PREMIÈRES IMPRESSIONS
Puisque décidément les Allemands nous laissent le champ libre, profitons-en. Joyeux, nous marchons sur le village de Lagarde, d'un pas alerte. Le chasseur Petot, essoufflé, me rattrape, et, tout fier, me présente un casque wurtembergeois et un morceau de pain de munition allemand. Ce sont nos premiers trophées, que nous ne traînerons guère longtemps avec nous.
Quand on combat, on ne se charge pas d'objets inutiles, même glorieux. Et ceux qui, plus tard, dresseront dans leur salon de réception de riches panoplies attestant leurs héroïques faits d'armes, ceux-là seront « parmi les gens de l'arrière o, qui nous ont regardés nous faire tuer. Et voilà pourquoi je n'ai pas même rapporté un bouton de tunique à l'un des miens.
Nous entrons dans le village de Lagarde. Une odeur de sang et de chair corrompue monte du sol. Les ruisseaux du village sont pleins de sang. Les rues sont jonchées d'objets d'équipement, aussi bien français qu'allemands. Il en est d'entièrement neufs. Un jardin clos est littéralement rempli de cuir — harnachement de sellerie ayant appartenu aux uhlans. Des habits, des sacs, des armes, des bidons traînent par terre : c'est lamentable.
Nous nous arrêtons dans le village. Certains hommes s'approchent des tas de décombres pour y découvrir
quelque richesse. Mais ils le font avec une certaine contrainte. J'avoue que je les regarde, un peu dégoûté. Un chasseur, assis à côté de moi, a compris ma pensée. Il crie à ses camarades :
— Cela vous amuse de faire les chiffonniers?
Pour se faire pardonner, un d'entre eux m'apporte une capote toute neuve et superbe, ayant appartenu à un officier allemand du régiment de ligne n° i3i :
— Vous avez perdu votre manteau, ce matin, mon lieutenant. Voici une capote pour le remplacer.
Je lui réponds :
— Tu crois que j'aurai assez. peu de vergogne pour la porter ?
Alors, un peu confus, il trouve une solution...
— Elle vous servira toujours de couvre-pieds !... Dans ce village de Lagarde, devenu dans son entier
un épouvantable charnier, se sont laissé surprendre deux bataillons français... Se laisser surprendre, c'est une faute au point de vue militaire. Mais c'est racheter amplement cette faute que de se défendre jusqu'au dernier, comme l'ont fait ces deux bataillons.
Il a dû, dans ce village de Lagarde, se dérouler un de ces drames anonymes, dont l'évocation fait passer un frisson de terreur. Se sentant perdus, nos hommes sont devenus des héros, et ils ont fait payer chèrement leur vie à ceux qui les avaient surpris. J'ai vu plus de quatre tombes communes contenant de loo à 3oo Allemands, surmontées d'une croix de bois, sur lesquelles était gravée par exemple cette inscription : « Hier ruhen hundert deutsche Krieger (^). »
J'entre avec un de mes chasseurs dans ce qui fut l'auberge de l'endroit. J'étais curieux de voir pour la
(i) Ici reposent cent combattants allcmantls.
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première fois des Lorrains annexés, de causer avec eux, afin de savoir ce qu'ils pensaient. Je rencontrai une bande de femmes en proie à une terreur folle. Réfugiées dans leurs caves depuis trois jours, elles avaient entendu, du fond de leur retraite, les échos du combat sanglant qui se déroulait dans le village. Assistant à la victoire successive des Allemands et des Français, elles ne savaient plus que penser ni que dire, et nous regar-^ daient d'un œil hagard, sans oser ouvrir la bouche.
En sortant de l'auberge, mon chasseur me dit : « C'est égal, on ne nous a pas fait un brillant accueil ! » La peur du Germain avait rendu les Lorrains prudents.
Le bataillon se rassemble à la sortie de Lagarde, en attendant des ordres. Je suis envoyé avec ma section à la lisière d'un bois pour couvrir le rassemblement. Brusquement, j'aperçois dans une allée forestière une patrouille de cinq cavaliers. Il n'y a pas d'erreur, ils sont habillés de gris; ce sont donc des Allemands. C'est drôle, tout de même, de voir son ennemi pour la première fois, et de se dire : mon devoir, c'est de le tuer. C'est ce que j'essaie de faire consciencieusement.
Un premier feu de salve, qui met ma section tout en joie, — lui prouvant que, décidément, « c'est pour du bon », — dégringole deux des cavaliers. Leurs chevaux galopent vers nous ; nous les arrêtons et fouillons les fontes de la selle. Dans l'une d'entre elles, je trouve une photographie de femme : c'est la fade Gretchen aux nattes blondes, qui lui prépare là-bas des confitures et des gâteaux pour son retour. Sur la photographie se trouve inscrit : Fur melnen Schatz. Je dis à mes chasseurs que cela signifie : Pour mon trésor. Un d'entre eux réplique :
— Eh bien, ma pauv' fille, tu n'es plus bien riche.
Je trouve aussi du papier à lettres marqué au chiffre
l4 CARNET DE ROUTE d'uN OFFICIER d'aLPINS
de Nicolas II, empereur de toutes les Russies, colonel du i'" régiment de chevau-légers bavai'ois, dont notre cavalier faisait partie. 0 douce ironie des combinaisons politiques ! Ce simple « chiffon de papier » m'apparaît comme un symbole. Il est la preuve matérielle que les calculs des diplomates restent vains devant le sentiment et l'intérêt des nations. Je suppose que l'empereur Nicolas II s'est vu enlever son grade de colonel. Et si quelque régiment de cosaques rencontre quelque part dans les plaines polonaises le i*^ régiment de chevaulégers allemand, il lui prouvera, j'en suis sûr, que cette déchéance militaire n'affecte pas trop leur Tsar vénéré.
m LA MARCHE EN AVANT
Brusquement, vers 4 heures du soir, l'ordre est donné à la So" division et aux bataillons de chasseurs alpins de se porter en avant, vers le nord. Bien qu'heureux de cette marche offensive, nous nous sentons inquiets, par suite de l'atmosphère d'incertitude que nous respirons.
Les Allemands ont abandonné le terrain, cela est un fait. Mais pour quel motif? Ont-ils subi une défaite importante en Alsace ou du côté de Pont-à-Mousson ? Et, comme conséquence, se replient-ils sur leurs places fortes de Strasbourg et de Metz? Ou bien ne serait-ce pas un piège qu'il nous tendent, et dans lequel ils veulent nous attirer? Ils sont partis en disant aux populations lorraines : « Nous ne vous quittons que pour un instant; car nous ménageons aux Français un nouveau Sedan. »
Et pourtant, nous trouvons tout le long de la route de nombreux objets d'équipement, qui décèlent de la part de l'ennemi un repli précipité. Serait-ce une feinte? Ou, plus simplement, leurs troupes de couverture auraientelles ainsi abandonné le terrain devant notre offensive, permettant, par le retard du choc inévitable des deux armées, la concentration du gros des forces allemandes ?
l6 CARNET DE ROUTE d'uN OFFICIER d'aLPINS
En tout cas, nous sommes inquiets; car nous ne sentons pas de masse derrière nous pour nous soutenir en cas d'insuccès.
Notre marche en avant est une poussée brusque, une ruée plus ou moins ordonnée. Nous arrivons à la nuit, après une étape épouvantable sous la pluie, dans le petit village de Donnelay. Plusieurs bataillons s'y disputent les cantonnements. Je finis par trouver une grange pour mes chasseurs et moi. Mais, chaque minute, on est assiégé par des hommes perdus dans la nuit et qui cherchent à s'abriter. Je me couche en travers de la porte d'entrée et je fais moi-même le concierge du local.
Nous gelons dans nos habits mouillés, qui collent à la peau. J'héberge, malgré l'entassement de mes hommes, la section du sous-lieutenant d'un bataillon voisin, — jeune officier sorti, depuis un mois, de l'Ecole — et qui vit dans un étonnement perpétuel. Il ne croyait pas la guerre telle qu'elle est. Il la voyait dans ses livres : méthodique et propre. Il pensait aux principes premiers : la liaison des armes, la concentration des efforts et leur succession en profondeur, l'économie des forces, etc.. Il ne songeait pas à la boue, à la pluie, à la sueur, au sang.
Et toujours cette odeur de cadavre qui nous poursuit depuis Lagarde!... La grange où nous couchons abrita les blessés des premiers combats.
Départ à 3 heures, dans la nuit, le froid et la pluie. Nous avançons lentement vers le nord. L'ennemi, décidément, nous laisse la voie libre.
Arrivée à Gélucourt vers 8 heures. Les gens nous y regardent avec plus de sympathie. Nous essayons de trouver quelque chose à manger. Mais les Prussiens ont tout réquisitionné. Tandis que les hommes non mobilisés creusaient des tranchées, leurs femmes conduisaient