une des faces du camp (combat du 29 juin);
i6' batterie. — M. le capitaine Chamblay, pour avoir, après une longue marche de jour et de nuit, amené sa batterie au combat, en triomphant de tous les obstacles du terrain, et avoir réussi à éteindre par son feu celui de Tennemi (combat du 30 juin);
« Le maréchal des logis Lesage, pour avoir montré une grande énergie dans la conduite de sa pièce et le réglage du feu, donnant à tous le meilleur exemple de sang-froid et de bravoure (combat du 30 juin) (i). »
^juillet, — Matin et soir, je vais rendre visite à mes hommes de corvée et je promène mon cheval Sakalave. Celui-ci devient paresseux, mais je ne lui laisserai pas le temps de faire du lard. Nous avons
(i) Le capitaine Aube a été promu chef de bataillon.
Le lieutenant de chasseurs d'Afrique, M. Corhumel, cité à l'ordre du jour pour sa belle conduite, mourut peu après l'affaire de Tsarasaotra.
qui parler. Nous avons maintenant ici deux bataillons et une batterie.
14 juillet. — Fête nationale. Dès six heures, les hommes sont prêts, bien brossés et aussi astiqués que possible, tous propres. La bonne tenue en campagne est un signe de discipline.
A sept heures, le colonel passe la revue, très rapidement, après laquelle défilé au son de la nouba.
Le colonel Oudri nous exprime à tous sa satisfaction et m'invite à déjeuner. Le général a envoyé quelques conserves , un peu de Champagne et du tabac. Le repas est plein d'entrain. Vers dix heures, le général Metzinger vient nous surprendre; il est rayonnant et nous annonce sa nomination au grade de général de division.
On ne sait encore rien des autres récompenses.
Des jeux ont été organisés au camp pour les soldats, dont l'ordinaire est un peu amélioré.
Ceux qui défilent aujourd'hui à Longchamps devant le Président de la République pensent-ils un peu à nous? L'année prochaine, ce sera peut-être notre tour de défiler devant les Parisiens.
Avant de nous quitter, le général Metzinger me prie de recevoir à notre popotte M. Durand, officier de réserve, parlant le malgache et servant d'interprète.
Le soir, le colonel Oudri étant invité par le général, nous dînons avec le lieutenant-colonel Pognard. On ne connaît encore que de rares promotions ; le capitaine Bulot est nommé chevalier de la Légion d*honneur, le lieutenant Vigarozy nommé capitaine.