‹ Carnets de route de combattants allemands, traduction intégrale, introduction et notesChapitre 11 sur 27 · PART · texte numérisé non relu

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Journal d'un officier saxon si

grièvement blessé. Un nouveau groupe de shrapnells arrive ; impossible de rester là! Nous nous replions. A plusieurs reprises, nous tentons de nous porter par sections sur la ligne de tirailleurs qui combat contre le village et qui a un urgent besoin de renfort. Mais l'artillerie française arrose de courtes rafales le bois tout entier, de sorte qu’une marche en avant mènerait à un anéantissement certain. Il fait moins mauvais sur la ligne de tirailleurs que dans les bois situés en arrière, où c’est une grêle ininterrompue. L’artillerie française est complètement invisible. Le mystère de ce tir d’une incroyable précision s’explique bientôt : nous nous trouvons sur un immense champ de tir d'artillerie [entre Lenharrée et Normée (")], et au centre duquel le village de Lenharrée, point d’appui principal de la droite ennemie, est l’objet du plus acharné des combats.

La situation était la suivante : Le corps de la Garde était parti bravement de l’avant et s’était laissé attirer sur cet emplacement, que l'ennemi connaissait naturellement comme la poche de sa veste [d’ailleurs il n’en a pas (?)]. Là, l'ennemi l’avait empoigné sur son flanc gauche, et la situation était, au $ septembre, des

(x) Lenharrée et Normée sont deux villages situés sur la Somme à 4 kilomètres l’un de l’autre et environ 8 kilomètres au sud-ouest de Villeseneux ; c’est à 6 kilomètres à l’ouest de Normée que commencent les marécages qui, sur une longueur de 18 kilomètres, de l’est à l’ouest, portent le nom désormais célèbre de « Marais de Saint-Gond ».

(2) On sait que, contrairement à la tunique française, le nouvel uniforme allemand comporte des poches de côté,

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plus critiques. De là notre marche de flanc. C'est exactement comme à Saint-Privat, avec cette différence que nous étions tous piqués dans un terrain boisé de la plus vilaine espèce : des pins et des genévriers coupés de fondrières, des fourrés épais ou de jeunes taillis. Tout cela est bombardé par l'ennemi, qui s’est naturellement couvert à la perfection et tire d’après la carte. Notre artillerie n’a presque pas d’effet, parce qu’elle ne voit rien. De là ce feu de shrapnells destructeur que nous sert l'ennemi. Malgré cela, nous croyions vers midi, après le travail de nos obusiers, que l’ennemi était battu, quand, l’aprèsmidi, sa grèle de shrapnells reprit de plus belle.

Un message d’avion, qu’un aviateur français jette par erreur devant nous à destination d’une batterie située beaucoup plus en avant, contient un ordre du généralissime Joffre aux commandants des deux corps d’armée français d’avoir à tenir cette position à tout prix, car ce serait la dernière que la France posséderait (”). Peut-être est-ce bien aussi la meilleure! Au milieu du champ de tir, court, au sud de Lenharrée, une voie ferrée, sans doute pour le transport des munitions (?). Celle-ci aurait, dit-on, été coupée par notre cavalerie, qui aurait fait sauter des ponts et la voie. Comme nous le sûmes plus tard, Par-

(x) Il s’agit sans doute du célèbre ordre du jour adressé le 6 septembre par le général Joffre à l’armée française et disant que de la bataille dès lors engagée « dépendrait le sort de la patrie ».

(2) C’est la ligne de Sommesous à La Fére-Champenoise.

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tillerie d’en face avait d'immenses quantités de munitions.

Complètement fourbus par ce feu de shrapnells et mourants de soif, nous attendons le soir. L’étoile du soir et la lune orangée éclairent un détachement de grenouilles effarées qui cherchent à rejoindre leur compagnie et surtout la cuisine de campagne. Celle-ci se trouve enfin; on se restaure et l’on prend quelques heures de sommeil réparateur, tandis que le clair de lune s’unit à la lueur sanglante du village qui brûle et que, de temps à autre, un obusier lourd envoie son pain de sucre par-dessus nos têtes vers quelque objectif lointain. Devant nous tout se tait.

8 septembre. — Nous marchons à l’attaque de l’ennemi remarquablement retranché, et cela bien que son artillerie ne soit nullement ébranlée. Me voilà encore parti à travers ces mêmes boqueteaux. Il est 3" 30 du matin. À l'horizon éclatent de toutes parts les shrapnells. Comme nous arrivons sur les premières lignes, les balles nous sifflent autour des oreilles, si bien que tout en chante et bourdonne. Ce meurtrier feu d’infanterie se double derrière nous par des shrapnells (sans doute l’ennemi suppose-t-il que nous nous replions). C’est à faire frissonner, ces perpétuels éclairs à longs rayons de feu! Nous voilà encore à travers un bois. Comme nous en sortons, s'offre à nous un spectacle imposant : le soleil com-

mence à rayer le ciel de grandes bandes sanglantes

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et éclaire, avec la lueur de Lenharrée en flammes, la retraite de l’ennemi cette fois définitivement battu (°). Devant nous, une cuvette peu profonde mène à une hauteur couronnée de tranchées. Derrière celles-ci est le village, d’où les Français s’enfuient vers l’arrière dans le bois. Maintenant commence un combat de poursuite. L’ennemi se replie de rideau d’arbres en rideau d’arbres et fait un feu enragé de shrapnells et de mitrailleuses. Mais la journée est à nous.

Le combat pour l’enlèvement du village aurait été effroyable. Déjà nos gens y étaient entrés une première fois, mais en avaient été rejetés ensuite avec de grandes pertes. Le 3° bataillon du 178° a fait au sortir du bois une attaque de flanc à la baïonnette qui a décidé l’affaire. On a pris, là aussi, deux batteries qui nous avaient si terriblement bombardés. Dans la marche en avant, on a pu voir que, des deux côtés, les pertes sont tout à fait énormes. Le long de la voie ferrée, il y avait des tas de morts français. Cette décision a exigé des sacrifices terribles. Et nous sommes encore en vie ! D’après les médecins, le 178° a environ 1.700 grands blessés, sans compter les morts. Mais aussi, c'était un vrai enfer ! D’officiers, il n’y en a presque plus.

Encore un mot sur ce champ de tir d’artillerie. Partout, il y avait des fils téléphoniques. L’ennemi

(x) On sait qu’au contraire à cette heure même c’est l’offensive allemande qui était « définitivement » enrayée sur tout le front.

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devait être tenu au courant (peut-être par quelque observateur caché) de tout ce qui se passait chez nous, dans le petit bois. Même, quand des isolés se déplaçaient, il s’ouvrait aussitôt sur eux un vif tir de shrapnells. On affirme même que des officiers d’artillerie français auraient téléphoné, grimpés dans les arbres, derrière nous. En tous les cas, toute cette histoire est bien singulière. Combat de retraite (*) à travers le champ de tir, où il faut enlever les positions une à une. Bivouac près de Connantray (?).

9 septembre. — Nous continuons la marche vers Œuvy (5). On découvre que à 1 kilomètre derrière nous, dans la vallée, des forces ennemies ont bivouaqué! Où est donc notre exploration ? Notre artillerie est arrivée malheureusement trop tard, juste à temps cependant pour tirer sur le rassemblement ennemi. Le combat reprend de plus belle. Le bataillon est en soutien d'artillerie, derrière les batteries. Bientôt, l’ennemi a pris sous son tir notre première batterie et il grêle des shrapnells et des obus, sans grand dommage. Comme les Français sont infatigables à établir des tranchées, nous trouvons de

(x) Lecture difficile ; il semble y avoir Rückzugsgefecht. D’après le contexte; ce serait plutôt encore un combat de poursuite.

(2) Connantray se trouve sur la route de Sommesous à La Fére- Champenoise et à environ $ kilomètres à l’est de cette ville.

(3) Œuvy est à environ $ kilomètres au sud-est de La Fére-Champenoise et à 3km oo au sud-ouest de Connantray.

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bons défilements (*). Avec un fracas tonitruant, les obus tombent, et parfois singulièrement près. L’un d’eux me blesse malheureusement trois hommes. Le gémissement des blessés se mêle terriblement au hurlement des projectiles qui arrivent.

Notre artillerie tire très convenablement, par groupes alternés, et parait avoir quelque effet, car, vers midi, la marche en avant reprend. Mais, vers Œuvy, l’ennemi forme un angle aigu sur notre gauche, en pays boisé. Nous attaquons de nouveau. En traversant une cuvette boisée, un feu de shrapnells nous reprend. Une patrouille de cavalerie ennemie nous a signalés. Nous nous dépèchons de gagner ces hauteurs devant nous. Une patrouille établit que la batterie ennemie n’est pas à plus de 900 mètres. Mais nous ne pouvons plus avancer, car nous n’avons personne derrière nous. Dans ce maudit bois, toute liaison se perd. Nous voyons la compagnie se replier et recevons l’ordre d’en faire autant. La 6° compagnie perd trois groupes d’un seul coup par un shrapnell (2). Derrière la lisière du bois, le 2° bataillon se retrouve rassemblé en réserve, tandis que les deux autres sont pris sous un feu violent de mousqueterie. Nous pouvons observer avec quelle méthode les shrapnells français parsèment la cuvette décou-

(x) Sans doute dans les tranchées abandonnées par les Français.

(2) Le terme Gruppe dans l'infanterie désigne généralement une escouade de 8 hommes commandés par un sous-officier,

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