‹ Carnets de route de combattants allemands, traduction intégrale, introduction et notesChapitre 12 sur 27 · PASSAGE STÉNOGRAPHIÉ DU CARNET DE L'OFFICIER SAXON · texte numérisé non relu

PASSAGE STÉNOGRAPHIÉ DU CARNET DE L'OFFICIER SAXON

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Journal d’un officier saxon s7

verte qui s'étend derrière le bois, dans la direction d'Œuvy. Malgré cette colossale dépense de munitions, il n’y a pas grand mal de fait; seul, un obus fusant (*) tombe dans notre compagnie et fait un mort et deux blessés.

Le soir, ordre de la brigade : Après les résultats obtenus à ce jour, la 32° division d'infanterie est relevée de la formation d'armée et sera dirigée vers le nord pour être utilisée à d’autres emplois tactiques (?). On s'étonne et se casse la tête! J'avais tout à fait le tableau d’une retraite quand, à 6 heures du soir, la division, à la lueur sanglante du soleil couchant, se détacha de l’ennemi, sous un nuage de poussière, couverte par le 3° bataillon et une batterie. Nous repassons sur cet effroyable champ de tir d’artillerie, par Lenharrée, où amis et ennemis gisent encore en tas épais le long de la route, à travers le paysage boisé, où nous avions tant souffert sous les shrapnells, par Villeseneux jusqu’à Germinon (5), où nous bivouaquons.

10 septembre. — Officiellement, la division est au repos. Dans la réalité, nous repartons par Villeseneux

(x) Textuellement: Vorbrenner ; peut-être un obus éclatant prématurément.

(2) Textuellement : Nach den bisherigen Erfolgen wird d. 32. I. D. aus dem Armee verbande aus geschieden u. zu anderweitzx taktischen Verwendung nach Norden dirigiert.

(3) C’est donc une retraite d’une vingtaine de kilométres.

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et nous retranchons. C’est un terrible travail avec la petite bêche d’infanterie de creuser ce sol de dur calcaire. Une fois la première position terminée, on recule d'environ un kilomètre et il faut en retrancher une autre. C’est la même histoire. La nuit vient. Sans trêve on travaille jusqu’à 11 heures du soir. Puis on s’assoit dans les tranchées et l’on reste là, le regard perdu dans la pénombre lunaire. C’est une nuit de clair de lune et partout un silence de mort. Tout le monde est fourbu et cherche à dormir un peu ; je prends pour ma section la première garde ; le commandant de compagnie (il y a longtemps que notre capitaine est blessé) doit prendre l’autre. Notre position a pour but de soutenir nos troupes de couverture et d’arrêter l’ennemi. Il a en effet tout de même fini par transpirer que nous avions été obligés de nous retirer pour ne pas être enveloppés. La II° armée, notre voisine, aurait été repoussée. Nous devions suivre. On murmure aussi que la I'° armée n'aurait pas été heureuse. On cause de ci et de là et l’on ne trouve pas la solution de l’énigme (°).

Vers 1 heure du matin, j'entends, dans le silence de

(x) La Ie armée allemande (IXe et X® corps actifs, Xe de réserve, Garde), sous le commandement de von Bülow, engagée du 6 au 8 septembre entre Montmirail et Morains-le-Petit, avait dû battre franchement en retraite le 9 sous les attaques de l’armée Foch (Marocains, 9e et 11e corps) appuyée à gauche par le rot corps de l’armée Franchet d’Esperey. La Ire armée allemande, sous les ordres de von Kluck, n’avait dû qu’à l’habileté de son chef d’éviter l’enveloppement menaçant des armées French et Maunoury; du 6 au 10, elle avait dû repasser la Marne et l’'Ourcq et se repliait au delà de Villers-Cotterèts,

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la nuit, sur l’aile gauche de notre brigade, une vive fusillade et de singuliers appels de cor et cris de hurra. Par-dessus notre tête, notre artillerie envoie quelques groupes de shrapnells vers la lointaine lisière du bois d’où viennent les coups de feu. Fusillade enragée, coups de sifflet, cris énergiques : « L’artillerie tire trop court! » jusqu’à ce que celle-ci enfin cesse et qu'un profond silence se rétablisse. Les Français avaient tenté l’une de ces surprises nocturnes qu'ils aiment, et une de nos positions avancées avait Été par eux enlevée à grands cris — très péniblement. Là, ils avaient été reçus par nos mitrailleuses, et l’on dit qu’ils auraient été fauchés par rangs entiers.

Vers 3"30, tout le monde repart encore en retraite, vers la grand’route qui mène à Châlons. Marche épouvantable. Je suis si fatigué que je vois tout vaciller autour de moi dans la colonne. A l’aube, nous atteignons la route, belle et large, une véritable route stratégique. Vers midi, nous arrivons à Châlons. Cathédrale gothique, avec une façade de style baroque, d'un goût épouvantable (*)! Par ailleurs, rues étroites avec de petites maisons minces (type anglais). La Marne est d’un beau vert. Les pionniers se préparent à faire sauter le pont. Devant l’Hôtel de Ville, buste

(x) L'expression Barock désigne en allemand ce que nous appelons plutôt le style jésuite. On sait qu’un certain nombre de nos grandes églises gothiques ont eu aux dix-septième et dix-huitième siécles leurs façades reconstruites dans ce style (qui tire son nom de l’église du Gesi à Rome). Depuis que les érudits pangermanistes ont entrepris de dé-

en marbre de Carnot, théâtralement encadré d’un drapeau de bronze et autres allégories. Nous traversons Châlons, dont les casernes sont transformées en hôpitaux, et gagnons Saint-Étienne (*), où nous avons deux heures de repos. L’après-midi, nous nous retranchons sur les hauteurs au nord de Saint-Étienne.

Grand changement de temps; il pleut à torrents pendant des heures. Mon manteau de soie réquisitionné (2) se comporte brillamment, surtout sous un manteau d’ordonnance. Nous voilà donc assis sur une gerbe d'avoine, appuyés à l’une des roues de la cuisine de campagne. Le gros bonhomme de médecin-major, d'ordinaire si jovial, est lui-même déprimé. Tout le monde se perd en réflexions sur le sérieux de la situation. Le plus épouvantable est ici l’incertitude, et pourtant elle est de règle à la guerre. Il peut ne s'être rien passé du tout de défavorable. Je me dis que nous avons là-bas poussé trop vite de l’avant (quelles impressionnantes marches à travers la Belgique et les Ardennes!) et qu’il nous faut, ayant été fort éprouvés, attendre l’arrivée des autres armées.

montrer (?) que le gothique était un style national allemand, les formes françaises des dix-septième et dix-huitième siècles ont été systématiquement proscrites en Allemagne comme d’un «goût épouvantable » et remplacées souvent par des pastiches gothiques de « pur style » que l’on est même allé, comme à Strasbourg, jusqu’à orner de statues de prophètes aux traits de l’empereur Guillaume Il!

(x) Saint-Étienne-au-Temple est sur la route de Châlons à Suippes, à 8 kilomètres au nord-est de Châlons.

(2) Voir ci-dessus, page 46.

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Ce qui contribue à relever le moral, c’est une bonne bouteille de Malaga, ainsi que l’arrivée du payeur et du train régimentaire, si passionnément attendu depuis si longtemps et qui nous apparaît comme un rêve. Il est plus facile de se renseigner sur les positions de l’ennemi que sur le chemin qu’ont pris ces bagages. Du linge propre, des bottes neuves, c’est merveilleux !

Vers 6 heures, départ pour le camp de Châlons (Mourmelon). Nous voilà repartis par le beau clair de lune sur une interminable route presque rectiligne. On passe des villages, des voies de chemins de fer. C’est une marche affreusement fatigante. Une impression grotesque réveille les esprits abattus : de la maison d’un garde-barrière sort tout à coup dans le silence de la nuit le son nasillard d’un accordéon. Encore une embuscade, mais musicale celle-l1! Vers 2 heures, arrivée à Mourmelon(); nous occupons les baraquements (ceux-ci sont immenses). Je ne crois pas que nous possédions un champ de manœuvre aussi étendu. Les rues du camp sont aimablement

(x) Il s’agit probablement ici de Mourmelon-le-Grand. Il semble bien d’ailleurs que la fatigue ait amené quelque imprécision dans les notes d’ordinaire si claires de l’officier et peut-être même quelque confusion dans la marche nocturne de sa troupe. Des hauteurs situées au nord de Saint-Étienne-au-Temple jusqu’à Mourmelon il n’y a guère plus, en effet, d’une douzaine de kilomètres, mais la route n’est pas « rectiligne », elle passe d’ailleurs deux voies de chemins de fer et plusieurs villages. Il est possible que le régiment se soit égaré, ce qui expliquerait sa marche errante de huit heures à travers le camp de Châlons.

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plantées d'arbres. Depuis Villeseneux, avec l'arrêt à Saint-Etienne, nous avons bien abattu so kilomètres.

11 septembre. — Dormi de 2 à 8 heures sur un tas de chiffons dans ce qui paraît être un local disciplinaire. On repart. Au moulin de Mourmelon-le-Petit (), on fait de très sérieux retranchements. Il semble qu’on attende ici quelque chose. On incendie le hangar à dirigeables et sans doute aussi tous les abris d’avions. L’après-midi, canonnade auprès de nous. On annonce que l’ennemi avec de faibles forces a atteint la Marne, dont tous les ponts sont coupés. Nos blessés à Châlons vont sans doute être faits prisonniers de guerre. D’après un ofhcier aviateur, l’ennemi nous aurait abattu hier quatre avions devant nous (7).

12 septembre. — Continuation de la retraite par Mourmelon et Saint-Hilaire jusqu'à Vaudesincourt. On se retranche et l’on attend l’ennemi, mais celui-ci ne poursuit pas. [Il faisait affreusement froid au bivouac.

13 septembre. — Au bruit de la canonnade, la division repart et se retire avec l’autre en réserve derrière

(zx) Mourmelon-le-Petit est à 3 kilomètres environ à l’ouest de Mourmelon-le-Grand.

(2) Ce qui suit est écrit en sténographie. Voir page 56, le fac-similé de ce passage.

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l’aile droite de la II° armée. Pluie terrible, mon manteau de soie tient bon. Les hommes se sont procuré de l’étoffe de ballon au hangar aérostatique de Châlons et ils se pavanent en imperméables jaunes. Pour gagner les derrières de la II° armée (VII et X° corps tous Prussiens) nous marchons par Bazincourt vers Boult (30 kilomètres). Jusque tard dans la nuit, la canonnade se fait entendre de tous côtés. Nous bivouaquons devant Boult, bien qu’on nous ait permis de cantonner. Comme il y a beaucoup de paille, cela peut aller.

IS septembre. — De Boult par Auménancourt et Pontgivart, nous arrivons à La Ville-au-Bois (*). Après une marche qui m’a mis à la limite de mes forces, avec la plante des pieds en feu, nous marchons au combat. C’est cela qu’on appelle la réserve! Nous avons atteint l’aile droite de l’armée et ne sommes engagés qu’en flanc. On nous signale une division de cavalerie anglo-française, mais rien ne se montre. Nous attaquons donc le village de La Ville-au-Bois. Après un combat meurtrier, le village est à nous vers le soir et est occupé par nos chasseurs et nos tirail-

(x) Auménancourt-le-Grand et le Petit sont deux villages situés de part et d’autre de Suippes à 6 kilomètres à l’ouest de Boult. Pontgivart est à 11 kilomètres sur la route de Reims à Neufchâtel. La Ville-aux- Bois est à environ 24 kilomètres au nord-ouest de Reims, à gauche et auprés de là grande route de Reims à Laon, entre Berry-au-Bac et Craonne. ÿ

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leurs (*). Ce village est très important pour l'ennemi, car il forme un point d’appui pour son flanc gauche. Bivouaç sous la pluie.

16 septembre. — Dies ater. À $ heures du matin, l'ennemi reprend avec de grosses forces le village et le cerne. Il attaque aussi de vive force, mais est travaillé par nos mitrailleuses de telle façon que les hommes gisent fauchés par rangées et que le reste, de la force d’environ une compagnie, se rend. Combat meurtrier dans le village. Nous pénétrons jusqu’au milieu. Notre lieutenant Müller avait été hier, à l’assaut du village, grièvement blessé par un coup de feu dans la poitrine; le lieutenant Hircher, notre dernier officier, tombe aujourd’hui, atteint à la tête d’un coup de feu tiré d’une maison à côté.

Dès l’entrée du village, gît un groupe d’Allemands effroyablement déchiquetés, sans doute par l’effet de notre propre artillerie dont le tir est toujours dangereusement court. Mais l’ennemi aussi les a malmenés. Sur la place du village, gisait un officier supérieur de la marine avec le crâne à moitié broyé; il n’y avait plus beaucoup de cervelle dedans. Les rues

(x) En allemand : Schütxen. Ce terme s'applique dans l’armée allemande au 2€ bataillon des chasseurs de la Garde et au 108€ d’infanterie saxon. C’est sans doute de ce dernier qu’il s’agit, ce régiment faisant partie de la 23° division (XIIe corps d’armée) laquelle, on l’a vu, s’es repliée avec la 322 division dont fait partie le 178€. Il est toutefois possible qu’il s’agisse des tirailleurs de la Garde, car il est fait allusion, le 17 septembre, aux chasseurs de la Garde.

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du village sont parsemées de cadavres français. A l'entrée, gisent aussi beaucoup d’Allemands, mais bien plus encore dans les maudits taillis qui entourent presque complètement le village et lui donnent avec raison son nom. Ce ne sont que des touffes de perches resserrées (ï), parfois mêlées de longues épines. Ce maudit trou a coûté à la compagnie deux officiers et une quantité d’hommes.

Les Français sont passés maîtres dans le combat de rues, comme du reste dans tous les genres de combat où il est possible de tirer à couvert. Ils font dans les toits de petites meurtrières par où ne passe que le canon du fusil. J’en ai fait ensuite autant moi-même et, avec un sous-officier, nous avons abattu quelques Français qui tiraient d’une fenêtre. Au milieu de tout cela, il y a de singuliers tableaux. Dans le feu le plus insensé, les coqs chantent et les lapins trottinent paisiblement dans les cours. Une vache qui s’était risquée sur la route se roulait en meuglant atteinte de plusieurs balles. Le soir, tout le monde se replie sur la grand’route, où les pionniers ont fait des retranchements. Je dors sur un peu de paille en plein air.

17 septembre. — Le combat se poursuit. À gauche du village, les chasseurs de la Garde (2) progressent à travers les taillis. Enfin notre artillerie se met à bom-

(x) Textuellement : Lauter Gruppen von engdichtem Stangenholx. (2) Voir ci-dessus, page 64, note 1.

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barder le village lui-même. Vers 9 heures, je reçois du colonel l’ordre d’enlever avec ma section une ferme à l’entrée du village; je dois me porter en avant énergiquement. Je me porte en avant. À 600 mètres du village, je suis pris sous un feu violent. Mes hommes tombent et sont blessés. Autour de moi les balles silent. Me voilà donc couché sur le guéret absolument sans secours. De l’ennemi l’on ne peut rien découvrir. Je suis tout à fait dans l’état d’esprit de l'agneau du sacrifice. Devant moi les premières maisons du village, puis à côté, une lisière de bois; plus loin à gauche, des meules de paille. De partout éclatent les coups de feu. Les balles sifflent aussi latéralement par-dessus ma tête. [Il commence à pleuvoir. Mes lunettes sont mouillées, ma jumelle salie. Notre artillerie envoie tout près devant nous des schrapnells sur l’entrée du village. Alors l’ennemi se met à semer des obus. Tout le monde se replie. Dans ma section, il me reste quatre hommes, avec lesquels, en longeant une tranchée française, sous un feu continu de l'ennemi, j'arrive par bonds jusqu’à l'entrée du village. Là je me joins aux chasseurs de la Garde qui nettoient le village. Enfin nous en reprenons possession ! Je regarde ma montre : il est 7 heures du soir.

Comment s’est passée cette journée ? je n’en sais rien. Je n’ai rien mangé et pas d’appétit. Les chasseurs ont pris des ruches d’abeilles. Il s’y trouve du miel merveilleux que l’on dévore avec délices, tandis que l'ennemi, sous une pluie torrentielle, inonde le

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village d’obus. L’un d’eux tombe dans la cour, alors que je me trouve justement à une fenêtre avec quelques officiers. Toutes les vitres volent en éclats, l'encadrement est arraché, je reçois une terrible gifle et suis pour un moment complètement sourd. Mais il n’est rien arrivé. Dans la pièce à côté, deux chasseurs ont été blessés.

Le soir, le temps s’éclaircit. Je retrouve ma compagnie, qui est encore abritée derrière la route et là aussi il a plu des obus. Le médecin-major D' Tempelhof, notre second rayon de soleil, — le premier c’est la cuisine de campagne — me fait un pansement (ma main 4 tout de même eu un petit trou) et m’emmène pour deux jours vers l’arrière à Juvincourt (") où se trouve la compagnie du service de santé. Je devais dormir dans la salle des blessés; mais cela sentait tellement mauvais là-dedans que je suis allé me coucher dans l’église, où il y a sans doute aussi des blessés, mais du moins plus d’air.

Quand, le 18 septembre de bon matin, je m’éveille, je me trouve dans une atmosphère empestée, parmi une masse de blessés français, arrivés pendant la nuit. Le matin, le village est arrosé d’obus, de sorte que mon médecin-major se replie vers les cuisines. Je reste avec les officiers de la compagnie de santé et suis bien traité. Il y a du rôti, du hachis, un

(x) Juvincourt est à 3 kilométres au nord-est de La Ville-aux-Bois et à 8 kilomètres à l’est de Craonne.

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vin blanc de pays d’une agréable saveur aigrelette, et

puis du potage Julienne. Comme il y a longtemps .

que je n’avais mangé de légumes! Entre temps, arrivent de La Ville-au-Bois des chasseurs de la Garde blessés. Là aussi l’on bombarde à obus. L’un d’eux a tué huit hommes et en a blessé plusieurs. À Juvincourt, les obus éclatent sans interruption. Le soir, l’ennemi tente une percée, mais elle est repoussée. II y aurait des tas de cadavres français derrière le village.

19 septembre. — Je continue à me nourrir près de la compagnie de santé. Devant nous, violent feu d’artillerie. Nos batteries sont postées sur la grand’route Reims—Laon. La nuit dernière, il serait d’ailleurs arrivé des mortiers. Enfin un obus ennemi est tombé dans la ferme de la Musette, située au bord de la route et où se trouve notre ambulance, et il a mis en bouillie un sous-officier du service de santé. À part cela, la journée se passe tranquillement, le village reçoit sa ration quotidienne d’obus. La nuit, ils tombent terriblement près, mais on dort tout de même.

20 septembre. — Dimanche. Comme toujours, combat dominical. Derrière nous vive mousqueterie. Ordre aurait été donné d’attaquer. Le village recommence à être couvert d’obus. Je vais retourner aujourd’hui au front dès que le duel d’artillerie le permettra. D'ici là, je goûte encore une vie divine derrière le

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front. Un homme de la compagnie du service de

. santé, qui me connaît de longue date, me procure

du bouillon exquis, de la viande de porc, du pain, des noix fraiches. J’ai en outre du vin rouge. Dépêchonsnous d’expédier cela avant qu’un obus ne le prenne ! A midi je rencontre à nouveau mon médecin-major et vais avec lui jusqu’à Amifontaine('), à 4 kilomètres en arrière où se trouve l’hôpital. J'ai un peu d’entérite, mais malgré cela j’absorbe le soir un bifteck allemand. Bon lit de paille. Rien de nouveau sur le front.

21 septembre. — Dolce farniente à Amifontaine. À l'avant, il y aurait eu encore de lourdes pertes dans une attaque sur l’ennemi, bien retranché dans le

bois. L’artillerie non plus ne ferait pas grand’chose,

parce que les Français couvrent leurs tranchées avec de gros rondins.

22 septembre. — Toute la journée passent des troupes du XIX® corps, qui doit aller prendre la droite du XV®. L’infanterie est exactement aussi décimée que la nôtre. Ce que l’on espère obtenir avec de pareils

.« renforts », le diable le dira! On croirait presque

que sur ces positions nous devons perdre jusqu’à la

(x) Amifontaine est à 4 kilomètres au nord de Juvincourt, station de la ligne de Reims à Laon.

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dernière goutte de notre sang("). Le r0$° régiment d'infanterie (?) aurait eu un combat avec les Anglais. La Saxe lève un nouveau corps d’armée sous le ministre de la Guerre von Carlowitz à destination de la Russie. Et nous qui avons tellement besoin de nous compléter ! Notre 3° bataillon se compose de 6 sections. Juvincourt aurait été encore violemment bombardé. Six hommes du 178° auraient été déchirés d’un seul coup par un obus. Un autre est tombé dans la maison de la Musette et a tué dix hommes. À leur enterrement un second obus est venu tuer deux brancardiers. Un hussard fait prisonnier et qui s’est échappé raconte que des pièces de marine anglaise seraient cachées sous des tentes portant la croix de

Genève (3).

23 septembre. — Un autre Dies sine linea. Derrière le front, on vit très confortablement.

24 septembre. — Nous prenons le repas du condamné et prenons congé de nos aimables hôtes du

(x) Textuellement : Es siebt fast so aus, als wen wir an dieser Stellung verbluten sollten.

(2) Ou 6€ régiment saxon. Il tenait garnison à Strasbourg et comptait à la 83° brigade, 30€ division, XVE corps.

(3) Le témoignage fort suspect de ce trainard se réfute de lui-même par ce fait que la marine anglaise n’avait, à cette époque, débarqué aucune de ses pièces d’artillerie pour renforcer celles de l’armée de terre. C’est seulement plusieurs mois aprés, et sur les côtes de Flandre, que quelques pièces lourdes ont été mises À terre en Belgique.

PNR EP I TR TT M NON, Je V0 I 1 Ÿ R'R AE

Journal d'un officier saxon 71

service de santé. Soirée à la cuisine de campagne dans les tranchées près de La Ville-au-Bois. Superbe nuit étoilée très froide. Malgré ma couverture en poil de chameau, j'ai mortellement grelotté des jambes. A l’aube, j'installe mon trou, qui ressemble diablement à une courte tombe, et l’améliore par l’adjonction d’un abri pour ma tête. Comme cela je peux au moins m’allonger.

25 septembre. — Journée merveilleusement claire. L’artillerie se canonne réciproquement, parfois très vivement. De temps à autre, une rafale de trois à quatre groupes, Diarrhée colossale que je guéris par la diète au biscuit (”).

(x) C’est ainsi que se termine le carnet de l'officier saxon, tombé ce jour-là au cours d’une attaque française.

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