COMBAT DE VERGAVILLE
traverser Vergaville. Ils croyaient sans doute le village fortement occupé, et s'avançaient de maison en maison avec des précautions infinies.
Je profite d'une telle occasion, et, laissant un élément de surveillance devant la sortie du village, je déploie tout le reste de mon monde, chasseurs et fantassins, face à la gare de Vergaville située sur notre gauche dans un bas-fond. J'avais remarqué que des colonnes allemandes s'avançaient sur la route qui passe devant la gare en question.
Mes hommes, bien tranquilles, parce que bien dissimulés, ouvraient le feu, avec un ensemble « touchant » — c'est bien le cas de le dire — sur ces différentes colonnes, chaque fois qu'elles apparaissaient à un tournant repéré de la route. Longtemps, nous tirâmes ainsi sans riposte. J'ai la satisfaction d'avoir accompli, ce jour-là, avec toute la conscience du bon ouvrier, un sérieux et profitable travail. Après en avoir rendu compte à mon commandant, j'en rendrai compte plus tard sans remords, dans la brumeuse Walhalla, au dieu guerrier des Germains que l'empereur Guillaume II invoque tous les jours, pour la protection de ses armées.
Il est certain poteau télégraphique où, régulièrement, tous les officiers allemands venaient se coller pour inspecter notre position et chercher un abri. Bienheureux poteau d'exécution ! Je l'avais désigné à l'un de mes hommes, nommé Chambon, qui avait l'œil dessus et ne ratait jamais son coup. Du reste, pour atteindre plus sûrement l'ennemi, j'avais soin de viser le même Allemand que mon brave chasseur. Et c'est ainsi que, pendant plusieurs heures, nous avons réussi, à nous deux, à « descendre » l'un après l'autre, méthodiquement, chacun des officiers allemands qui s'exposaient imprudemment à nos coups.
Cependant, les Allemands avaient fini par traverser le village. Le sergent que j'avais laissé à la lisière extérieure du bourg vint m'avertir qu'ils se massaient vers la sortie, afin d'en déboucher brusquement. Il ne s'agissait plus de rester sur nos positions. Je n'avais pas la prétention, avec 60 hommes, d'arrêter l'offensive allemande sur Dieuze.
Je fis d'abord disparaître d'un seul bond les hommes qui avaient pris pour objectif la gare de Vergaville. Puis, je me portai vers ceux qui surveillaient la sortie du village et qui s'étaient mis à tirer sur les Allemands qu'ils apercevaient. Ceux-ci se mirent en devoir de leur répondre. C'est sous le feu qu'il fallait nous « décrocher ».
Quand j'eus compris le danger de notre situation, je nous crus perdus. Mais j'usai alors d'une audace dont l'exagération même me fut salutaire. Mes hommes s'étaient disposés chacun derrière une meule de paille. Je décidai de les faire passer derrière la crête que nous occupions, un par un, sans avoir l'air de nous presser, comme si nous nous sentions soutenus.
Alors, commençant par la droite, je passe de meule en meule afin de faire partir mes chasseurs chacun à son tour. Ceux de la gauche regardent bien de côté, avec envie, ceux de la droite. Certains d'entre eux oublient même de tirer, mais aucun ne devance son tour. Ils savent que je ne le souffrirais pas. Chaque fois que je vais d'une meule à l'autre, une grêle de balles salue mon passage. Jamais je n'arriverai au bout. Et pourtant si ! Il ne reste plus, derrière la meule voisine, qu'un de mes caporaux réservistes, nommé Gaillard, qui, figé dans la position du tireur, semble ne pas vouloir céder sa place. Je l'appelle. Il ne répond pas. Il veut que j'aille jusqu'à lui, décidément. Encore un bond. Je me penche sur lui :
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une balle lui avait traversé la tête, et il était mort sans vouloir, pour ainsi dire, abandonner la position de l'implacable combattant. Bref, sans faire de plus profondes et de plus amples remarques, je saute à mon tour derrière la crête et regroupe mes hommes.
Nous nous précipitons tous vers la route de Dieuze. Cette route suit, près du faîte, le versant d'une croupe qui s'étend de Vergaville à Dieuze même. J'eus la curiosité de faire quelques pas jusqu'au sommet de la croupe en question, pour voir ce qui se passait de l'autre côté. Et j'aperçus, à une trentaine de mètres, les compagnies d'avant-garde allemandes, les mêmes qui avaient passé par la gare de Vergaville, et que j'avais si bien accueillies, qui s'avançaient droit sur nous, précédées de leurs éclaireurs. Je ressentis au cœur un de ces coups violents qui ont l'avantage de vous forcer à prendre une prompte décision.
Mon camarade qui avait atteint les premières maisons de Dieuze, ayant compris ce qui se passait, nous faisait des gestes désespérés. Mes hommes, sur la route, n'osant partir sans moi, les répétaient non moins désespérément. Je leur fis signe de disparaître, et je leur criai en même temps : « Fichez le camp ! »
En ces moments-là, le sac ne pèse rien, pas plus que pour l'assaut, d'ailleurs. Et j'eus peine à rattraper mes hommes aux premières maisons de Dieuze, lorsque, arrivés sur la route, les Allemands nous envoyèrent quelques balles en souvenir. C'est le salut réciproque des combattants pendant la bataille, et en temps de guerre, vraiment, on est trop poli. C'est égal, nous l'avions échappé belle, mais nous avions joué un bon tour aux Allemands !...
Nous errâmes longtemps dans Dieuze avec mon camarade, à la recherche du bataillon. Mais quand nous le
retrouvâmes, il errait encore plus que nous. Il faut reconnaître qu'un sublime désordre régnait dans la petite ville lorraine : fantassins, artilleurs traînant leurs encombrants caissons, trains de combat et trains régimentaires, brillants automobiles de nos brillants états*majors, tout cela se rencontrait, se croisait, ne sachant trop que faire ni où aller. Gela sentait sinon la retraite, du moins un repli précipité.
De ce repli, je ne dirai rien, et cela pour deux raisons : une d'ordre général, une d'ordre personnel.
Encore une fois, je ne fais pas œuvre d'historien militaire. Les littérateurs de ce genre, après la guerre, discuteront longuement sur Inopportunité de notre offensive en Lorraine, sur sa raison d'être, son but... et son insuccès. Elle eût été justifiée sans doute par les circonstances, si les Allemands n'avaient pas, sans que l'on s'y attendît, violé la neutralité belge et forcé, par cela même, deux corps d'armée (le i8* et le 9^), à être détachés des trois autres composant l'armée de Lorraine, afin d'être portés vers le Nord... Mais elle fut beaucoup moins heureuse, en raison de ce fait qu'il ne restait plus que trois corps sur le front de Nancy à Saint-Nicolas. Ces trois corps, fatalement disposés en ligne, sans profondeur, auraient dû peut-être, avec plus de prudence, chercher le long de la Seille des positions de défense qu'ils auraient organisées en se tenant sur l'expectative. Mais il est difficile de porter aujourd'hui un jugement définitif sur de tels événements.
L'autre raison qui m'impose le silence au sujet de notre recul sur Lunéville est tout individuelle. J'avoue que l'évocation de ces longues colonnes d'infanterie.