‹ Carnet de route d'un officier d'alpinsChapitre 11 sur 17 · HOMMAGE AUX ALPINS · texte numérisé non relu

HOMMAGE AUX ALPINS

Après notre séjour dans les bois de Bareth, et dès les premiers jours de septembre, brusquement, une nuit, le bataillon reçoit l'ordre de se porter en arrière du front, dans la direction de Bajon. De bon matin, nous arrivons dans cette petite ville. Durant la marche, nous nous livrons à mille conjectures sur le but de ce déplacement subit. Vers quelle destination veut-on nous conduire? Sur quel nouveau théâtre d'opérations allons-nous combattre ? Il en est un sur lequel nous aurions tous voulu continuer la lutte : celui des Vosges.

Les crêtes vosgiennes, en effet, nous rappelleraient les sommets alpins. Nous pourrions y pratiquer avec moins d'ampleur, certes, mais enfin mieux que partout ailleurs, cette guerre de montagne dont les procédés sont si particuliers et qui nous étaient si familiers.

En montagne, la valeur individuelle passe souvent avant les combinaisons du chef. Une simple section défendant un col — et sachant comment on le défend — peut tenir en respect tout un régiment ou toute une brigade. Ce n'est pas la poussée des masses sous le canon.

Les dispositions prises par les chefs subalternes, les roueries même de chacun d'entre nous décident du succès. D'un piton que l'on a su gravir à temps, on peut se rendre compte de tout le combat. On assiste au dé-

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ploiement des forces ennemies et, avec des pierres au besoin, on fait dégringoler dans les bas-fonds ceux qui osent monter à l'attaque. En montagne, l'individualité, même la plus humble, peut être un facteur efficace dans le succès final.

Voilà pourquoi les chasseurs alpins sont, durant cette guerre, parmi les meilleures troupes que nous ayons menées au feu. Voilà pourquoi les « diables bleus » étonnent sans cesse par leurs prouesses l'ennemi qu'ils terrorisent et la nation qui les admire.

Si les chasseurs alpins sont de si bons troupiers, ceîâ est dû en partie à l'esprit de corps, qui n'est autre, aprè^ tout, qu'un amour-propre collectif bien compris. Tout le monde ne porte pas le béret et la culotte bleue. Tout le monde ne mène pas la vie intéressante et si particulière du chasseur alpin.

« Il me semble voir, me disait avec humour l'un de mes camarades, nos soldats prenant d'assaut une montagne... Sur le sommet, j'aperçois le chasseur alpin. Plus bas, sur les contreforts, je vois, arpentant les routes, suant et soufflant, déprimé par sa marche fastidieuse, le chasseur à pied. C'est notre frère cependant. Mais il est trop bas pour être tout à fait des nôtres — un « frère inférieur », quoi ! — J'écarquille les yeux. Non, vraiment, je ne vois plus rien. Mais il y a bien de la poussière, làbas dans la plaine? — Vous croyeè? — Je ne distingue rien. Ah! mais si, pourtant. Au loin, dans les arrièrefonds de l'horizon brumeux, il me semble bien apercevoir quelque chose. Eh oui! ce sont les fantassins culotte rouge. Ce sont nos braves lignards qui s'avancent. »

Telle est l'évocation d'un tableau militaire qui révèle bien l'influence de l'esprit de corps.

Sans vouloir, certes, critiquer nos belles troupes de ligne, je me demande parfois s'il n'aurait pas été heureux

d'exploiter, avant la guerre, l'esprit régionaliste qui se révélait en France ; s'il n'eût pas été habile de créer des chasseurs pyrénéens, des chasseurs cévenols, des voltigeurs de la Seine, des grenadiers du Centre ou de l'Auvergne, et des fusiliers bretons.

Entre ces diirérents corps auxquels le souvenir et les gloires militaires du passé auraient donné de l'unité, aurait régné une sainte émulation, facteur puissant du courage au combat.

Chez les chasseurs alpins, entre l'officier et l'homme de troupe, il existe, plus que dans toute autre arme, des liens puissants d'affection, et ceci pour bien des raisons. Durant les manœuvres et reconnaissances alpines, les différences entre le chef et son subordonné n'existent pas. Les fatigues et quelquefois les dangers sont les mêmes. La joie et l'orgueil d'avoir vaincu le sommet récalcitrant exaltent également l'un et l'autre. Enfin, leur isolement dans les postes et détachements de montagne, loin du monde qui se trouve vraiment trop bas pour que le bruit de sa turbulente vanité monte jusqu'à eux, cet isolement crée entre tous, galonnés ou non, une véritable intimité et une sympathie réciproque.

Aujourd'hui que de graves blessures m'ont contraint de vous quitter, je ne cesse de songer à vous, ô mes petits chasseurs ! N'est-ce pas que vous m'aimiez comme je vous aimais moi-même? N'est-ce pas que vous étiez heureux de m'obéir, comme j'étais fier de vous commander? N'est-ce pas que vous lisiez dans mes yeux, lorsque, avant le combat, je vous regardais tous bien en face, les sentiments d'affection qui m'attachaient à vous, et, malheureusement aussi, pour certains d'entre vous, l'adieu suprême de votre frère d'armes?...

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