A SA MÈRE
4 août 1914.
A Madame Brunel de Pérard,
Arromanches ( Calvados) .
Je te le répète, ma chère petite maman jolie, l'heure présente est aussi éloignée de la tragédie que du badinage et c'est pourquoi tu recevras, sans nulle émotion, le petit testament ci-inclus, tu le mettras de côté en attendant.
L'assurance où tu es des excellentes dispositions de cœur et de tête avec lesquelles je pars, doit t'être réconfortante, et c'est du plus profond de mon cœur que je t'embrasse.
Jacques.
CARNET DE KOUTE 23
Caen, mercredi 5 août 1914.
Je commence ce carnet, j'ai une raison de prendre des notes. La guerre est déclarée.
Demain, nous embarquons pour le dépôt de Versailles.
Ouvrons l'œiL..
Vendredi 7 août.
En grande franchise avec moi-même, je ne sais pas si un jour je ferai un sort à cette série de notes, prises à la hâte, mais je prévois le plaisir quej'aurai à les relire plus tard, si la guerre ne m'est pas funeste, ainsi que je le crois avec une confiance qui touche à l'aveuglement.
Le souci professionnel de composition et d'ordonnancement littéraire qui subsiste en moi, malgré moi, me ferait sans doute un devoir de résumer un peu ce qui s'est passé dans mon existence depuis mon entrée à la caserne. Il n'y a eu dans ce changement, à part mon éducation militaire, qu'une chose qui compte, c'est
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l'amitié de Daiiis, sur laquelle je n'ai pas besoin de m'étendre ici plus longuement.
Contentons-nous d'écrire quelques notes assez brèves, sur ce qui s'est passé depuis dimanche 2 août, premier jour de la mobilisation.
Du quartier de Caen nous sommes descendus camper au champ de courses Sadi- Carnot. Les sous-officiers sont entièrement étrangers. Le capitaine Lebreton a pris le commandement de la 5^ batterie c'est, je crois, un excellent offlcier.
Ma mère est venue deux fois me voir d'Arromanches. Sa tendresse s'est à nouveau manifestée dans celte circonstance.
Je n'ai pu la prévenir à temps de notre départ. Mme de V..., qui se trouvait à Caen, est venue de sa part me dire un dernier au revoir, au moment précis où la batterie s'embarquait : jolie pensée !
J'ai été content de voir sa gracieuse silhouette de Parisienne au moment de partir.
El puis j'ai fait des choses graves, je me suis confessé et j'ai fait un testament.
Enfin départ; depuis hier soir 6 heures, nous avons quitté Gaen, je suis garde d'écurie avec un camarade, dans notre wagon où sont huit chevaux de la première pièce. Ce sera un souvenir amusant. Nous avons pris la ligne de Caen à Paris, puis celle du Nord. Nous approchons de Laon.
Le terme de notre voyage nous demeure ignoré. Vautré sur un restant de paille, le dos calé par les selles de la pièce, j'écris ces notes en r^ardant défiler des paysages du Nord dont les arbres ont les feuilles •uniformément dentelées, comme nous le remarquions, Guy 'et moi, dans noire très ■récent voyage en Angleterre.
Tous les gens qui voient passer notre train agitent un chapeau ou un mouchoir, poussent des exclamations, des cris, auxquels M... répond par un oooh prolongé