MARCHE DE FLANC DU 15^ CORPS
(2-7 septembre 1914)
Nous voici donc à Bayon, sur la voie ferrée qui mène vers Epinal. Comme nous aurions voulu l'emprunter, cette voie ferrée, pour aller dans les Vosges! Et cependant, le soir du 2 septembre, à 5 heures, nous parvint un ordre de mouvement par lequel le bataillon devait faire étape sur Haroué, c'est-à-dire vers l'ouest.
Nous partîmes à la nuit tombante, sans trop comprendre quel était le but de cette marche, et quelle devait être ultérieurement notre destination. L'étape de nuit que nous couvrîmes fut très pénible. Mais nous ne pensions pas qu'elle devait être suivie de plusieurs autres semblables, et que toutes les nuits, durant cette semaine, nous devrions ainsi la rééditer. Au début, curieux de savoir où nous allions, nous essayions de surprendre des renseignements de l'Etat-major. Mais par la suite, lassés autant moralement que physiquement, nous avancions toujours vers l'ouest, comme de véritables brutes, ne désirant que le repos.
Se représente-t-on bien tout l'effort qu'il est nécessaire d'exiger de ses hommes, pour amener les unités au cantonnement sans qu'elles aient laissé de traînards en
route ? Combien en avons-nous traversés, au milieu de la nuit, de ces petits villages paisibles où les paysans bienheureux se reposaient des fatigues du jour! La quiétude qui planait sur eux nous faisait envie, et cependant nous avancions vers l'inconnu.
Le plus souvent, la pluie venait doubler les fatigues de l'étape, et la rencontre inopinée d'un convoi au croisement d'une route forçait le bataillon à stopper brusquement. Alors, d'un bout de la colonne à l'autre passait le monotone et fastidieux : a Qu'est-ce qu'il y a?... » — sans qu'aucune réponse pût nous renseigner jamais. Est-ce la peine de faire une pause? On attend, on hésite, et bientôt un homme, puis deux, puis toute la section se couchent dans les fossés de la route, comme résianés au sort incertain qui les attend. Ah! ces arrêts incompréhensibles, auteurs de désordre et de lassitude, ces arrêts qui, par les à-coups qu'ils produisent, donnent l'impression d'un manque de méthode, comme ils me sont restés gravés douloureusement dans l'esprit !
Le bataillon était, d'autre part, atteint de dysenterie. A chaque instant on voyait des hommes tomber sur le bord de la route et gémir de douleur. Cependant, nous avancions toujours. Le commandant, en tête de son bataillon, marchait à pied. Je vois encore sa grande ombre se profiler dans la nuit. Son exemple servait de modèle. « Nous arriverons, disait-il, nous arriverons, alors même qu'il n'y aurait que mon fanion et moi pour le prouver !... »
Mais où arriverons-nous ? Cette question me tourmentait l'esprit. Rien n'est plus obsédant que le sentiment de l'inconnu. Une nuit que je marchais en tête du bataillon, je me rappelais cette chanson de marche dont l'air est fastidieux comme la marche elle-même, et que chantaient les sapeurs d'un régiment venant de l'Est,