‹ Carnets de route de combattants allemands, traduction intégrale, introduction et notesChapitre 14 sur 27 · SOUS-OFFICIER DE LA LANDWEHR · texte numérisé non relu

SOUS-OFFICIER DE LA LANDWEHR

$ août. — Aujourd’hui, quatrième jour de la mobilisation, je me suis présenté (*). Le premier homme qui m’ait reconnu et m'ait parlé fut le commerçant Sally Brandt, avec lequel, en 1899, j'avais passé l’examen de volontaires d’un an (*). Puis j'ai reconnu l’agriculteur Ratkouski, dont j'avais fait la connaissance à Lods (5). Jusqu'au soir, habillage ; passé la nuit chez Sally Brandt. Partout, conduite très libre des hommes, presque tous Polonais.

(x) Sans doute à Neutomischel, province de Posen, où a eu lieu le rassemblement du 3€ bataillon.

(2) Einjährigenprüfung. Ces volontaires s’équipent et se nourrissent à leurs frais, en retour de certains privilèges. Après nouvel examen au bout de neuf mois de service, ils passent, suivant les cas, officiers ou sous-officiers de réserve.

(3) Il s’agit de la grande ville industrielle de la Pologne russe (Gouvernement de Pétrokov). On sait les relations étroites qui n’ont cessé de subsister entre les trois parties (allemande, autrichienne et russe) de la Pologne et aussi le nombre considérable de colons allemands établis dans l’Empire russe, surtout comme ingénieurs, entrepreneurs, etc.

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8 août. — La réception de tout ce qui est nécessaire pour compléter l'équipement n’en finit pas. Hier, le capitaine a demandé qui connaissait la langue russe ; je me suis présenté et j’ai été marqué comme tel. Nous ne savons pas encore quand, ni contre qui nous partons en campagne. Notre régiment, composé de Polonais, se battrait mieux contre les Russes que contre les Français. On chante souvent des chants polonais hostiles aux Russes (ï).

10 août. — Ce soir, enfin, départ pour le théâtre de la guerre. Partout, dans toutes les rues, une grande foule nous acclame. L’état d’esprit des soldats est contraint et parfois, sans doute par suite de l'alcool, ils manquent de tenue. Quelques-uns sont abominablement ivres. Dans les wagons, où nous nous trouvons étroitement entassés, on chante; mais l’état d'esprit ne s’améliore guère que le lendemain. À Peitz (gare de l'Est) (?), nous recevons d’abord à déjeuner, etc., puis nous nous lavons.

11 août. — Je suis reconnu et interpellé par Bernaciak, un maçon avec lequel jai travaillé, il y a quatorze ans, à Gnesen (3). C’est étrange, car, il y a

(x) Ce détail témoigne des résultats obtenus au début de la guerre par la violente propagande anti-russe répandue par les agents allemands dans les milieux populaires des campagnes polonaises.

(2) Peitz est un nœud de chemins de fer important entre Guben et Kottbus (Lusace).

(3) Province de Posen.

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deux heures peut-être, je pensais justement à lui. Nous traversons la Saxe; partout accueil enthousiaste de la population. Par suite des nombreux cadeaux sous forme de limonade, saucisses, cigares, etc., l’état d'esprit des hommes se relève à vue d’œil ; ils hurlent continuellement hurra et chantént la Wacht am Rhein. Le voyage ne serait pas si mauvais, si le terrible entassement dans nos wagons ne nous causait pas de désagrément. On est installé à cinquante hommes dans des wagons à bestiaux, où sont établis des bancs grossiers. Nous sommes très serrés et ne pouvons dormir qu’assis. Il fait aussi dans ces wagons une chaleur insupportable. De temps à autre, nous sommes autorisés à descendre et recevons à manger ainsi qu’à boire.

12 août. — Nous sommes maintenant en Bavière; le paysage devient de plus en plus pittoresque. Çà et là, nous passons des tunnels de deux à trois cents mètres de long. Près de Neuhaus(*), nous voyons un “vieux burg avec tout autour de ravissantes villas; plus loin, de temps à autre, des maisons anciennes, puis nous passons encore entre des roches calcaires et des champs de houblon. La contrée devient montagneuse et toujours plus pittoresque. Entre temps nous apprenons nos premières victoires sur les Français, mais il

(x) Il s’agit probablement de Neuhaus, sur la Pegnitz (Haut-Palatinat).

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me semble que les gens se montrent sceptiques à ces nouvelles (1).

Tsar Nicolas, chien de cochon!

Tu nous salis trop le torchon!

Mais nous irons te voir bientôt Et te salerons le gâteau!

France, France,

Fais attention!

Ou nous te mettrons En saucisson (2)!

Ces deux strophes étaient écrites à la craie par quelque poétique guerrier sur la surface extérieure d’un wagon. Elles attestaient la confiance dans la victoire qui régnait dans une partie de l’armée. Nous arrivâmes à Wurzburg (5). Là, je vis entre autres un train d’Italiens et d’Autrichiens qui avaient été expulsés de France au début de la guerre et rentraient chez eux, où ils devaient se présenter. Par suite d’un

(x) Ce scepticisme, extrêmement remarquable à cette date, sera signalé plusieurs fois dans ce carnet.

(2) Bien que cette traduction soit aussi serrée que possible, il convient de la rapprocher du texte :

« Zar Nicolaus, du Schweinehund, Du machst die Sache uns zu bunt, Wir kommen dich jetzt zu besuchen, Um zu versalzen dir den Kuchen. »

« Frankreich, Frankreich, Nimm dich in Acht, Sonst wird aus dir

Ne Wurst gemacht ! »

(3) Capitale de la Basse-Franconie (royaume de Bavière).

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ordre spécial du régiment, nous disposons nos pattes d’épaules de telle manière que l’on ne puisse voir le numéro du régiment (*). Puis nous roulons non plus dans la même direction que précédemment, mais vers le sud-ouest. Çà et là, vignes.

13 août. — Nous sommes arrivés à $ heures du matin à Mannheim (2). Vers 9 heures du matin, nous sommes à Neustadt près du Hardt (5), petite ville admirablement placée dans un site pittoresque au pied de la montagne. Je remarque qu’ici, en Bavière, beaucoup de maisons sont construites en pierres naturelles; chez nous, dans l’est, on n’emploie guère que des briques, par suite du manque de bons matériaux naturels. Le soir, nous sommes débarqués à Primsweiler (*), cercle de Sarrelouis, et marchons en faisant un grand détour jusqu’à Duppenweiler (5), où nous prenons enfin nos cantonnements vers minuit. D’après l’avis du lieutenant Keil, nous serons privés par l'Angleterre des fruits de notre victoire prévue sur la France; je constate donc que ni chez les

(x) Les pattes d’épaules de l'infanterie sont amovibles et portent d’un côté le numéro du régiment ou parfois le monogramme d’un

; à 8 pe 8 prince ou souverain, chef ou colonel honoraire du corps.

(2) Au confluent du Neckar et du Rhin.

(3) Dans le Palatinat bavarois, nœud des voies ferrées qui se dirigent vers Mannheim au nord-est, Strasbourg au sud et Kaiïserslautern à l’ouest,

(4) Sur la petite rivière Prims et sur la ligne de Buschfeld à Kürprich.

(5) À 6 kilométres environ à vol d'oiseau à l’ouest du précédent.

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hommes, ni « plus haut » ne se trouve une réelle confiance dans la victoire.

14 août. — À 6"30 du matin, alarme; à 730, départ pour une marche d’exercice; retour à midi, puis service intérieur. Chaleur tout à fait inaccoutumée, beaucoup de pieds blessés et des éclopés.

15 août. — Ce matin, de $ à 10 heures, exercice de service en campagne. Au départ, on nous dit que cet après-midi nous marcherons à l’ennemi, qu'il faut tenir nos affaires prêtes et attendre le signal d’alarme. Je me félicite parce que mon calme ne m’a pas encore abandonné. J'espère que je garderai autant de sangfroid dans le combat. Nous sommes maintenant, c'est-à-dire l’après-midi, assis dans le cantonnement et attendons les événements qui doivent venir. « Qui vivra verra(")! » Peut-être est-il bon que personne ne puisse prévoir l’avenir ; peut-être aussi n'est-ce pas bon. J'attends cet avenir, assis tout habillé sur mon lit, en fumant des cigares; et je lis une édition de poche des Contes des Mille et Une Nuits, qui m'a été donnée au passage à je ne sais quelle station. « Ce n’est qu'avec du calme qu’on arrive(?)! » Telle est ma devise.

À 1"30 de laprès-midi, alerte. Nous partons et

(x) Eu français dans le texte.

(2) « Nur die Rube macht es ! »

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