COMBAT DE VERGA VILLE
retournant avec peine — parce qu'avec douleur — vers la frontière française, est singulièrement attristante. Sans être poursuivis, nous étions talonnés de près par les Allemands. Et il est des corps qui, pour nous dégager de l'étreinte ennemie, se sacrifièrent en entier : je veux parler notamment de deux bataillons de chasseurs alpins dont on décrira plus tard l'héroïque sacrifice {'). Ils se firent hacher et mettre en pièces jusqu'à la nuit tombante, dans le village de Gélucourt. Leurs lamentables débris se firent noyer dans les marais plutôt que de céder un pouce de terrain.
Et, tandis que déprimés, fatigués et abattus, nous refaisions en sens inverse et en les doublant les étapes de notre offensive, un aéroplane allemand, comme un épervier en chasse, surveillait de là-haut notre douloureux repli (^).
(i) Après tout, pourquoi ne pas les nommer? Ce sont les aS^ et 27» bataillons de chasseurs alpins qui, placés de part et d'autre du défilé de la station de Gélucourt, permirent, par leur résistance, à toute la 29^ division de se rassembler et de se reconstituer entièrement autour des fermes Krapfel et Videlange.
(2) On a fait un crime à l'armée de Lorraine, et notamment au i5^ corps, d'avoir battu en retraite devant un ennemi très supérieur en nombre et retranché dans de formidables ouvrages de défense. Bornons-nous à faire cette constatation strictement équitable que l'armée de Lorraine s'est repUée sur un espace de 60 kilomètres à peine, tandis que l'armée qui avait généreusement volé au secours de la Belgique dut, malgré sa bravoure, reculer bien plus encore devant les innombrables hordes germaniques.
CARNET D U5 OFF. ALPIN
(26 août 1914)
Après leur entrée dans Lunéville, les Allemands continuèrent leur marche vers le sud, dans la direction de Gerbéviller. Leur but trop évident était de passer entre nos forteresses d'Epinal et de Toul par la trouée de Charmes, afin de pousser leur offensive vers la Haute-Marne. Ils arrivèrent à traverser la Meurthe, puis à passer même la Mortagne. Mais cette rivière limita approximativement l'intrusion de ces visiteurs indésirables.
Le combat de Xermaménil, dont le bataillon eut tous les honneurs, ce qui veut dire aussi qu'il en eut toutes les peines, est un épisode de la contre-offensive que l'armée de Lorraine exécuta dans les derniers jours d'août.
Xermaménil est situé sur la rive droite de la Mortagne. En face de lui, et de l'autre côté de la rivière, se dresse, sur une petite élévation, le village de Lamath. Au pied de cette élévation court, le long de la Mortagne, l'embranchement ferré de Bruyères à Luné-
ville. Lamath et Xermaménil, séparés seulement par la rivière, sont joints par un pont où passe la route qui mène vers Lunéville.
Le 25 août, à 5 heures du matin, nous recevons l'ordre de nous porter sur Lamath, et, si possible, de traverser la Mortagne, de chasser les Allemands de Xermaménil. Ils s'y étaient fortement retranchés. Nous avançons par les bois sur notre objectif. La liaison entre les unités est difficile. Constamment, nous sommes sur le point de perdre notre direction. Mais le tir de l'artillerie ennemie nous remet sur la bonne voie. Marchons sur eux, puisqu'ils viennent à nous.
Seul, l'éclatement des obus rompt le silence de la forêt. A travers les broussailles qui nous fouettent le visage, nous avançons en colonne un par un. Les éclaireurs nous précèdent. Personne ne parle. Gela a quelque chose d'impressionnant. Et voilà que, tout à coup, le souvenir de mes lectures de jeunesse renaît en mon esprit. Il me semble être le chef d'une bande de chasseurs des bois allant surprendre une tribu indienne. De fait, les barbares descendus de la plaine du Nord valentils même autant que les Sioux ou les Incas? Contre nous, les visages pâles, la hache de la guerre a été déterrée ; je fais le vœu ardent qu'elle retombe sur la tête des agresseurs. Enfin, nous arrivons à la lisière. En même temps que la compagnie du capitaine B..., nous avons pris la tête du bataillon.
De la lisière du bois, nous apercevons sur sa hauteur le village de Lamath. Il est tout ensoleillé par un joli matin d'été ; 3oo mètres à peine nous séparent. Le capitaine B... se tourne vers nous et nous dit : a On y va? » Nous lui répondons : « Allons-y ! Les autres viendront bien après nous. »
Nous nous massons en deux colonnes, juste à la sortie
ée
du bois, et en avant! Nous nous précipitons dans Lamath. Les Allemands venaient de l'évacuer. Ils s'étaient repliés vers Xermaménil. C'est là qu'ils nous attendaient. C'est de là aussi qu'ils nous canardaient.
Lamath ne se compose que d'une seule rue, rue dominant le pont sur la Mortagne. De Xermaménil et par-dessus ce pont, et tout le long de la rue qu'elles prenaient en enfilade, quatre mitrailleuses faisaient passer une rafale de projectiles. Je me jette sur la gauche de la rue, mon camarade sur la droite. Nous ne pouvons communiquer l'un avec l'autre que par la voix. Et encore ne faut-il pas avoir les cordes vocales cassées !
La fusillade fait une musique infernale. Les balles claquent contre les murs, et l'écho répercute de tous les côtés leur bruit sec et strident. La rue centrale est tellement balayée par l'ennemi que le sol en est labouré. On voit à deux pas de soi les balles s'enfoncer dans la terre, en soulevant un nuage de poussière qui plane à quelques mètres du sol. Je colle mes chasseurs contre le mur de l'église.
De cet abri, ils regardent sans émotion leurs camarades postés de l'autre côté de la rue. J'en surprends deux qui échangent des grimaces :
— Avance ta main pour voir s'il y a du courant d'air, dit le premier.
— Viens le dire de plus près, répond l'autre...
Oh ! l'inaltérable gaîté des enfants de France ! Ces paysans qui, revenant des champs par un soir de rude labeur, nous sembleraient sans doute inertes et abrutis, deviennent spirituels pendant le combat. La bataille les excite et ne les abat point. Dans l'atmosphère de la lutte, leur esprit se délie et leur âme se vivifie.
L'ordre me parvint — Dieu sait comment ! — de chercher à mon gré une position de combat pour mes hommes. Le fait est que je ne pouvais rester, comme un imbécile, derrière cette église, à regarder la pluie tomber, je parle de celle des balles. D'autant plus que les clochers des églises sont de ces points de repère excellents qu'il est bon d'éviter. Mais quelle position trouver? Je demande un chasseur de bonne volonté. Il est entendu que, dans ce cas-là, tout le monde se présente. Il n'y a qu'à choisir, pour se tirer d'embarras, celui qui vous convient le mieux.
Suivi du chasseur Pierrat, je passe de mur en mur en descendant vers le pont. Tantôt il faut franchir la cour d'une maison, tantôt un verger, et à chacune de ces traversées, la balle fatale peut vous arrêter en route. De temps à autre, je demande à mon fidèle chasseur, sans me retourner : « Tu es toujours là?... »
Arrivé presque au bas de la pente, j'aperçois près du pont et, de l'autre côté de la route, la gare de Xermaménil-Lamath. Je me mets dans la tête de m'y installer. Mais il faut traverser la route ! Nous la regardons tous deux, mon chasseur et moi, et puis nous nous regardons réciproquement :
(( C'est pas commode, cet ouvrage-là, s'écrie Pierrat ; mais j'ai une idée. Si nous faisions ça en même temps? Au moins, mon lieutenant, il y en aura toujours un qui passera. »
Je lui réponds : « Si c'est moi qui tombe, c'est donc toi qui prendra le commandement des hommes? »
Il hésite un moment, me regarde de nouveau, et me répond : « Pourquoi pas ? »
Alors je lui serre la main, et, d'un seul élan, en deux bonds que n'aurait pas reniés l'ogre du petit Poucet, nous franchissons cette zone de mort.
Maintenant nous rampons à travers les jardins jusqu'à
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la gare. Nous y arrivons sans encombre. J'entre dans ce qui fut la salle d'attente et l'humble petit bureau du chef de gare. J'y peux voir le triste spectacle de chaises brisées, de tables renversées, d'imprimés dispersés sur le sol, d'appareils téléphonique et télégraphique démolis, et de litres vidés... car partout où les Allemands sont allés, ils ont laissé des traces de leur passage par les cadavres des bouteilles qu'ils y ont bues. Il semblait que la gare de Lamath eût été le théâtre d'un combat de bouteilles.
Tandis que j'observe, derrière la porte vitrée de la salle d'attente, le pont et le moulin de Xermaménil, une balle vient frapper contre la vitre, auréolant ainsi mon humble tête d'un trou bien rond, que les cassures nettes et régulières qui l'entouraient encerclaient avec harmonie. Bien qu'ainsi glorieusement auréolé, j'avais avantage à quitter ces lieux. J'avise heureusement le quai de débarquement des marchandises, superbe parapet protecteur d'où l'on peut faire des feux efficaces sur les tranchées ennemies.
Je remonte chercher ma section et je traverse de nouveau la maudite route. Enfin, choisissant un instant de répit, j'emmène ma section vers la gare, et nous traversons encore la toujours plus maudite route, cette fois-ci non sans dégâts. Et derrière la petite gare de Lamath, les humbles tombes de mes chasseurs morts au champ d'honneur en sont malheureusement l'irrémédiable attestation. Point n'est besoin d'un riche mausolée ou même d'une modeste pierre funéraire pour nous remémorer nos morts. Les croix de bois faites de deux morceaux de branches, et que surmonte parfois un simple képi, ces croix que les pèlerins pieux rencontreront après la guerre depuis les plaines du Nord jusqu'aux Vosges, seront, symbole de mort, la preuve de notre éternelle vitalité.
Je déploie ma section derrière le quai de débarquement, et je laisse mes hommes tirer sur a ce qui en vaut
LA REPRISE DU MOUVEMENT EN AVANT Sq
la peine ». Ils ne font pas grand ouvrage au début. Mais ils arrivent peu à peu à reconnaître les passages où les Allemands sont obligés de se montrer. Et chaque fois qu'ils en aperçoivent, un petit frisson de joie parcourt mes hommes, qui savent comment la manifester. Chaque fois qu'il en voit, un de mes chasseurs crie : a En voilà, en voilà ! » J'observe son voisin qui, énervé, lui inflige bientôt un sérieux rappel à l'ordre, en lui disant :
— Ne crie pas si fort et vise mieux !...
Il est midi. Ma foi, cela peut durer longtemps encore ; car les Allemands, occupés à tirer dans le village, ne nous ont pas viis. Je regarde avec convoitise le pont de Xermaménil. J'ai une folle envie de le franchir, et comme j'informe mon commandant de la situation, on me fait répondre :
— Vous êtes un brave enfant ; mais ne bougez pas de l'endroit où vous êtes.
Qui donc allait mettre un terme à cette situation ? Ce fut le i55, notre admirable canon Rimailho, qui, vers 4 heures du soir, déclancha son tir... Que c'est donc superbe un obus de i55 qui tire sur les autres ! Les premiers coups, un peu courts, tombent dans la Mortagne, et de superbes gerbes d'eau, que le soleil couchant fait miroiter, s'élèvent brusquement vers le ciel. Certaines même éclaboussent jusque sur nous, et bien que cela ne soit nullement réjouissant, un engagé parisien de ma section trouve le mot pour rire :
— Nous sommes à Versailles, et ce sont les grandes eaux!...
Bientôt, le tir étant bien réglé, les maisons du village, les tranchées ennemies et les bonshommes qui s'y abritent, tout se met à sauter ensemble. Les Allemands commencent à abandonner leurs tranchées. Mes hommes sont si contents, après chaque rafale d'artillerie, de les
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voir ainsi s'enfuir, qu'ils passent tous la tête par-dessus le parapet et contemplent ce spectacle, au lieu de tirer.
Il faut en finir. Le soir tombe. Les Allemands ne répondent plus que faiblement à notre tir. Le commandant vient jusqu'à la gare et décide d'entrer dans Xermaménil. J'étais arrivé le premier près du pont. On ne me contesta pas l'honneur de passer le premier dessus. Et tandis que le reste du bataillon nous soutient de près, avec mes hommes excités par ce combat long et pénible, nous nous jetons, baïonnette haute, sur Xermaménil. Je m'attends à une contre-attaque des Allemands à l'arme blanche. Mais j'entre dans le moulin notamment, où je ne trouve que trois Bavarois apeurés cachés derrière des sacs de farine. Mes hommes se chargent de défoncer à la fois les sacs et ce qui se trouve derrière.
Je forme ma section en deux petites colonnes qui marchent dans les fossés de la route, toujours enfilée par les mitrailleuses. Brusquement leur feu cesse, et j'aperçois contre le mur du château de Xermaménil un homme qui me fait des signaux. C'est à n'y rien comprendre, mais c'est un pantalon rouge. Je sus plus tard que c'était un de leurs prisonniers. Je puis dire qu'il nous a rendu ce jour-là un fier service.
Il y a évidemment dans ce château quelque chose d'insolite. Avec mon sergent et quatre hommes, je précède au pas gymnastique ma section, et le revolver au poing, je me précipite sur la porte d'entrée. Je tombe sur un grand diable à capote grise. Une émotion m'étreint le cœur. Je saule à la gorge de mon ennemi. Il me regarde, essaie de se dégager et, tandis que je lui crie en allemand : « Rendez-vous ! j il a un mouvement d'hésitation, puis me répond en parfait français : « C'est entendu 1... La guerre est une chose effroyable. Je me constitue prisonnier. »
LA REPRISE DU MOUVEMENT EN AVANT 4l
Et alors, revenu à la pleine conscience de moi-même, j'aperçois dans la cour du château près de 3oo Allemands qui, d'un air étonné et sans trop comprendre, nous regardent faire. L'officier dont j'avais été l'agresseur était leur capitaine.
Dans le château de Xermaménil dont ils avaient pensé faire leur réduit de défense, les derniers combattants du village s'étaient groupés. Quand ils virent l'issue que leur chef, par sa reddition, avait donnée à ce terrible combat, par discipline ils déposèrent les armes. Je demandai plus tard à l'un d'entre eux pourquoi il s'était rendu. Il me répondit : « Parce que nous en avons reçu l'ordre. »
Cette réponse me réchauffa le cœur. Je me dis que si, dans de semblables conditions, un officier français avait eu la faiblesse de se rendre, il se serait toujours trouvé parmi sa troupe un homme pour le fusiller, un autre pour maintenir ses camarades sur le chemin du devoir.
Bientôt, sept lieutenants, que j'aperçois seulement à ce moment-là, viennent derrière leur capitaine. Celui-ci, après s'être présenté, veut me présenter aussi, et tous, en un élan touchant et spontané, me tendent leurs armes. Je leur crie : « Vous les donnerez à mon commandant, et partons vite... »
S'ils n'étaient pas pressés, je l'étais bigrement. Je me disais : « Mon Dieu, s'ils s'aperçoivent que le bataillon n'a pas encore occupé le village, je ne réponds pas de ce qui arrivera... » Et j'ai vécu là quelques minutes angoissantes.
Le capitaine me demande encore la permission de dire à ses hommes qu'ils ne seraient pas fusillés : « Dites-le-leur; mais dépêchez-vous. »
Des gouttes de sueur me tombent du front, tant je suis
inquiet. Heureusement, voici ma section qui s'amène tout doucement le long des fossés de la route, sans trop comprendre ce que j'ai pu l'aire dans le château. J'ordonne à mes hommes, dont l'air stupéfait pourrait révéler à nos ennemis une situation équivoque :
« Ne vous étonnez pas. Faites demi-tour sur place. Nous conduisons ces prisonniers. »
Par une chance incroyable, je constitue ainsi sans en avoir l'air, une parfaite escorte de prisonniers. Et avec ^( mon capitaine » au côté, suivi respectueusement de « mes lieutenants », puis de tout mon monde, je reviens vers le pont. Le commandant, en tête du bataillon, s'avance vers nous, et, quand je le vois, je pousse un profond soupir, laissant au capitaine prisonnier le soin d'en analyser la raison. Il semble étonné de trouver mon chef de bataillon à cet endroit. Il me regarde comme pour me questionner, et je lui réponds dans un gracieux sourire dont il ne saisit peut-être pas toute l'ironie :
« C'est mon commandant ! Oui, oui, c'est mon commandant. »
Jamais le capitaine bavarois n'a tiré au clsfir cette affaire. Des rives méditerranéennes sur le bord desquelles je sais qu'il est maintenant captif, il rêve peut-être de sa reddition sans trop essayer de l'approfondir. Là-bas, la température est douce, le soleil brille dès le matin. Les Français resteront toujours, et malgré tout, des geôliers trop conciliants. La France ne souffre pas de la disette ; et, ma foi, la vie est assez supportable.
Avant de prendre congé de lui, je demandai au capitaine ce qu'il pensait des chasseurs alpins. Il me répondit assez finement :
c D'abord, votre artillerie est épouvantable. On ne devrait pas tirer avec ces engins-là. Quant à vos honnnes,
ce sont des soldats vraiment extraordinaires. La façon dont ils progressent est inimitable. On ne les voit pas, qu'ils sont déjà sur vous. »
Et il ajouta, en appuyant sur les syllabes afin de faire de sa phrase une espèce d'onomatopée :
« Es sind kriechende Katzen i^). »
Pauvres montagnards des Alpes et des Gévennes ! Dans la rudesse de vos caractères durement trempés, qu'avez-vous donc de si souple et de si félin ? Le compliment du capitaine allemand semble presque une injure involontaire à votre adresse. Des lions, certes oui ; des tigres, jamais !...
(i) Ce sont des chats rampants.