IMPRESSIONS DIVERSES SUR NOTRE VIE DANS LES BOIS DE BARETH
Après les combats de Lamath et de Xermaménil, qui obligèrent les Allemands à repasser la Mortagne, l'armée de Lorraine, s'étendant, à cette date, de Gerbéviller à Nancy, ne se contenta pas de maintenir l'offensive ennemie. Elle reprit, à son tour, la marche en avant, par un mouvement de rabattement vers le nord, autour de la capitale lorraine comme pivot.
Pour que ce mouvement fût possible, il fallait que le pivot ne cédât point. On sait la défense héroïque qu'opposa le 20^ corps aux attaques multipliées et acharnées des troupes de Guillaume IL La progression fut très lente ; cependant, chaque jour nous repoussions peu à peu l'ennemi.
C'est à cette époque que le bataillon mena dans les bois de Barcth, de Saint-Mansuy et de Fréhaut, situés au sud de Lunéville, une vie curieuse et mouvementée. Je ne raconterai pas les différents combats que nous avons livrés dans ces bois. S'ils ont eu pour nous un intérêt parfois trop réel, ils n'en ont pas pour le lecteur. J'essaierai de rendre simplement quelques impressions éprouvées alors. Si les fatigues de la lutte vous anéantissent parfois, il est, malgré tout, quelques heures de
répit, durant lesquelles la pensée continue à suivre son cours, et le cœur à battre avec intensité. Si matériel que l'on devienne, la sentimentalité et l'intellectualisme n'en conservent pas moins leurs droits.
Dans les bois, lorsque le combat continue, l'existence que l'on mène est très angoissante, parce qu'elle a quelque chose de mystérieux. L'horizon est limité. Brusquement, on peut rencontrer dans une allée forestière une patrouille allemande et tomber sans précaution sur elle. On reçoit par instants une avalanche d'obus. Elle abat les arbres et les fait tomber avec un bruit sinistre. On ne sait pas d'où elle provient et pourquoi elle s'est déclanchée. Rien ne vaut, pour le Français, le combat en rase campagne. Il peut y voir le danger, le mesurer, l'affronter, l'éviter, ou succomber devant lui, la tête haute.
Les bois de Bareth étant séparés de Xermaménil, — notre centre de ravitaillement, — par un terrain découvert, repéré par l'artillerie allemande, et où il ne faisait guère bon s'aventurer, nous manquions souvent de nourriture. Un jour, ayant trouvé des boîtes de conserves allemandes, par nécessité et par curiosité nous en vidons le contenu. Et cela ne fut pas pour nous, si j'ose dire, une opération intestinale très heureuse. L'estomac, comme le cerveau français, est décidément réfractaire aux produits de la « culture allemande » . Pour guérir la dysenterie que nous avons contractée, nous allons nous désaltérer à une source dont la nymphe protectrice n'eut rien d'aimable à notre endroit. L'eau en était infectée. J'en compris facilement la cause, lorsque, en fait de nymphe, j'aperçus, s'y baignant voluptueusement, le cadavre décomposé d'un guerrier teuton.
Nous passions les nuits à la lisière des bois deBareth, face aux tranchées allemandes; car nos ennemis, dès cette époque, connaissaient la valeur de la fortification de campagne. Certes, nous ne l'ignorions pas non plus. Mais il faut reconnaître qu'on en tenait peu compte dans la préparation militaire. A force de prôner l'offensive, de répéter que seul le mouvement en avant est décisif et irrésistible, on ne songeait pas assez qu'il est utile, par moments, de s'accrocher au sol et de remuer la terre pour augmenter sa capacité de défense. Et cela est surtout vrai pour les petites unités.
L'offensive stratégique, la poussée en avant des armées contre l'envahisseur, rien de mieux. L'offensive tactique, l'attaque de positions ennemies par de faibles éléments, rien de plus coûteux pour un maigre résultat.
A notre tour, nous nous mîmes à creuser des tranchées. Elles nous permettaient surtout de parer aux attaques de nuit des Allemands. Oh, comme dans ces bois les nuits étaient longues 1 Par instants, le silence de la foret était interrompu d'un côté ou de l'autre par quelques coups de feu isolés. L'éveil était ainsj donné, et peu à peu la fusillade allait croissant d'intensité. Durant plusieurs minutes, un bruit assourdissant et continu nous tenait sur le qui-vive, dans l'attente de l'attaque probable. La plupart du temps, nous avions affaire à une fausse alerte.
Combien de sentinelles allemandes ou françaises, l'esprit fatigué par les souffrances physiques de cette campagne, rendues moins vaillantes par l'isolement, hallucinées par les ombres mystérieuses que crée l'obscurité, ont déclanché de la sorte, tout le long du front, une fusillade intempestive et inutile !... Aussi défendions-nous à nos hommes de tirer sans avoir un véritable objectif, et sans que nous-mêmes nous en donnions l'ordre exprès.
Mon camarade et moi, nous restions cependant l'esprit éveillé durant la plus grande partie de la nuit. Et alors nous causions tout en rêvant, ou plutôt nous rêvions tout en causant. Et ma foi, nous trouvions le moyen de faire quelques réflexions d'allure philosophique. Notamment, le soir d'une échauffourée qui avait coûté la vie à l'un de nos amis, nous sentîmes vraiment combien, durant cette guerre, il fallait se soumettre à la Fatalité ; combien les anciens avaient raison d'en imprégner toute leur philosophie. Quand l'humanité traverse des heures tragiques comme celles que nous vivons, où tout eff'ort individuel est secondaire, cette Souveraine règne en maîtresse. Soyez convaincus de son autorité, et vous vaincrez en vous le sentiment de la peur, parce que vous aurez acquis le mépris de la mort.
Apprendre à mépriser la mort, voilà les premiers mots de notre bréviaire. On arrive vite à se persuader qu'elle n'est au fond douloureuse que pour ceux qu'on laisse et qui vous aiment. On les évoque en deuil, pleurant leur fils, leur mari, leur frère. C'est pour eux que l'on craint la (( Gamarde ». L'on a peine à se figurer que, somme toute, lorsque l'un de nous disparaît, c'est une peine efiroyable pour les siens, mais pas une douleur inconsolable. (Je transcris ici servilement mes notes) :
(( Il n'est point de douleur inconsolable, parce qu'il faut que la vie suive son cours malgré tout, que les temps s'accomplissent. Depuis que l'humanité lutte et souffre dans sa recherche perpétuelle du bonheur, il y a eu bien des guerres et bien des morts. Ces morts sont pleures un temps. Puis les années passent. On parle d'eux alors avec une émotion pas trop pénible, pas trop exagérée dans ses manifestations. Enfin, ces morts se classent parmi les héros qui se sont immolés sur « l'autel de la Patrie ». Et dès l'instant où ils sont passés de
la sorte dans le domaine de l'Histoire, dans la collectivité, dans ranonymat, leur évocation n'est plus douloureuse. Elle est même douce. Elle est même réconfortante, parce qu'elle est générale et glorieuse. »
Nous reçûmes, dans ces bois, un baptême d'un nouveau genre : celui du 76 français. Un jour, à l'attaque d'une certaine cote 278, que les mitrailleuses et canons allemands arrosaient déjà copieusement, nous avons reçu les obus français, afin que rien ne manquât à la fête. Aplatis sur le sol comme des punaises, nous sentions le « vent des obus » qui passaient sur nos têtes, et, comme j'étais couché sur le dos, je n'avais qu'une peur, c'est que l'un d'entre eux m'emportât le nez au passage. Et d'ailleurs, quand ils eurent produit des dégâts, nous dûmes nous replier plus en arrière. Un de mes chasseurs demandait à un camarade, après cette odyssée :
— Que crains-tu le plus, comme canon, après le 77 allemand ?
— Du io5, parbleu !
— Non.
— Eh bien ! du 210.
— Non.
— Alors, du 3o5.
(Nous ne connaissions pas le 420.)
— Non ! Moi, c'est du 76 français !... —
C'est encore dans ces bois que nous pûmes apprécier, pour la première fois, la valeur de cette arme meurtrière qu'est la mitrailleuse. Les Allemands en possédaient plus que nous au début de la guerre, et chaque fois que se déclenchait à proximité le tir d'une mitrailleuse, les hommes tendaient l'oreille pour savoir si elle était des
leurs ou des nôtres. Et quand l'un d'entre eux disait : « C'est le moulin à café, » un petit frisson parcourait les rangs. C'est bien là l'épithète que mérite la mitrailleuse allemande. Le bruit de son tir est plus régulier que le nôtre, de ce qu'elle ne possède pas de changement de vitesse, ce qui, du reste, est une infériorité.
Je ne sais rien de plus déprimant au milieu du combat, — alors que tout est tumulte et vacarme, que tout est déséquilibre et désharmonie, — que le bruit régulier de cet instrument de mort. Il sème la souffrance avec ordre et méthode. Jamais l'émotion de celui qui le manie n'empêche son œuvre néfaste. On dirait qu'il n'a rien de matériel, et qu'un esprit puissant et consciencieux de destruction anime et vivifie son fonctionnement.
C'est aussi dans ces bois que nous reçûmes, par l'intermédiaire du 3o5 autrichien, la visite des « grosses marmites ». Et, à ce propos, je me demande comment ce mot de marmite — désignant les obus ennemis de gros calibre — fut employé en même temps sur tout le front, des plaines du Nord jusqu'aux frontières suisses. Pour sa propagation et son usage général, point ne fut besoin d'un temps, même infime. Il faut croire que, pour des objets nouveaux, il est des qualificatifs uniques et si expressifs qu'aucun autre ne peut les remplacer.
Renan dit quelque part qu'il est des époques de l'histoire de l'humanité où triomphent les mêmes idées sur tous les points du globe, parce que ces idées étaient en gestation dans tous les esprits et qu'elles étaient nécessaires. Les qualificatifs tels que ceux de « marmite » sont frères de ces idées-là.
CARNET D UN OFF. ALPIN