MARCHE DE FLANC DU 1 5^ CORPS
devant prendre garnison à Saint-Nazaire. Ils interrogeaient les passants étonnés afin de savoir où se trouvait ce paradis que jamais ils n'atteignaient. L'écho même ne savait que leur répondre :
Où est donc Sainl-Nazaire ?
Répétait l'écho indécis.
C'est peut-être au bout de la terre, A moins que ce n'soit par ici.
Et moi-même je répétais toute la nuit, en balançant la tête, l'esprit incapable de formuler une autre idée : « Où est donc Saint-Nazaire?... »
D'ailleurs, tout le i5^ corps devait subir un déplacement semblable au nôtre. Il devait être porté, dans les premiers jours de septembre, de Lorraine en Haute- Marne, afin de prendre part à la deuxième phase de la bataille de la Marne. Cette marche de -flanc, à l'abri de la place forte de Toul, fut aussi opportune que pénible. Faite de nuit, afin d'en masquer l'exécution, elle nous permit d'arriver à temps pour contribuer aux échecs que l'armée du duc de Wurtemberg subit entre Saint-Dizier et Bar-le-Duc.
Les dénigreurs non informés, qui se sont permis de porter une appréciation « de salon » sur les troupes du 1 5' corps, n'ont pas su ou n'ont pas voulu souligner l'importance de ce déplacement. Pourtant, après avoir combattu sans répit en Lorraine, après avoir parcouru plus de cent kilomètres sans repos, le i5^ corps vint juste à temps pour combler un trou qui se trouvait entre les IIP et IV= armées. Nous reviendrons sur ce point.
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Nous étions, à cette époque, sans aucune nouvelle de ce qui pouvait bien se passer en France. Nous pensions
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qu'il devait se livrer dans le Nord, le long de la frontière franco-belge, de gigantesques combats. Nous espérions y participer, et être portés du côté de Mézières, Valenciennes ou Lille. Nous pensions aussi que les mers du Nord, entre les côtes de la Norvège et de la Grande- Bretagne, devaient être le théâtre de formidables engagements navals. Nous évoquions la vision des lourds cuirassés modernes s'enfonçant dans les eaux froides, engloutissant les combattants. Mais nous ne pensions pas que, d'une part, les hordes germaniques s'étaient avancées jusqu'à la Marne, que, d'autre part, la guerre navale se résumait, pour les Allemands, à des actes d'humiliante piraterie.
Or, un matin, en arrivant au cantonnement, à Badonvilliers, ce me semble, un officier d'administration vint à nous, brandissant un journal.
— Il y a du nouveau ? lui crions-nous.
— Oui, nous répondit-il ; les uhlans sont à Rambouillet, et le Gouvernement est parti pour Bordeaux !...
Nous le regardons, anéantis, ne sachant que dire ou que penser. Décidément, nous n'étions bons à rien... La France, comme le disaient nos ennemis, était dégénérée. 1914 devait douloureusement rééditer 1870. Et, tandis que les larmes nous montaient aux yeux, que je me laissais aller — - à tort — au découragement, je me souviens qu'un colonel du génie m'agrippa par le manteau, me poussa contre une maison pour me montrer comment, avec un simple mur, on pouvait se ménager un parfait abri contre l'artillerie. II entrait dans de nombreux détails, et plus il voulait m'expliquer son procédé, plus il me portait sur les nerfs. C'est bien le moment, pensais-je, de me soumettre de telles remarques. Elles sont noyées dans l'importance et la grandeur tragique des événements que nous venons d'apprendre. J'avais tort.
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— • je le répète — et je le reconnais. Car c'est dans la persistance à n'oublier ainsi, même dans les malheurs, aucun élément de succès, que surgit, un jour de gloire, ia victoire pour laquelle on a tant combattu !
Durant ces marches, lorsque nous passions dans un village, les gens nous regardaient avec quelque inquiétude. Que font-ils, ceux-là, et où vont-ils ? Ne se sauveraient-ils pas, par hasard, et les Prussiens ne les poursuivent-ils pas? J'avoue que je me servis parfois quelque peu de la terreur du Prussien pour contraindre moralement quelque paysan rapace à nous céder, moyennant finance, ses légumes ou un poulet. Je dis une fois à une vieille bonne femme méfiante :
— Si vous ne me vendez pas ce poulet, les Prussiens vont bientôt vous le prendre; car « ils arrivent » !...
Il s'agissait d'ailleurs pour moi d'entretenir avec quelque diversité l'ordinaire de nos repas, et cela est d'une grosse importance. Mieux on mange, plus on est gai, et plus on est gai, plus on est courageux. Mon camarade, le lieutenant S..., « ménagère » incomparable, m'apportait une aide appréciable, et, lorsque nous partions en chasse, lui d'un côté et moi de l'autre, il était rare que nous nous retrouvions les mains vides. Je voudrais pouvoir me rappeler le menu du repas que nous fîmes à Barisey-la-Gôte pour déplorer le départ d'un de nos chefs, le capitaine N..., promu commandant dans un régiment de ligne. Il se termina par une glorieuse omelette au punch, qui fut à son endroit un discret reproche; car ce plat prend le nom, en terme militaire, d'omelette du fantassin.
Dans les cantonnements que nous avons traversés, nos
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chasseurs étonnaient les indigènes par leur politesse et leur tranquillité :
— On ne les entend pas, me disait une vieille en hochant la tête; ils ne font aucun bruit.
Je pense que la fatigue en était la cause, première. Mais l'habitude des cantonnements alpins, d'une part, le côté taciturne du chasseur, de l'autre, y étaient pour quelque chose. « Le chasseur alpin, disait en riant mon capitaine, a trois qualités en trois S. Il est stupide, sale et sournois. Trois qualités peu bruyantes, ma foi ! »
J'avais beau lui objecter que la stupidité apparente du chasseur n'était, au fond, que la sérénité de ses sentiments ; sa prétendue saleté, la simplicité de ses mœurs ; le côté sournois de son caractère, enfin, le silence qu'il observe dans ses jugements. Autres qualités en trois S ! Mon capitaine n'en voulait cependant pas démordre et répliquait :
— Ce sont de bons mulets, et le meilleur caporal que j'aie jamais eu dans mes chasseurs est celui que je viens de noter ainsi : Au cantonnement, fait un bon quatrième à la manille ; au combat, suit bien sa section !
Mon vaillant capitaine plaisantait par habitude. Mais je sais que, lorsque, passé commandant, il dut, lui aussi, abandonner « ses bérets » , il en eut un bien gros chagrin.
Le 6 septembre au soir, pour nous éviter une étape, on nous embarque en chemin de fer à Mauvages. A minuit, nous débarquons à Nançois-Tronville, et nous voilà en route vers Bar-le-Duc.
Tandis que, harassés de fatigue, nous couvrons l'étape, tout le long de la route nous croisons l'exode lamentable des paysans chassés de leurs villages par l'invasion.
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Cette fois-ci, il n'y a plus de doute, les Allemands ne sont pas loin. Je ne connais rien de plus douloureux que la fuite éperdue de ces populations rurales, quittant le terroir, abandonnant leur pauvre maison, se dirigeant n'importe où, sans but précis, et ne songeant qu'à une chose, partir, s'en aller plus loin. Il n'est pas" non plus de spectacle plus significatif.
Toute la nuit, nous avons croisé des voitures attelées en hâte où se pressait toute une nombreuse famille ; des piétons aussi, portant leurs hardes dans un linge blanc ; des paysans emmenant avec eux leur vache ou un vieux cheval étique. J'ai le souvenir notamment d'une vieille grand'mère qui s'était endimanchée pour l'occasion, afm d'emporter sur elle toutes ses richesses, et qui poussait péniblement dans une brouette de campagne un petit gamin. Pauvre gosse, il en était tout heureux et soufflait désespérément dans un mirliton.
Que la guerre soit pour nous cruelle, cela est acceptable après tout. Nous sommes soldats pour nous faire tuer noblement. Mais pour qu'elle chasse ainsi devant elle des innocents, il faut que la guerre actuelle soit menée par les Barbares que nous connaissons.
Harassés de fatigue, « marchant plus avec le cœur qu'avec les pieds », lorsque le matin du 7 septembre se leva, nous entrâmes dans Bar-le-Duc. Pour la première fois, nous avions laissé des traînards en route. Le bataillon était émietté, désagrégé, et pourtant il avançait toujours. Les gens de Bar-le-Duc nous regardèrent passer avec une douloureuse émotion. On ne lisait dans leurs yeux aucun reproche; car ils sentaient que nous ne pouvions faire d'effort plus grand.
Ils se représentaient, dans leur imagination de gens de la plaine, des chasseurs alpins hardis et infatigables, gravissant les pics, traversant les glaciers, et suspendus sans cesse aux cordes qui les empêchent de tomber dans le gouffre... Et ils virent défiler simplement devant eux le bataillon-fantôme.
Le soir même du 7 septembre, derrière la forêt des Trois-Fontaines, au nord de Bar-le-Duc, ce même bataillon s'était reconstitué, sans qu'un homme manquât à l'appel. Durant toute la journée, nos braves chasseurs, un par un, avaient retrouvé leur unité, tant est grande la force de cohésion imprimée à une troupe habituée à la discipline en temps de paix !
Le lendemain, le 8 septembre, ce même bataillon encore se lançait à l'assaut de Vassincourt comme à une première fête. Et quelques jours plus tard, le i3 septembre, après la prise glorieuse de ce village et quatre jours de lutte incessante, ce même bataillon traversait à l'aube la ville de Bar-le-Duc, se dirigeant vers le nord à la poursuite des Allemands qui fuyaient. Je pense que la population de Bar-le-Duc sut, ce matin-là, nous juger.
(9 au 12 septembre 1914)
Les combats qui se livrèrent, du 8 au 12 septembre, autour de Revigny, Sermaize et Vassincourt, constituent un épisode de cette lutte gigantesque à laquelle l'Histoire a donné le nom de bataille de la Marne. Je voudrais en quelques mots situer cet épisode dans le cadre général de nos opérations. Car ce sera pour moi une occasion de mettre en relief l'importance des succès remportés alors par l'aile droite de notre armée, succès faisant glorieusement suite à ceux remportés par l'aile gauche et qui constituent, à vrai dire, une deuxième phase de la bataille de la Marne, une deuxième victoire également.
Rappelons donc rapidement les événements qui se passèrent du 6 au 12 septembre. On sait que le flot envahisseur, venu du Nord, avait traversé la Marne le 5 septembre ('), que l'aile droite allemande, sous le com-
(i) L'armée envahissante se composait alors, de la droite à la gauche, des armées de von Klûck, von Biilow, von Hausen, du prince de Wurtemberg et du Kronprinz.
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mandement du général von Kliick, avait abandonné sa marche sur Paris, se dirigeant, comme le reste de l'armée, sur la vallée de la haute Seine, et ne laissant, face à la capitale, qu'une flanc-garde insuffisante (').
Le premier plan de l'ennemi était, à ce moment-là, de rabattre notre armée vers l'est, en enveloppant son aile gauche afin de l'anéantir, tout en la coupant de Paris.
Au contraire, c'est l'aile droite allemande qui allait être menacée, dès le 6 au soir, par l'armée de Maunourv, renforcée ensuite des troupes de Paris qui surgirent brusquement sur les flancs du général von Klûck. Or, tandis que von Kliick devait renforcer sa flanc-garde pour parer à cette attaque imprévue, toute l'armée allemande se butait à l'ensemble de nos forces, disposées admirablement en un formidable arc de cercle, qu'étayaient à l'est et à l'ouest les camps retranchés de Verdun et de Paris (').
Devant une telle barrière, les Allemands furent contraints de suspendre leur marche en avant. Bien plus, von Klûck, comprenant le danger d'enveloppement dont il était l'objet, dut ramener, dès le 8 septembre, le gros
(i) Le changeuaent de direction de l'année de von Klùck, qui, descendant d'abord la vallée de l'Oise, obliqua brusquement vers le sud-est, semble avoir déconcerté certaines personnes. Il est, au fond, très naturel. Qu'aurait fait l'armée de von Kluck devant la capitale, dont ce général n'ignorait pas les moyens de défense, alors que notre armée était encore pleine d'entrain et de force et nullement disloquée ?
On ne fait pas la guerre en prenant des places fortes ou des villes. On n'obtient la victoire qu'en détruisant les armées ennemies. A la guerre, il n'est point d'objectif « géographique ». Il n'est que des objectifs « humains ».
C'est là un des principes primordiaux, sans doute... à condition toutefois que l'objectif géographique dédaigné ne soit pas une capitale comme Paris, dont la prise aurait été un élément de succès que personne n'aurait pu contester.
(a) Ces forces se composaient, de la gauche à la droite, des divisions anglaises, des armées de Franchet d'Esperey, de Foch, qui avait quitté le ao« corps, de Langle de Gary et de Sarrail qui avait pris la succession de Rufifev.
de ses forces en arrière, et faire face à l'ouest avec ses réserves. Si ce changement de front fut heureux de sa part, il n'en est pas moins vrai, cependant, qu'il déclancha le recul général, qui, comme un frisson, allait se propager tout le long de la ligne adverse, — ligne singulièrement ébranlée aussi par notre résistance acharnée et par les effets du 76, dont la bataille de la Marne est en quelque sorte la consécration et la glorification.
Von Bûlow commence à son tour, le 9, son mouvement de repli, repli que l'offensive spontanée de l'armée de Foch (7° armée) allait changer en retraite. Le 9 septembre au soir, l'aile gauche allemande fuyait vers le nord, tandis qu'avec une joie sans bornes, les poursuivants la précipitaient dans la Marne. Mais le centre tenait bon. Le général von Hausen, avec la Garde impériale et les Saxons, persistait à conserver le terrain dans la plaine de Champagne. Le mouvement en avant de Foch menaçant son aile droite, il fut obligé à son tour de se retirer en arrière. La Garde impériale de Sa Majesté Guillaume II commençait le repli, et ce fut là une répétition de ce qui s'était produit dans l'armée de von Klûck (').
A l'aile gauche enfin, le prince de Wurtemberg et le Kronprinz ne considéraient nullement la partie comme perdue pour eux. Et non seulement ils se tenaient sur la défensive, mais, durant la journée du 9 et surtout la nuit du 9 au 10, ils lancèrent de nouveau leurs soldats, avec une impétuosité et une rage dignes de futurs monarques, à l'attaque de Langle de Gary et de Sarrail.
C'est un point qui n'a, je crois, pas été suffisamment souligné. N'ayant pas réussi dans leur manœuvre débor-
(i) L'État- major allemand, amoureux désespérément de la manœuvre par enveloppement, a eu là une double occasion, en ces instructives journées, d'en saisir toute l'importance.
(lante, les Allemands paraissent avoir changé de plan stratégique avec assez de logique et d'opportunité. Ils semblent avoir voulu pousser leur aile gauche de l'avant, afin de couper nettement en deux nos forces de l'ouest de nos l'orces de l'est, se jeter successivement sur ces deux groupements isolés, non ravitaillés et non renforcés, afin de les anéantir séparément Ç).
Mais les armées de Langle de Cary et de Sarrail ne cédèrent pas un pouce de terrain, le premier couvrant Vitry-le-François et le second Bar-le-Duc. Et nous en savons quelque chose! Carie i5^ corps fut amené juste à temps pour prendre sa place d'honneur entre ces deux armées. C'est lui qui dut tenir la boucle de l'Ornain et du canal de la Marne au Rhin qui emprunte cette rivière. Tous les officiers et les soldats qui luttèrent sur ce terrain comprirent bien que, si les Allemands passaient la boucle en descendant par la forêt des Trois-Fontaines sur Vassy et les vallées de la haute Marne, de l'Aube et de la haute Seine, ils auraient en quelque sorte réparé leur échec à l'aile droite (^).
L'épisode de Vassincourt va mettre en relief cette assertion.
(ij C'est là ce qu'on appelle la manœuvre sur les lignes intérieures, le prototype de la manœuvre napoléonienne. Mais les émules orgueilleux du « Maître » avaient sans doute oublié que, pour qu'une telle manœuvre réussisse, il n'est pas bon de se buter à des généraux qui les égalent, et à des hommes qui savent se faire tuer autrement que les combattants d'Iéna ou d'Auerstœdt.
(2) Il faut souligner l'extrême habileté du général Sarrail qui, avec deui corps d'armée seulement, les 5'' et 0«, sut maintenir intangible la place forte de Verdun, c'est-à-dire le point d'appui de droite. Il ne faut pas oublier non plus la résistance aciiarnée des troupes de Lorraine gardant le front Toul-Epinal. Si, à ce moment-là, le kronprinz de Bavière avait réu»si à passer entre les deux places fortes et à tomber sur les derrières de notre aile droite, je crois que nous aurions eu l'occasion inespérée et... désespérée de nous faire casser la figure avec honneur.
Exlrnit de VAlf.um tinhéwiUfr, pur V- Prouvé.}
Gerbéviller. — Le cloclier de l'église.
7 septembre.
Le bataillon s'est reconstitué au nord-ouest de Bar-le- Duc, sur la crête de Vesles. Toute la journée, un par un ou par petits groupes, nos chasseurs rejoignent leur unité .
« Les poussins égarés retrouvent l'aide protectrice de leur mère... », s'écrie un camarade.
Et de fait, il était touchant de voir ces hommes, clopinclopant, finir par retrouver leur place de combattants.
Il fait une chaleur lourde. Nous apercevons au loin vers le nord, dans la direction de Laimont et Louppy-le- Château, de l'autre côté du canal de la Marne au Rhin, comme de légers flocons de nuage. Ce sont les éclatements des artilleries adverses.
Je vais derrière une petite crête pour juger de Teffet du spectacle qui m'est offert. Mais je me rends compte que je ne suis pas seul : derrière un arbre, un civil, muni d'une lunette, fait de même. Je passe derrière lui, je le renverse sur le dos, pour lui apprendre à s'initier, bien que profane, aux secrets du combat. J'appelle un de mes chasseurs, qui l'empoigne par le collet et le conduit au commandant. Ce qu'il advint de lui, je n'en sais trop rien. Espionnage ou curiosité procèdent trop souvent d'une façon semblable...
A 3 heures, nous recevons l'ordre de nous porter en avant sur la ferme du Goulot. Nous n'avons rien mangé depuis deux jours, et la ferme est pleine d'oies, de canards, de poulets, etc.. Je vais trouver le fermier pour lui acheter des canards. Je me dispute avec lui, car il en veut un prix exorbitant. Il ne cesse de me répéter pour excuser sa rapacité :
« Je suis un bon Français, je suis un bon Français!... >>
Au moment où, tout joyeux, nos hommes plument les
•yO CARNET DE ROUTE D UN OFFICIER D ALPINS
volatiles, l'ordre du départ nous parvient juste à propos. Il en est toujours ainsi !...
Nous marchons vers le village de Mognéville. Nous longeons la lisière de la forêt des Trois-Fontaines, où quelques ulilans, précédant l'avant-garde allemande, se. sont aventurés. La nuit est tombée, et nous arrivons devant Mognéville en formation déployée. Brusquement, le bataillon stoppe. Nous attendons en vain la reprise du mouvement.
La lune s'est levée, et la nuit s'annonce calme et belle. Puisque aucune instruction ne vient nous tirer d'embarras, nous nous roulons dans nos manteaux et nous couchons sur le sol. Voilà bien l'agrément de la vie de campagne ! On se couche là où l'on se trouve. Il est inutile de prendre un tramw^ay pour réintégrer le logis. Comme par hasard, nous sommes dans un champ de betteraves. Oh ! ces champs de betteraves des plaines du Nord ! J'en garde le souvenir hallucinant, car combien de fois ils furent le théâtre de nos luttes et de nos peines !
Cependant, nous passâmes une nuit à la belle étoile qui, pour une fois, mérita son épithète, sans que la pluie vînt nous transpercer les os et la peau.
8 septembre.
A 3 heures du matin, nous recevons l'ordre de mouvement. Le village de Mognéville, que nous croyions occupé par les Allemands, l'est en réalité par des chasseurs. Nous le traversons, nous nous engageons dans les bois, puis, brusquement, nous remontons vers le nord, sur le village de Vassincourt. Nous suivons le vallon de la Buse, charmant, délicieux, exquis de fraîcheur matinale, — et que nous aurions trouvé tel en d'autres circonstances !
Vassincourt avait été sérieusement mis en état de
défense par une brigade wurtembergeoise. Ce village se trouve sur une éminence qu'entoure une série de crêtes. Ma compagnie reçoit comme objectif l'une d'entre elles, et doit servir de liaison entre deux bataillons. Pour s'y porter, nous nous partageons le travail, mon camarade et moi. Il se dirige vers la droite, et moi vers la gauche. Mais il n'est pas facile d'aborder cette crête. L'ennemi la tient en surveillance et, d'une certaine ferme dite la Tuilerie, il dirige sur sa ligne de faîte un feu nourri, chaque fois qu'un élément veut y prendre position.
Je suis perplexe et je cherche une solution ingénieuse au problème qui m'est posé, lorsque j'aperçois derrière moi le commandant qui, rêveur, contemple un énorme tas de bois... Il me dit :
« Si vous faisiez prendre un fagot de bois à chacun de vos hommes, ils auraient là un masque excellent pour s'avancer sans être vus. »
Et nous voilà déployés en tirailleurs, avançant lentement sur la crête, poussant devant nous ce nouveau genre de couvert. C'est la poussée offensive des buissons qui marchent. Et ceux qui soutenaient que, dans la guerre moderne, la ruse et les moyens de fortune ne seraient plus de mise, verront une fois de plus qu'ils se sont bien trompés !
Arrivés ainsi sans pertes jusqu'à un fossé, brusquement je donne l'ordre d'ouvrir le feu, et la fusillade réconfortante — celle qui émane de notre ligne — apporte, comme toujours, parmi les hommes, l'entrain et la gaieté. Suivant le terme consacré, c'est la soupape de la peur. Au milieu du crépitement des balles et des bruits divers du combat, j'entends non loin de moi le cri répété et stupide d'une oie apeurée. C'est la fidèle compagne d'un de mes chasseurs qui la traîne depuis hier
7'i CARNET DE ROUTE d'uN OFFICIER d'aLPINS
soir de la ferme du Goulot. Il n'avait pas voulu la sacrifier sur l'autel du dieu des victuailles guerrières. Et " pendant plusieurs jours, il la traîna avec lui.
« Elle s'est bien comportée au combat, me disait-il. Elle mérite de vivre encore quelques heures. Du reste, elle nous portera bonheur. »
Nouvelle oie du Capitole, elle devait, durant les marches qui suivirent, réveiller en nous bien souvent l'entrain qui sommeillait.
La section de mitrailleuses du lieutenant C... est venue s'installer à notre gauche. Bien dissimulée derrière un bosquet, elle a pris comme nous pour objectif la ferme de la Tuilerie, sur laquelle, vraiment, nous faisons pleuvoir un feu d'enfer. Mes hommes s'excitent et accompagnent leur tir de réflexions et de cris de joie.
Mon doux élève ecclésiastique vient d'apercevoir près de la ferme un Allemand qui rampe avec peine. Il le prend à partie et se met à tirer dessus avec fureur. Son camarade, le digne voltairien, le rappelle à l'ordre et lui dit :
— Tu tires sur un blessé !
— Oh ! non, répond-il, il fait semblant de l'être...
Et mon chasseur, futur prêtre et servant de Dieu, met en joue son bonhomme une dernière fois et tire sur lui, en ajoutant :
« D'ailleurs, tant mieux. Je le tuerai plus facilement. »
C'est ainsi que la mentalité de l'homme change dans l'ardeur du combat.
J'entends des cris de souffrance et des appels venant du bosquet où se trouve la mitrailleuse : c'est un de mes jeunes sergents, nouvellement promu, qui vient de recevoir une balle dans le genou. Le caporal Séassal, pourtant peu émotionnable, mais que ces cris gênent pour son tir, se retourne furieux et vocifère, couvrant le bruit de la bataille :
UN ÉPISODE DE LA BATAILLE DE LA MARiNE '^3
« Tais-toi, sergent, tu beugles comme un cochon qu'on abat! Tu as la blessure heureuse, et tu vas faire peur aux Allemands !... »
La lutte bat son plein. Nous apercevons des groupes d'x\llemands qui se défilent du village de Vassincourt sur la ferme de la Tuilerie. Ce sont des fuyards, talonnés, la baïonnette dans les reins, par une charge du 112^ d'infanterie. Cette charge mena les braves fantassins jusqu'à l'entrée du village. Mais elle ne put être poussée plus loin, car ceux qui l'avaient conduite furent tous fauchés par les mitrailleuses ennemies.
Cependant nous en profitons pour tirer sans relâche sur ces groupes d'Allemands. A chaque fois que l'un d'entre eux dessine son mouvement, la mitrailleuse se met en branle. Et c'est un plaisir que de voir les ennemis tomber, s'affaisser sur le sol en esquissant les gestes de la souffrance, du râle ou de la mort. Vraiment, cela réchauffe le cœur. Tout va bien. Nous n'avons plus qu'une dépression à traverser, la contre-pente à gravir, et nous entrerons dans le village. Je rumine en moi ce projet, et je me réjouis à l'avance de pouvoir pénétrer le premier avec mes hommes dans Vassincourt. Je crie, joyeux, au lieutenant C... :
« Si j'avance^ soutenez-moi bien par votre feu. »
Or, à ce moment, nous entendons, dans le vallon entourant l'éminence où nous sommes, un bruit lointain de fifres et de tambours accompagné de chants. Ce bruit va s'accroissant, devient plus rapide, désordonné, haletant. Ce chant, d'abord plutôt lent comme une mélopée ou comme une marche funèbre, fait place peu à peu à des cris sauvages. Tous ces accents divers montent du vallon et couvrent le bruit du combat. Qu'y a-t-il, mon Dieu, qu'y a-t-il ?...
Un chasseur, placé en observateur sur notre gauche, accourt, affolé, auprès du lieutenant C... :
— Mon lieutenant, on se replie, on se replie.
— Qui, on?
— Je ne sais pas. On se replie !...
Je me porte un peu en arrière. J'aperçois alors dans le vallon de la Buse un spectacle dont l'évocation n'est possible que pour ceux qui sauront le contempler « avec les yeux de la tête ». Avec des mots physiques, comment rendre l'impression physique de l'énormité physique ! Toute une brigade allemande, au pas de course, prononce sur notre gauche une contre-attaque. Notre gauche a faibli... Nous sommes débordés. Les uniformes gris déferlent dans la prairie. Ils semblent poussés par une force invisible, et bien qu'ils commencent à tomber en grand nombre, on en voit toujours d'autres qui les remplacent. C'est à la fois beau, terrifiant. Et je regarde un instant cette masse humaine qui progresse, le cœur travaillé par de multiples émotions.
Déjà, le lieutenant C..., ayant compris la situation, s'est replié sur le gros du bataillon. Il faut qu'à mon tour je prenne une décision. Je change brusquement de front. Je déploie sous le feu mes deux sections face à gauche. Et du tertre où nous sommes maintenant placés, nous attendons la marée qui doit monter jusqu'à nous.
Mon camarade, avec le reste de la compagnie, est venu également prendre sa place, face à gauche. Notre mission et notre devoir sont nettement indiqués. II s'agit de résister sur le mamelon, afin de permettre au bataillon de prendre de nouvelles dispositions.
Voilà que, de la contre-attaque allemande, se détachent des unités qui montent vers nous. A travers les vergers, elles se déploient pour l'assaut, précédées par leurs éclaireurs de terrain qui se portent d'arbre en arbre.
Et toujours ce bruit de fifres qui redouble, cette musique monotone et lancinante dont je ne saisis vraiment pas les accents guerriers, mais qui sait donner du courage, malgré tout, aux combattants allemands.
Nous avons ouvert le feu sur l'ennemi qui approche. Cela ne sert à rien. Les voici à quelques mètres. Le moment suprême est arrivé, le moment de faire ce geste qui couronne et sanctifie la carrière de tout soldat. Nous allons contre-attaquer et dégringoler sur les Allemands. Une grande joie pénètre en mon âme, une joie physique, matérielle : c'est une bouffée de chaleur qui semble monter du fond de l'être, un frisson qui court tout le long du corps.
Je tire mon revolver. Déjà, sans en avoir reçu l'ordre, mes hommes ont mis baïonnette au canon. Ils sentent la situation et pressentent son issue. Ils ont cessé de tirer et, les yeux tendus, semblent attendre, anxieux, le déclanchement de la ligne. Alors, sans trop me presser, confiant et rasséréné par l'ardeur que je lis dans leurs yeux, je les dépasse. Ils se groupent derrière moi, instinctivement. Je crie de toute la force de mes poumons :
a En avant ! A la baïonnette ! »
Alors, tout cela se met en mouvement, dégringole la pente, tout cela gueule, tout cela vocifère, et les uniformes bleus se précipitent et tombent dans la masse allemande.
Ce qui s'est passé durant cette minute-là, je n'en sais véritablement rien. Je vois encore quelques détails, mais l'ensemble se noie comme dans un brouillard. Je vois mon brave petit chasseur Cabannes, nous ayant tous dépassés de 5 à 6 mètres, et brandissant son arme, fou, glorieux, épique ('). Je l'évoque, enfonçant sa baïonnette
(i) Le chasseur Cabannes a reçu quatre coups de baïonnette allemande, et, actuellement, il est de nouveau retourné sur le front.
dans le ventre des Allemands qui l'entourent. Quel plaisir il doit éprouver à faire pénétrer le fer de son arme dans la peau de l'ennemi, à l'embrocher, à le transpercer et à le faire crever comme une charogne !...
Je vois un officier allemand qui s'est appuyé contre un arbre et qui, à trois pas de moi, se permet de me mettre enjoué. Je lui tire dessus, comme je tire sur tout ce qui est devant moi. Au même moment, un de mes hommes le cloue contre l'arbre avec sa baïonnette. Je me dis : « Il est bien achevé. »
Je vois encore l'un de mes hommes qui s'est trop avancé. Au moment où il se retourne, un Allemand le poursuit et lui plonge sa baïonnette dans les fesses > Mon chasseur se retourne, furieux et rageur, et, en réponse, lui plante la sienne en plein dans la figure, et, par un hasard prodigieusement heureux, dans la bouche.
Je vois enfin un blessé allemand, attrapant un de mes chasseurs par le pied, le faisant trébucher sur lui-même. Et j'ai dans une vision la conscience d'un corps-à-corps de deux hommes roulés sur le sol, et se servant de leurs baïonnettes comme poignards.
Enfin, c'est fini pour le moment. Je m'aperçois que nous avons rejeté les Allemands dans le fond du ravin. Mais ils vont revenir, ils sont trop nombreux. Je me porte sur la gauche, où mon camarade a subi une semblable attaque. Je le trouve dressé sur la crête, les yeux illuminés et comme resplendissants. Il n'était pas blessé non plus. Je lui crie :
— Nous les avons refoulés. Ils vont remonter. Que faut-il faire ?
— Recommencer !...
Le bataillon n'a pas eu le temps encore de faire face à cette attaque. Je recharge mon revolver, et cette fois-ci
(Extrait de l 411 nm (.oïl éMllci , ^ur I F, nii,e
Gerbéviller. — Crépuscule,
j'ai l'idée de prendre dans l'autre main un browning que je porte sur moi. Je retourne vers mes hommes. La deuxième attaque allemande se dessine. Ils remontent vers nous avec une impétuosité semblable à la première, toujours entraînés par les phrases musicales, lugubres et criardes à la fois, de leurs petits fifres de combat.
Cette fois-ci, mes hommes n'attendent pas mon commandement. Nous nous déclanchons tous spontanément et tombons sur les assaillants. C'est de nouveau la mêlée sanglante, le corps-à-corps brutal et enivrant, où l'âme guerrière du soldat français se révèle dans toute sa splendeur. Les vieux comme les jeunes, les trembleurs comme les audacieux, tous, en ces minutes-là, apprennent à mépriser la mort pour eux-mêmes et à la semer chez l'ennemi.
Mes deux revolvers sont déchargés. J'attrape la baïonnette de l'un de mes hommes tombé à mes côtés, et à mon tour, l'âme enivrée, je joue de l'arme blanche. Il n'y a plus de chefs, il n'y a plus de troupiers, il n'y a que des hommes qui défendent leur peau, qui se précipitent en avant, la bouche ouverte, les traits contractés, le regard halluciné. On marche sur les blessés et sur les morts. Allemands ou Français, uniformes grisâtres ou bleus. On entend leurs cris de douleur et d'agonie. Et pour la seconde fois, on s'aperçoit que l'ennemi a fait demi-tour.
Oh ! la baïonnette française ! C'est le superbe instrument de la vengeance. Elle est souple et gracieuse comme notre langue, affûtée et fine comme notre esprit, acérée et mordante comme notre âme en révolte. Elle a quelque chose de féminin, de câlin presque, de trompeur. Elle n'a pas de sa rivale allemande le tranchant bref et qui veut être définitif. Ce n'est pas une lame, c'est une pointe. Son œuvre n'en est que plus profonde. Car
elle ne coupe pas, certes, mais elle pénètre facilement, proprement, sans laisser de trace sanglante de son passage, jusqu'au cœur même qui mérite le châtiment.
Je retourne vers mon camarade. Cette fois-ci, il est temps de nous rabattre sur le bataillon. Notre mission est terminée. Mon camarade me dit :
« Passez devant ! Ma place est derrière... »
Je cours avec mes hommes vers un petit bois. Nous sautons un ruisseau. Mais les Allemands sont arrivés pour la troisième fois sur le mamelon. Ils ont ouvert un feu d'enfer sur nous. Je reçois dans le bras une balle en séton. Nous sommes à la lisière du bois. Nous rallions nos hommes et les déployons de nouveau, face à l'ennemi.
L'attaque allemande, d'ailleurs, n'a pu parvenir très loin dans le fond du vallon. Certes, elle a réussi à dégager le village de Vassincourt que nous serrions de près, mais elle n'a pas eu d'autre effet. J'ai dû quitter mes hommes pour aller me faire panser à l'arrière. Avant de partir, je les compte et j'en trouve environ quarante-huit. Nous étions partis cent vingt ! . . . Mais nous avions rempli le rôle qui nous incombait pendant cette lutte : nous avions gardé la gauche du bataillon. J'avais eu l'occasion d'accomplir, ce matin-là, le geste qui résume, explique, consacre et ennoblit la carrière, le geste de l'assaut, et d'un assaut à la française. J'avais connu les joies sublimes du corps-à-corps...
Notre attaque sur Vassincourt a donc échoué. La division en entier a été obligée de se replier en arrière. Il faut remettre de l'ordre dans les unités. Sur la crête de Vesles, les différents corps se regroupent peu à peu. Ils arrivent l'un après l'autre. Les hommes sont épuisés.
UN ÉPISODE DE LA BATAILLE DE LA MARNE y^
On lit dans leurs yeux la fatigue. Ils se traînent misérablement. L'échec de cette journée leur enlève le courage indispensable pour continuer la lutte. La nuit tombe, et la mélancolie du soir semble les pénétrer.
Et, cependant, notre bataillon se reforme. Tandis que nous attendons les ordres, anxieux de ce qui va survenir, le commandant fait appeler les officiers et leur dit :
« Tenez-vous prêts à partir dans une demi-heure ; la division va recommencer cette attaque. »
J'avouç qu'il passa presque, dans le cœur de quelquesuns d'entre nous, comme un sentiment de révolte. Nous n'avions pas mangé. Nous n'en pouvions plus. Pourtant, quelques jours plus tard, nous comprîmes l'interprétation qu'il fallait donnera cet ordre. Il nous semblait dur. Il n'était empreint que d'une énergie farouche. Il nous semblait barbare. Il avait le caractère d'une fatalité nécessaire. Il était surtout une conséquence d'un ordre beaucoup plus général, du plan même du commandant en chef:
« L'heure des derniers sacrifices est arrivée. Il s'agit maintenant de tenir sur place et de mourir plutôt que de céder le terrain. »
Je vais trouver le commandant pour lui demander la permission de rester à l'ambulance. Mon bras me fait souffrir et la fièvre me gagne. Je suis contraint de rester en arrière pour me reposer. Et dans la brume du soir, sous la pluie qui commence à tomber, je vois partir mon unité qui marche de nouveau contre l'ennemi.
Je trouve une voiture de ravitaillement qui me mène à Bar-le-Duc. J'arrive en cette ville dans la soirée. J'entre dans une auberge. Une discussion orageuse anime les clients. Ces messieurs critiquent les opérations. J'ai surtout la souvenance de deux artilleurs d'une section de ravitaillement, qui se permettent de porter des appréciations sur les généraux Sarrail et Langle de Cary. Or,
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on entend le canon qui tonne à quelques kilomètres de là. Et ils savent bien, ces stratèges de café, ce que cela signifie : des milliers de leurs camarades, dans la nuit, se font tuer pour empêcher la progression de l'ennemi. Gela ne les empêche point de parler à voix haute, comme pour couvrir celle du canon, de fumer un bon cigare et de boire leur café...
Tout d'abord, je les remets à leur place. Puis, le cœur navré, je songe à cette réalité curieuse qui fait que, le long des lignes adverses, il est une bande étroite de territoire où régnent, implacables, la souffrance et la mort. D'abord, la portion où les infanteries s'entrechoquent dans le corps-à-corps, ou bien se déciment par la rafale des mousqueteries ; puis, celle réservée aux artilleries qui échangent entre elles les produits de leur création. Alors vient brusquement derrière ces lignes de bataille une région où, malgré tout, malgré les échos du combat, malgré les blessés qui passent et les émigrants qui défilent, la vie n'en continue pas moins dans ses diverses manifestations.
Pourquoi, par exemple, l'armée du Kronprinz n'est-elle parvenue que jusqu'à Fains, à 5 kilomètres de Bar-le- Duc ? Pourquoi cette dernière ville a-t-elle été inviolée, ■et sa population épargnée? Et même enfin, plus en arrière encore, pourquoi toutes les provinces françaises ne connaîtront-elles de l'invasion que les souffrances morales, mais aucune déprédation matérielle ? Eh bien ! dans ces heureux territoires, il y a de bonnes gens qui, certes, s'apitoient sur le sort de a leurs chers blessés », s'extasient évidemment sur l'audace de « nos héros », mais qui trouvent qu'il suffit, pour vaincre, de « prendre patience, de résister et de se faire tuer avec courage », ou au contraire, — ce qui est plus grave, — qui pensent que les affaires traînent, qu'il faudrait pousser de l'avant et
enfoncer ^ennemi. Ces derniers surtout, - — « qui, de l'arrière, s'écrient toujours : En avant! »... — sont les suspects. Il faudrait les traiter avec les égards dont la Convention nationale honorait les mauvais patriotes...
9 septembre.
J'ai décidé de retourner vers le bataillon, vers mes hommes. Même fatigué, même malade, je serai mieux parmi eux que parmi les gens dont j'ai entrevu hier soir la noblesse et l'élévation de caractère!... Je veux emporter pour mes camarades quelques provisions. Je ne trouve qu'un peu de pain... et des bonbons anglais.
Je retourne sur Vesles, où se trouve l'état-major du corps d'armée. Un officier me prend avec lui en automobile et me mène à travers la forêt, derrière la position de combat du bataillon. Tandis que je vais à la recherche de mes camarades, je tombe sur notre général de division. Il se trouve directement derrière la ligne de feu; car la lutte bat son plein. Il est gai, plein d'entrain, comme toujours. C'est un vieux combattant de 1870 qui n'a pas froid aux yeux. Avoir fait 1870 comme sous-lieutenant, et 1914 comme général, c'est commencer et clore la carrière honorablement.
Au moment où je vais pour l'aborder, un obus tombe à quelques mètres de lui. Je le vois encore, après l'éclatement, se tourner vers ses officiers et leur dire avec mépris :
« C'est un pétard de carnaval. »
Et le souvenir lointain de la Côte d'Azur, cette évocation des fêtes galantes, où tout est élégant et propre, contraste singulièrement avec notre situation ; mais c'est très français.
Je me présente au général, et lui-même m'indique où
CARNET D UN OFF. ALPIN
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est le bataillon. Avec un bon sourire, il me désigne les tirailleurs bleus déployés à la crête. Il ajoute :
« Dépêchez-vous, mon petit ; je vois que vous êtes * pressé d'aller les retrouver. »
Malgré les balles qui sifllent, j'ai bientôt fait de rejoindre sans encombre mon unité. Je serre la main à mon camarade, et je vais retrouver mes hommes. Bien que déployés le long d'un sillon, ils ont bientôt tous appris que je suis là, et j'entends passer comme un murmure le long de la ligne :
« Voici le lieutenant ! Il est revenu pour être de la fête. »
Dieu, que cela est doux au cœur ! Que cela est réconfortant ! Décidément, je suis chez moi...
Le 70, depuis le matin, fait des merveilles. Deux batteries, l'une du 5' corps, l'autre du i5*, sont venues se mettre en position, directement derrière notre ligne. Leur audace trouve sa récompense. Elles tirent de plein fouet sur toute attaque allemande qui veut déboucher de Vassincourt. Elles arrosent « comme il faut » les tranchées que les Allemands ont déjà creusées. Elles soutiennent nos lignes de fantassins; car elles savent bien qu'en revanche, nous ne les laisserons pas prendre.
Le lieutenant C..., commandant la mitrailleuse, est monté sur un arbre doù il peut observer tous les mouvements de l'ennemi. Il est joint à la batterie par un téléphone. Il accomplit sa mission d'observateur d'une façon peu ordinaire. Voilà ce que j'appelle la liaison des armes. Mais, pour qu'elle se réalise, il faut que les artilleurs n'aient pas trop peur de notre fréquentation... et des dangers qui en résultent. C'est curieux comme ils aiment les obus et détestent les balles!... Il faut aussi qu'ils n'aient pas trop le fétiche de leurs pièces. Le canon de 75, si merveilleux qu'il soit, n'est pas un drapeau, et
la perte d'une pièce n'est pas un désastre, si la position
est enlevée.
Comme la veille, un mouvement d'offensive ennemie se dessine vers la gauche ; mais c'est une progression et non pas une attaque. Il y a même toute une fraction allemande qui a pu arriver jusqu'à notre hauteur. Il allait lui en coûter cher. Cette fraction, forte d'environ une compagnie, vient de creuser une tranchée pour y prendre position. Le lieutenant M... s'aperçoit que cette tranchée est juste en enfilade par rapport à nous. Il va trouver son camarade, le lieutenant C... et lui dit :
« Il y a là du bon travail pour ta mitrailleuse. »
Effectivement, les deux pièces sont mises en batterie. Le télémétreur détermine avec soin la distance de tir. Les tireurs, sans se presser, pointent en même temps leurs pièces sur l'objectif pris à partie. Nous sommes tous convoqués à venir nous placer autour de la mitrailleuse pour jouir du spectacle, et au commandement de « Feu » du lieutenant C..., les deux instruments de mort déclanchent une rafale à tir rapide, c'est-à-dire environ 600 coups par minute.
Le spectacle est d une beauté tragique ! Une seconde avant l'ouverture du feu, c'était dans cette tranchée la vie ardente et combative. Quelques secondes après son ouverture, la mort a fait son œuvre. Les balles entrent dans la tranchée par un côté et, en la suivant tout de son long, empêchent tout occupant d'en sortir. Je vois très bien encore un officier, debout sur le parapet, les b;ras grands ouverts, et s'érigeant comme une croix en plein ciel. Il tombe, figé dans cette position, la face contre terre. C'est ainsi que je le retrouvai, lorsque, deux jours plus tard, j'eus l'occasion de visiter cette tranchée. Elle
était alors remplie de cadavres ennemis qui nageaient dans leur sang. J'en comptai soixante-dix. Aucun n'avait été épargné. Les premiers, criblés de balles, les derniers, moins mutilés, mais dont la face semblait encore torturée dans la mort par le rictus de l'agonie.
Et, pendant ce temps, le 76 continue son œuvre. Je rampe en avant de la ligne de mes tirailleurs, pour juger d'un peu plus près des résultats acquis. J'aperçois, à un moment donné, les quatre éclatements d'une rafale tirée avec une telle précision, qu'elle tombe exactement dans une tranchée allemande. Ce qui en résulta, je n'en sais rien. Mais je ^is sauter en l'air des bras, des jambes mélangés à des équipements, et le tout noyé dans la fumée qui montait de la tranchée.
Le soir tombe. Les nuages se sont amoncelés au-dessus du champ de bataille. Il n'est pas de claire journée qui résiste à la canonnade des artilleries déchaînées. La pluie se met à tomber. La nuit est maintenant complètement venue. Nous attendons toujours la contre-attaque allemande. Nos compagnies sont de nouveau groupées et poussées jusqu'à la crête, afin d'être prêtes à recevoir l'ennemi. Aucune ligne de tirailleurs ne nous précède. De la sorte, nous ne perdrons pas de temps lorsque l'ennemi s'avancera.
Nos hommes ont mis baïonnette au canon et se tiennent debout, enveloppés dans leurs grands manteaux. Je me retourne pour les regarder. Ils ont l'air de spectres glacés. Et la pluie tombe toujours, décevante, déprimante. Nous avons les yeux dilatés, les regards fixés dans l'obscurité. Un troupeau de moutons errant devant nous semble déceler un mouvement de l'ennemi. Dans la nuit, comme un écho funèbre, retentissent, du côté de l'adversaire, des appels désespérés : ce sont les blessés des tranchées allemandes qui réclament le secours de
leurs frères d'armes. Ce doit être en vain ; car, vers minuit, nous entendons distinctement les cris de : « Franzosen,Franzosen!... » C'est nous qu'ils appellent maintenant et veulent exhorter à la compassion.
De temps à autre un camarade vient nous trouver : « Alors, ils n'attaquent pas?... »
Toute la nuit se passe ainsi, dans l'attente, dans la fièvre et la souffrance. Je suis appuyé contre un arbre avec mon camarade, et par instants il se penche sur moi, me demandant avec sollicitude :
« Vous ne souffrez pas ? »
Comme il a faim, je ne peux lui donner que ce quej'ai rapporté de Bar-le-Duc. Toute cette nuit, sous la pluie, en attendant l'attaque, nous avons sucé des bonbons anglais.
Quand le jour se lève, l'attaque n'a pas eu lieu. Tandis que nous pensions qu'une nouvelle offensive de sa part le pousserait de l'avant, déjà l'ennemi pliait bagages, et le gros de ses forces commençait la retraite précipitée vers le nord.
10 septembre.
Il y eut encore, durant cette journée, une série de combats autour du village. Pendant la nuit du lo au ii, avant de l'abandonner d'une façon définitive, les Allemands y mirent le feu. Vassincourt flambait comme un brasier. De hautes colonnes de feu et de fumée montaient vers le ciel et éclairaient la nuit sinistrement. Elles étaient le symbole de la puissance allemande, l'expression des manifestations de sa haute culture !... (')
(i) Avant d'abandonner Revigny el Vassincourt, les Allemands y mirent le feu en jetant, dans les foyers allumés par eux, soit du pétrole, soit des tablettes de poudre comprimée. Je tiens ces renseignements d'un prisonnier blessé que j'ai interrogé à Vassincourt. Il se déclarait sozial-democrat et, comme tel, il paraissait plus enclin à reconnaître la cruauté et la brutalité des troupes de l'empereur Guillaume.
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En entrant dans Vassincourt, une odeur fétide se dégageait des ruines et des décombres. Les blessés, Allemands comme Français, avaient été brûlés par l'incendie. Le brasier fumant était comme un charnier. Cependant, — si grande est l'indiiFérence que l'on acquiert au combat ! — près des cadavres verdâtres et corrompus, assis sur une pierre et derrière un mur branlant, mon camarade et moi mangeons de vieux morceaux de viande froide comme déjeuner du matin. 11 faut que dans la lutte le cœur se brise ou se bronze.
Notre artillerie poursuit l'ennemi de son feu. Nous ne recevons pas l'ordre de nous porter plus avant. Au reste, cela nous serait presque impossible, tant nous sommes épuisés. Et durant la journée du ii, nous avons pu exploiter notre succès, mais d'une façon qui n'a rien de militaire. Que les habitants du pays nous pardonnent ; mais, après les Allemands, nous avons visité leurs caves. Nous avons su parachever dignement l'œuvre commencée.
Avant même la permission du commandant, ce tut une descente en règle dans tous les celliers. Nos chasseurs se croisaient, avec des bouteilles des meilleurs crus sous les bras. 11 en résulta même des pugilats, et notre commandant, gravement, assistait à ce nettoyage. Nous avions formé un cercle de camarades, afin de boire ensemble à la victoire de nos armes. Deux d'entre eux louaient sous des formes différentes le bonheur de boire une bonne bouteille. L'un, « l'intellectuel », disait :
« Après avoir servi le glorieux Mars, il est nécessaire de se consacrer au divin Bacchus. »
L'autre, le « matérialiste » :
« Quand on s'est fait casser la gueule, il est bon de boire un bon coup. »
Ce ne sont pas que les vins de Vassincourt qui eurent
l'honneur de nous ravitailler. Ce fat aussi le rôle des produits de basse-cour. Je me souviens notamment du chasseur Faisandier, boucher d'occasion, qui, après une lutte épique, s'était emparé de deux porcs. Aussi fier que saint Antoine, il les avait attachés chacun par une patte. Mais les bêtes n'étaient pas d'accord. L'une allait vers la droite, l'autre vers la gauche... Faisandier, pour excuser son larcin, tapait sur eux à tour de bras. Le commandant lui dit en regardant les cochons :
« Ne te donne pas tant de mal ; tu n'arriveras pas à les réconcilier : l'un est Boche et l'autre Français ! »
Notre chasseur mit vingt-quatre heures pour aller nous rejoindre avec ses bêtes, auprès d'une écluse du canal de la Marne au Rhin, où la compagnie était en petit poste.
L'auberge qui se trouvait près de l'écluse avait été mise à sac par les Allemands. Ils avaient tout pillé. Ils avaient tout détruit. Pourtant, dans la salle où gisaient les tables, les tonneaux et les bouteilles cassées, restait, fixée à l'un des murs, une photographie du Président. Ils voulaient sans doute qu'il puisse contempler leur oeuvre de destruction, à moins que, par un curieux côté de la mentalité allemande, les barbares n'aient voulu respecter le portrait du chef de l'État. J'imagine que, si jamais je rencontre en Allemagne une photographie du Kaiser, je ne le respecterai même pas en effigie...
Durant toute la journée du ii, défilèrent inlassablement sur le canal des cadavres allemands. Nos chasseurs, assis sur la berge, les regardaient avec satisfaction suivre le cours de l'eau. Ils allaient, le ventre gonflé, en des poses diverses, tout doucement, comme pour se faire admirer.
Le 12 septembre, vers i heure, le bataillon, s'étant rassemblé à la sortie est de Vassincourt, partait, et pour la première fois clairons en tête, dans la direction de
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Bar-le-Duc. On avait oublié le pas alerte des chasseurs, « ce pas qui est notre apanage, et qui fait crever de jalousie les fantassins!... » Maison marchait la tête haute et le cœur vibrant.
Le télégramme du général Joffre, reçu quelques jours après, confirmait notre orgueilleuse satisfaction :
(( La victoire sur la Marne est complète. La gauche française a avancé de loo kilomètres en cinq jours. L'enthousiasme est formidable, les troupes enragées, et la poursuite se continue avec une vigueur inouïe. Matériel, canons, blessés, tombent entre nos mains. Répandez cette bonne nouvelle !... »