LA MARCHE EN AVANT IQ
lettre du ministre de la Guerre et la réponse du président du Conseil, précisant l'objet de cette glorieuse publication :
« Allez au combat ! Le plus humble d'entre vous est utile à la Patrie. Depuis le général en chef, dont le sangfroid fait l'admiration du monde, jusqu'au dernier d'entre vous, chacun a un rôle indispensable. La gloire est pour tous. Sa lumière éclaire tous les fronts... »
(19 août 1914)
Le 19 août, à la première heure, le bataillon, avantgarde de la 29^ division (i5^ corps), traverse le bois de Mersack et s'engage dans Dieuze. Tout paraît tranquille. Quelques fenêtres ou quelques portes s'ouvrent avec précaution, et l'on entend chuchoter dans la nuit : « Voici les Français ! »
Nos hommes sont gais. Ils essaient de lire avec curiosité les enseignes des magasins et déclarent qu'ils sauront l'allemand dans quinze jours. Rien n'est plus amusant que d'entendre ces paysans basques, cévenols, dauphinois, habitants des Alpes ou Provençaux, « tous de sang latin », faire leur possible pour écorcher la langue des barbares du Nord. Mais ces distractions ne devaient pas durer longtemps.
A peine sortis de Dieuze, quelques coups de fusil nous mettent en garde. Il fait encore nuit. Le bataillon se déploie en vue du combat. Il continue sa marche sur BénestrofT par Vergaville. Nous progressons i\ travers champs. Le jour se lève, et, dans la brume du malin, apparaît le village de Vergaville.
Les balles commencent à siffler. Nous avançons par
bonds. Bientôt une balle vient toucher à la cuisse mon caporal de direction, brave petit chasseur qui avait fait la campagne du Maroc. Je me penche sur lui et lui donne l'accolade. C'était mon premier blessé. Et quand je songe à l'abandon forcé dans lequel plus tard nous avons été contraints de laisser nos blessés le plus gravement atteints, je souris amèrement en constatant la différence de nos procédés.
Notre progression ralentissait lorsque soudain, derrière nous, le canon tonne. L'artillerie entre enfin en action. A ce propos, il est intéressant de souligner la joie qu'éprouve le fantassin, lorsque, engagé dans la lutte, il se sent soutenu par l'artillerie, lorsqu'il aperçoit derrière lui les pièces qui se mettent en batterie, ou lorsqu'il entend les obus français qui, passant sur sa tête, précèdent, pour ainsi dire, sa marche en avant. Alors il s'écrie : « Il y a du bon, voilà les gros frères... »
Ainsi soutenus, nous entrons brusquement dans Vergaville. Mais ses défenseurs en étaient partis, et leur rôle de détachement avancé était terminé. Il est 7 heures du matin. Un de mes hommes s'écrie : « Voilà le combat fini », alors que ce qu'il avait vu n'était que la bien modeste ouverture à l'héroïque et macabre symphonie que nous allions entendre, dont Berlioz, d'un côté, et Wagner, de l'autre, auraient pu tirer quelque effrayant motif.
Nous recevons l'ordre de continuer sur Bénestroff.
Sans vouloir faire dans ces simples récits épisodiques une œuvre de stratège, tout en voulant rester un humble conteur, je soulignerai le côté audacieux de notre marche sur Bénestroff. Il était évident que cette position était d'une importance capitale au point de vue militaire : elle est située sur la grande voie stratégique allemande de Metz à Strasbourg, sur celte voie ferrée où les quais de
débarquement ont été multipliés, à mi-chemin entre les deux grandes places fortes. La prise de Bénestroff, par une poussée de nos troupes vers le nord, aurait été comme un coin enfoncé dans l'axe principal de résistance des Allemands, et cela aurait été trop beau.
Pour tenir une telle position, les Allemands devaient avoir accumulé les moyens de défense. Le terrain même leur semblait favorable : à la sortie de Vergaville s'étend une immense plaine limitée vers le nord par des crêtes boisées, dont la direction est sensiblement parallèle à la voie ferrée de Metz à Strasbourg. Et cette plaine n'était autre qu'un champ de tir repéré par l'artillerie allemande, où certains de ses éléments s'étaient livrés, durant la paix, à de nombreux exercices.
Avant de sortir de Vergaville, et en apercevant cette large étendue, un de mes camarades me dit :
— Beau terrain pour y recevoir un doux accueil dans toutes les formes de l'art !
C'est sur ce « beau terrain » que nous nous engageons. Bien groupés par sections, nous essayons de progresser par bonds. Les sections, se couchant brusquement au moment où l'obus arrive, et les hommes, collés les uns aux autres, la face contre terre, faisant ce qu'on appelle « la tortue », nous réussissons à faire ainsi 800 ou i.ooo mètres. Bientôt nous sommes cloués au sol. La canonnade fait ses ravages sans arrêt, sans répit. La terre est labourée par les obus percutants, de tous côtés, à droite, à gauche, en avant, en arrière de nous.
Quant aux obus explosifs, ils nous arrosent de leurs shrapnels. II n'y a que par-dessous qu'on n'en reçoive point.
Aussi mes hommes sont-ils aplatis sur le sol, bien serrés les uns contre les autres, sentant l'immensité du danger. De temps à autre, un obus tombé près de la
section nous couvre d'une pluie de terre, de balles, qui heureusement, la plupart du temps, ne crible que la véritable carapace formée par les sacs des hommes. S'il en est un qui tombe au beau milieu, cela sera un joli spectacle !
Je me suis assis face à ma section, car, ma foi, le danger est trop grand pour prendre des précautions, et je remets mon destin aux mains de la Providence ou de la Fatalité. J'allume une cigarette. Je regarde mes hommes courbés vers la terre, groupés comme un troupeau sous l'orage. Et qu'attendons-nous dans cet enfer?... Que la nuit arrive. Mais il est 9 heures du matin ! Ainsi, pendant dix heures, le bataillon resta sous cette pluie de fer qui semait la douleur et la mort, sans qu'un seul des hommes bougeât et sans que l'idée de recul entrât dans l'esprit d'aucun d'eux.
A tout instant, je regarde ma montre : 10 heures, II heures, midi. Et le soleil s'était levé, glorieux et magnifique, comme pour assister à ce drame sanglant.
Or, tandis que j'écoutais les imprécations de mes hommes, les appels des blessés et la chanson terrible des obus, j'entendis un sonore ronflement, qui contrastait d'une façon bizarre avec le bruit du combat : la plupart de mes hommes s'étaient endormis!...
Dans le courant de l'après-midi, je me glisse en rampant jusqu'à une meule de paille où se trouve mon capitaine. Il fume une cigarette, souriant et tranquille. Jamais je ne l'avais vu si calme. Et pourtant, quelle nature enthousiaste ! Je me couche à son côté. Mon camarade vient de nous rejoindre. On se concerte. Que faire ? « Attendre jusqu'à la nuit, dit le capitaine, pour sortir de cet asile de mort. Pour l'instant, tout mouvement nous vouerait à une mort certaine. »
Et voici que le sergent-major fait lever quelques hommes de sa section pour les faire aller derrière des meules. Nous lui crions :
« Ne bougez pas. »
Trop tard. La rafale part; la section est fauchée. On voit des hommes blessés qui peuvent encore se lever, qu'une deuxième rafale anéantit et décime.
Tout à coup le capitaine s'écrie : « Ça y est ! J'ai mon compte. » Je me penche sur lui. Il a la cuisse traversée d'un shrapnel. Il saigne abondamment ; mais l'artère, heureusement, n'est pas atteinte. Je lui donne à boire et je l'embrasse; car nous avions en lui, mon camarade et moi, un chef d'une bonté et d'une délicatesse infinies. Il passe l'argent de sa compagnie à mon camarade, puis, doucement, il se met à pleurer.
Oui, ce vieux Légionnaire qui avait déjà glorieusement combattu en Afrique, se laissait aller à sa douleur, tandis que dans l'air vibrant la mort passait sans cesse. Mais ne croyez pas que ce fût sa blessure qui l'attristait ainsi. Elle l'inquiétait fort peu. Il se désolait de n'avoir pu mener que pendant quelque temps sa compagnie au feu. Etre blessé le premier jour du saint baptême, avoir lutté pendant vingt ans pour préparer ses hommes à la guerre, avoir dirigé toutes ses pensées vers cet idéal unique : le combat... — et n'avoir pu assister à la consécration de son labeur, c'était pour lui comme une déchéance, une véritable défection.
La nuit vint enfin qui nous libéra. Le bataillon se rassemble dans Vergavillc et se replie sur Dieuze. La compagnie reste dans le village pour parer en cas d'attaque. Or, tandis que dans la plaine les brancardiers allaient relever les blessés, du fond des crêtes de Bénestroir surgirent dans la nuit les faisceaux lumineux des projecteurs allemands. Méthodiquement, ils balayaient la
plaine, s'arrêlant parfois pour scruter la nuit et pour déceler nos mouvements. C'était un rappel à l'ordre que l'ennemi nous envoyait. Il semblait dire : « Bien que les -ombres du soir soient descendues et masquent votre repli, nous sommes encore là qui veillons. »
Et cela avait quelque chose d'hallucinant et de terrible.