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gagnons, après une marche très dure par monts et par vaux et la dernière heure sous une pluie battante, Neunkirchen (*), où nous arrivons trempés jusqu'aux os vers 9 heures du soir. Nous prenons là des cantonnements de fortune; j’échoue avec d’autres dans une petite grange où nous avons si peu de place qu’il n’y a pas même à penser à changer de vêtements et à vraiment dormir. Dans la pièce à côté, il y a une cuisine où nous séchons nos affaires tant bien que mal. Je m'entretiens en français avec les deux filles du propriétaire et suis, pour mes connaissances linguistiques, fort admiré par les braves landwéhriens.

16 août. — C’est aujourd’hui dimanche. En considération de l'épuisement général, le service sera relativement peu chargé. L’après-midi, office divin dans l’église du village. Le sermon d’adieu du pasteur, c’est-à-dire de l’aumônier, fut fait en allemand et, pour partie, en polonais. Ce sermon était très bien et vraiment chrétien, mais il me fallait toujours penser à cette parole : « Tu ne tueras point », et justement c’est cela que l’on oublie complètement. Et pourtant nous ne sommes tous maintenant rien d'autre que des concessionnaires du meurtre (?); tous les offices divins et toutes les bénédictions ne changeront rien à cela!

(x) A environ 7 kilomètres au nord de Bouzonville (Busendorf), en Lorraine annexée.

(2) Textuellement : Konzessionierte Totschläger.

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Notre capitaine s'appelle Langer; le plus ancien lieutenant, Keil. Le premier est un bon orateur (*). L'intelligence du lieutenant Keil ressort de l’opinion exprimée par lui que, dans cette guerre, « le vaincu s’en retournera avec rien, le vainqueur avec des décombres ».

Quoique diverses batailles aient déjà, dit-on, été gagnées, nous n’avons rien de vainqueurs; les Autrichiens non plus ne paraissent avoir rien fait de bon. Je ne vois nulle part même la moindre trace d’enthousiasme (?).

17 août. — Aujourd’hui, jour de repos; nous passons toute la journée dans nos greniers à foin et nous reposons.

18 août. — À 7 heures du matin, départ. Nous passons différents villages, qui tous, de même que les précédents, présentent cette disposition caractéristique, que les tas de fumier ne sont pas établis, comme chez nous, dans la cour, mais par devant, sur la rue, ce qui offre un aspect rien moins qu’esthétique ; à ce point de vue j'estime plus haut notre culture posnanienne. Les maisons d’habitation sont toutes contiguës aux étables et aux granges, ce que je ne trouve pas non plus bien compris. Au cours de cette marche,

(x) Cette phrase est rayée dans le texte.

(2) Cet alinéa est également rayé.

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nous avons eu un très grand nombre d’éclopés et de pieds blessés. Nous autres, nous arrivimes tout à fait épuisés vers 3 heures de l’après-midi au village de Gauvwies (”). Là, il n’y a plus absolument rien à se procurer par achat, personne n’a plus rien de reste, les troupes qui ont passé par ici avant nous ayant tout acheté.

19 août. — Départ à 9 heures du matin. Au bout de quelques heures, nous passons la frontière luxembourgeoise; auparavant nous avions traversé la très pittoresque petite ville lorraine de Rodemachern (*), qu’entourent de vieux remparts. La beauté de cet endroit m’a véritablement enthousiasmé ; je n'ai jamais vu un ensemble aussi pittoresque; les remparts et les maisons, tout était très vieux et extrêmement intéressant comme architecture.

Le Luxembourg paraît avoir ici des dénivellations moins importantes que la Lorraine, où il nous fallait sans cesse gravir et descendre de longues côtes. Vers 4 heures de l'après-midi, nous reçûmes en plein champ notre repas à la cuisine de campagne, puis on nous installa dans la ville de Bettenbourg (5), dans la salle de gymnastique d’une école. Les habitants parlent ici allemand et français; je suis frappé du

(x) Sur la rive gauche de la Moselle, à 13 kilométres au nord-est de Thionville.

(2) A 10 kilomètres au nord-ouest de Gauwies.

(3) À environ 11 kilomètres au sud de la ville de Luxembourg.

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très grand nombre de cafés qu’il y a ici. Nous pouvons du moins acheter enfin pour notre argent ce dont nous avons besoin. Bettenbourg a environ 3.000 habitants.

20 août. — Départ à 9" 4$ du matin. Nous passons Leudelange, Bertrange, Mamer et arrivons l’aprèsmidi à Koërich (*). Là, cantonnement chez M. Genglerpeter, un très brave paysan. Les marches comportaient chaque jour 32 kilomètres en moyenne, moins par conséquent qu'aux manœuvres; le paquetage toutefois est sensiblement plus lourd : 150 cartouches, sans compter tout le reste. Les journées sont toujours très chaudes.

21 août. — Vers 6 heures, nous entendons du côté de la frontière une canonnade ininterrompue, à environ 30 kilomètres de distance, je crois. Nous n'avons aujourd’hui que du service intérieur et restons sur place. J'utilise mon temps à examiner la très vieille ruine en pierres de taille du château fort situé au milieu du village. Extrèmement pittoresque ! Les formes gothiques témoignent d’une époque reculée.

À l'instruction, nous apprenons que la canonnade de ce matin provient de ce que la forteresse frontière

(x) La route suivie par l’auteur contourne donc la ville de Luxembourg par l’ouest.

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française de Longwy a été bombardée par notre artillerie. On admet ici que la place est tombée, parce que depuis quelques heures on n’entend plus la canonnade (1).

A toutes les instructions, on nous raconte des choses à faire frémir sur la méchanceté des Français, ainsi : que les blessés restés sur le terrain ont les yeux crevés, les oreilles et le nez coupés, etc.; on

nous donne aussi à entendre que nous devons agir sans ménagements. J'ai l'impression que tout cela nous est raconté à seule fin que personne ne reste en arrière ou même ne passe du côté français; nos hommes ont aussi la même opinion (?).

22 août. — Première journée intéressante pour moi depuis ma mobilisation. À 1" 30 du matin, tous les hommes cantonnés à Koërich ont été réveillés par

(x) Cette phrase est rayée dans le texte. On sait que la petite place de Longwy ne capitula que le 27 août, après la destruction de toutes ses défenses par un bombardement de vingt-quatre jours. Longwy est à 20 kilomètres à vol d’oiseau de Koërich.

(2) Ce passage met singulièrement en relief les méthodes employées par le commandement allemand pour amener ses troupes au degré de surexcitation nécessaire à ses sinistres procédés. Malgré le scepticisme qui accueille ces calomnies évidemment trop grossières, on verra plus loin qu’une partie de ces imputations finit cependant par impressionner même les esprits pondérés comme celui de l’auteur de ce carnet. Du moins rapportera-t-il plusieurs fois sans observation des légendes du même genre circulant parmi des camarades sans doute plus crédules. On sait par ailleurs que nombre de soldats posnaniens ont préféré passer dans nos lignes, au risque de se faire tuer, plutôt que de combattre la France, en laquelle ils voient encore le champion des libertés polonaises.

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une alarme sans batterie ni sonnerie(") et emmenés dans une direction inconnue. Nous — en tout huit hommes — ne fûmes pas réveillés du tout et dormiîmes jusqu’à 7 heures, heure à laquelle nous nous réveillâmes tout seuls et nous aperçûmes de la belle histoire. Je rassemblai tous les camarades logeant dans le haut du village et qui n'avaient pas été réveillés; cela faisait avec moi dix-neuf hommes en tout. J’admis que tout le monde avait continué à marcher dans la même direction que précédemment et partis donc avec mon détachement vers Steinfort (?), où je laissai en passant un de nos hommes, l’exempt Jerske, qui avait des rhumatismes articulaires dans les jambes, au poste dela Croix-Rouge. Nous autres, nous passâmes la frontière belge et rencontrâmes bientôt un camion automobile, qui nous chargea et nous mena en une demi-heure à Arlon (5), ville d'environ 12.000 habitants.

Là, j'essayai, par le quartier général, de savoir où se trouvait notre bataillon, mais personne n’en (f) avait la moindre idée. L’après-midi fut employée à occuper la gare d’Arlon. Le soir, il se répandit le bruit qu’une division de cavalerie française nous aurait

(x) Stiller Alarm.

(2) À 3 kilomètres au sud-ouest de Koërich.

(3) Arlon est en effet à 7 kilomètres de Steinfort, et à 3 kilomètres seulement de la frontière luxembourgeoise.

(4) À la place du mot en (davon) il y avait ce membre de phrase effacé : « où se trouve le Ve corps d’armée de réserve ».

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coupés du quartier général du V® corps d’armée, qui se trouvait à quelques kilomètres dans l’ouest, et qu’elle marcherait sur Arlon. Le peu de troupes qui se trouvaient dans la ville, y compris nous, fut envoyé en avant; mais, quand on sut que l'attaque était déjà repoussée, on nous fit revenir et nous passimes la nuit à la gare, où nous reçûmes à manger. La soidisant division était en eflet une compagnie française égarée, qu’on avait faite prisonnière avant même que

-nous fussions arrivés sur les lieux (*). Le même soir,

nous vimes environ 200 prisonniers français que l’on transportait en chemin de fer vers l’est.

23 août. — Ce matin, vers 8 heures, j'ai cherché encore à avoir des nouvelles de mon bataillon, mais en vain. J’appris, dans la ville, qu’à environ 35 kilomètres vers l’ouest d’Arlon il y avait eu une grande bataille (2), dans laquelle les Français auraient bien été repoussés d'environ 10 kilomètres et où nous aurions eu des pertes tout à fait énormes; celles-ci auraient été causées en partie par un espion français qui, à l’aide de signaux et de boules lumineuses, aurait indiqué à l'artillerie française les endroits où se tenaient ou passaient les formations en rangs serrés, dans lesquelles les projectiles de lartillerie faisaient

(x) Cette phrase a été rayée dans le texte.

(2) La région indiquée serait celle de Bouillon, où effectivement l’armée allemande rencontra une vive résistance de la part des corps d’armée français couvrant Sedan.

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ainsi des vides effroyables. Des régiments entiers de notre côté auraient été complètement anéantis. J'ai vu l’espion en question et quelques autres, assis prisonniers au palais de justice ; ils doivent être fusillés] ce soir. Une partie d’entre eux ont été exécutés ce soir même. |

Je visite la ville. L'église, construite en pierres naturelles dans le style gothique français, est admira-| blement belle ; le palais de justice est aussi une belle construction en pierres. La ville elle-même est jolie et propre. Les habitants se plaignent de brutalités de la part de nos soldats. En traversant la ville, j'ai vu comment la vieille église de Saint-Martin avait été transformée en écurie (*). J'ai vu beaucoup de blessés. Presque tous m’expliquèrent n’avoir, dans les premiers moments après leur blessure, éprouvé aucune douleur, hormis la sensation d’un coup; c’est seulement plus tard que vient une impression de brûlure, | etc. Les projectiles français ont une surface extérieure cuivrée, ce qui amène souvent dans les blessures de la suppuration; nos cartouches d’infanterie sont à ce point de vue plus aimables.

À notre gare, il y a quelques blessés français, | soldats et officiers, qui sont soignés par nos méde- |

(x) Ce détail remet au point fort utilement les protestations des | brochures de propagande allemande contre les journaux illustrés | anglais, coupables à leurs yeux de « fantaisie » calomnieuse, pour avoir représenté un intérieur d'église utilisé comme écurie par des cavaliers allemands. Voir A/bum de la Grande Guerre publié en six lan- | gues par le Deutscher Uberscedienst à Berlin (Georg Stilke), n° 1, page 19. |

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cins; je fus frappé de la beauté corporelle des offciers, qui fait impression à tout le monde. J’apprends de différents côtés que les Français maltraitent nos prisonniers; une femme aurait crevé les yeux à un uhlan (?); il y aurait eu aussi des fourberies faites du côté français en hissant le drapeau blanc. L’aprèsmidi, arrivent de nouveaux transports de prisonniers et de blessés; j'apprends de ceux-ci qu’à environ 30 kilomètres au sud-ouest d’Arlon, depuis un jour et demi, une furieuse bataille fait rage et que les deux partis y auraient éprouvé des pertes inouïes. J'entends de courtes salves derrière la gare; ce sont les francs-tireurs qui auraient tiré sur nous dans cette bataille et que l’on fusille.

24 août. — Aujourd’hui non plus je n’ai rien pu apprendre sur notre troupe. La bataille au sud-ouest d’Arlon semble se poursuivre, car on entend toujours la canonnade. Il arrive toujours de nouveaux trains de blessés. J'apprends de ceux-ci que les Français, quand ils sont attaqués de près, font les morts et que, lorsque nos gens ont passé près d’eux en courant, ils se relèvent d’un bond et font feu sur eux par derrière. Les plus grandes pertes nous

(zx) Cette légende des yeux crevés aux soldats allemands par la population belge et française est l’une de celles qui ont été le plus singulièrement répandues en Allemagne au début de la guerre. Elle a été réduite à néant, comme l’on sait, par l’enquête scrupuleuse menée à ce sujet par le journal socialiste Vorwaerts ainsi que par le comité catholique Pax de Cologne. Cf. ci-dessus, page 29, note 2.

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sont causées par l'artillerie française, qui tirerait remarquablement bien. Les Français placent leurs mitrailleuses sur des points élevés, tels que tours, pignons, arbres, etc., et de là font feu sur nous; par contre, les fantassins ne paraissent pas braves, on dit qu'ils se rendent en masse. Je constate chez nos troupes une grande surexcitation contre les Français (*), ce qui se manifeste par leur attitude à l’égard des prisonniers ; par contre, nos officiers et médecins se montrent justes à leur égard. Partout on parle de pertes énormes dans la bataille.

Nous devons partir demain matin, à 6 heures, avec un officier et trente hommes de mon régiment. Je quitte la gare avec mes dix-huit hommes (y compris un homme de la 4° compagnie qui se joint à nous) et m'installe au n° 60 de la rue des Voyageurs, où

(1) Il est inutile de discuter ici une à une toutes les allégations mensongères contenues dans ces pages. Il suffira de renvoyer, à ce sujet, à ce que l’auteur du carnet écrivait lui-même le 21 août. Notons toutefois que la plupart des « fourberies » reprochées aux Français sont précisément celles qu’établissent avec détails circonstanciés, à la charge des Allemands, les rapports officiels belges ou français : ainsi pour l’emploi abusif du drapeau blanc, les redditions feintes, les

sévices sur les blessés, etc. Il semble que le commandement allemand.

ait eu soin dès le début de lancer ces allégations contre l’ennemi, afin de se couvrir lui-même. Notons, d’autre part, que le reproche fait aux Français de placer des mitrailleuses sur les lieux élevés devait être le prétexte invoqué pour justifier le bombardement systématique de tous les monuments. Enfin signalons l’amusante contradiction entre les « pertes énormes » avouées par les Allemands et l'accusation de lâcheté à l’égard des troupes françaises ; ce qui ressort avant tout de ce sÿstème, c’est la « grande surexcitation » recherchée, et obtenue en effet, dans la troupe allemande, à l'égard des Français.

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nous passons la nuit. J’envoie à notre compagnie par la poste militaire une carte, pour l’aviser de ce que nous faisons et où nous nous trouvons.

2$ août. — Par ordre du commandant de place, nous marchons seuls, dix-neuf hommes, vers Virton (ï), dans les environs de laquelle se trouverait maintenant notre régiment de réserve. Tout le long du chemin nous entendons de plus en plus fort la canonnade dans la direction de Longwy. Après 11 kilomètres de marche, nous faisons halte à Châtillon (?) et faisons cuire nos conserves, Quelques kilomètres plus loin, dans le village de Saint-Léger (5), qui compte environ 2.000 âmes, nous fümes retenus par le capitaine de la 9° compagnie de notre régiment, lequel y était de garde et nous employa au service de nuit avec lui. Là aussi, j’apprends de beaucoup de camarades que les civils tirent sur nos troupes et auraient, dans un village peu éloigné d’ici, massacré beaucoup de blessés (+).

A Saint-Léger, a été établie une assez grande ambulance pour les blessés, lesquels sont installés en partie dans l’église. Pour la sécurité de cette église et de ses

(x) À 25 kilomètres environ au sud-ouest d’Arlon et à 6 kilomètres seulement de la frontière française.

(2) Petit village sur la route d’Arlon à Virton.

(3) Sur la route de Virton. Le village est sur une hauteur entourée de trois côtés par de grands bois, dits Bois de Saint-Léger.

(4) Cf. ci-dessus page 85, note 2, etc.

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dépendances, nous construisons, sur les rues qui aboutissent à la place de léglise, des barricades. Les bois des alentours seraient remplis de détachements français dispersés, de sorte qu’il ne parait pas impossible que ceux-ci, poussés par la faim, puissent venir la nuit attaquer le village. Aussi le service de garde est-il sévère, bien que personne ne prenne au sérieux la construction des barricades.

26 août. — Nous continuons d’appartenir à la 9° compagnie et faisons du service de garde. Il y a ici un certain désordre; le capitaine organise en conséquence des exercices, etc., ce qui cause chez les hommes un grand mécontentement.

27 août. — Aujourd’hui nous enterrons avec tous les honneurs, dans le cimetière d’ici, un lieutenant et un soldat tués. Le capitaine fait une courte oraison funèbre et dit le Pater après que le prêtre catholique a aspergé d’eau bénite les cercueils; puis nous tirons trois salves d’honneur.

28 août. — Le matin, exercice ; aussitôt après, tir réel sur des mannequins que l’on à installés à soo mètres. Un paysan français s’aventura dans la zone de feu et s’en tira par une fuite éperdue. Chaque

homme tira 15 cartouches. Ma section, composée de

9 hommes, a marqué 4 buts, dont 3 têtes. L’aprèsmidi, je fus transporté avec notre sergent-major À

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Meix-le-Tige(*), où nous devions acheter de l’avoine. Il était très difficile d’en obtenir dans le voisinage, car on manquait de bras partout pour la rentrer et la battre. Toutefois, quand j’eus expliqué (comme interprète) au maire de Meix-le-Tige que, si nous ne trouvions pas en deux heures 10 quintaux d’avoine, le village aurait à payer 2.000 marks de contribution, on nous livra en moins d’une heure les 10 quintaux et nous donnâmes ce qu’on appelle un bon de réquisition, par lequel notre Gouvernement s'engage à payer après la guerre.

29 août. — Je reçois la mission d’accompagner avec deux hommes un convoi de blessés allemands et français chargés sur quatorze chariots à ridelles, jusqu’à la gare de Messancy (°), à environ 10 kilomètres au sud d’Arlon, et de les livrer là. Départ de Saint- Léger pour Châtillon et Meix-le-Tige, Tout est exécuté. Retour le soir.

30 août. — À 9 heures du matin, notre compagnie quitte Saint-Léger. La route passe par le champ de bataille aux environs d’Ethe (5). Nous voyons des voitures dispersées, etc. ; restes de villages à moitié brûlés. Une mauvaise odeur se fait sentir, sans doute

(x) À environ 4 kilomètres de Saint-Léger.

(2) Sur la route de Longwy.

(3) À 4 kilométres au nord-est de Virton. Les combats auxquels il est fait allusion avaient été livrés la semaine précédente.

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par suite du grand nombre de cadavres d'hommes et de chevaux qui gisent encore quelque part sans sépulture. En chemin, j'apprends que l’on agit avec la dernière rigueur contre tous les civils qui prêtent assistance à l'ennemi; récemment, par exemple, on a fusillé deux prêtres qui avaient enterré des armes, d’autres sont arrêtés et retenus comme otages (*). Nous passons la frontière française. La marche va toujours en montant, par une grosse chaleur d’été. Sur le sommet du plateau nous faisons halte vers midi ; nous y retrouvons le bataillon au complet et prenons notre repas. Après quelques heures, nous repartons et marchons en descendant, sur une route excellente, le long d’un ravin profond d’une centaine de mètres, entre de magnifiques bois à feuilles caduques, deux heures durant, jusqu’à Longuyon (°). Cette ville a été, pendant la bataille d’il y a quelques jours, bombardée par notre artillerie et pour la plus grande partie détruite. Notre route nous mène à travers des ruines et des murs calcinés, triste illustration de la guerre! Peu de maisons seulement sont restées entières (3). Nous marchons maintenant en formation de bataillon et traversons de belles forêts

(x) Sur l’abominable abus de pouvoir que révèle ce témoignage, voir DAMPIERRE, L'Allemagne et le Droit des gens, page 239. On retrouvera le texte même de ce passage dans le hors-texte ci-dessus, page 80.

(2) Chef-lieu de canton de Meurthe-et-Moselle, à 14 kilomètres au sud-ouest de Longwy.

(3) Sur les dévastations de Longuyon, voir les illustrations allemandes reproduites. DAMPIERRE, op. cif., page 219,

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d'arbres à feuilles caduques, comme d’ailleurs elles sont partout ici, car il n’y a pas du tout de forêts de conifères. Nuit au bivouac.

31 août. — De mes dix-huit hommes, la moitié sont restés à Longuyon près des bagages; avec le reste j'arrive, après une marche de quatre heures à travers des champs piétinés et des localités dévastées, à Romagne (*) près de Verdun, où je retrouve la 1° compagnie. Je montre au capitaine mes attestations, que je me suis fait donner tant à Arlon que par la 9° compagnie, et la chose est arrangée. On n'avait même pas su du tout, le matin de l’alarme en question, que nous n’étions pas au rassemblement ; tout s'était passé en grande hâte et les chefs d’escouade avaient annoncé « tout le monde présent ». J'ai appris que la direction de marche de notre bataillon avait été tout autre que je ne l’avais alors présumée ; on avait marché vers le sud et, après une étape très dure, notre bataillon avait pris part à la bataille qui eut lieu tout autour de Longwy.

Dans cette affaire, notre compagnie eut un sousofficier tué et en outre un soldat blessé; c’étaient donc de petites pertes. Mais d’autres de nos unités eurent des pertes énormes, en partie de ce fait que, par un malentendu, elles furent canonnées par leur

(x) Sans doute Romagne-sous-les-Côtes, arrondissement de Montmédy (Meuse).

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propre artillerie; plusieurs centaines d'hommes seraient tombés par suite de cet accident. Mon arrivée suscita donc l’étonnement général, car l’on me croyait tombé dans le combat, ma carte d’Arlon n'étant pas arrivée; il y avait même des gens qui afirmaient m'avoir vu après le combat gisant mort dans le bois, le buste relevé et la tête traversée d’un coup de feu. En général les gens avaient l'air content de me revoir vivant. Les tentes de la compagnie sont dans le village de Romagne, tandis que les hommes mêmes se trouvent en avant, à une demi-heure de là environ, dans des tranchées, lesquelles ont été creusées pendant la nuit, parce que nous serions certainement observés par des avions français pendant le jour. Moi aussi je me rends là-bas et prends ma place dans la tranchée, où nous passons toute la nuit.

1 septembre. — On entend la canonnade du côté de la place de Verdun. Un avion français survole très haut nos positions et disparaît dans la direction de Verdun; peu après, nous recevons des obus et nous replions à environ 300 mètres de côté dans le bois. Cette manœuvre n’a pas été aperçue par l'artillerie française, et celle-ci croyant que nous sommes encore dans les tranchées, nous avons été dans le bois absolument préservés des projectiles. Plus tard nous sommes retournés dans les tranchées, renforcés par quelques compagnies; nous étions destinés à servir de soutien à notre artillerie, laquelle était en batterie

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derrière nous et bombardait énergiquement avec des shrapnells la forteresse, ainsi que l’ennemi qui faisait une sortie. Le combat d’artillerie s’étendait sur un large front, car, même sur les hauteurs, tant à droite qu’à gauche de notre position, il y avait de Partillerie, et les obus et shrapnells volaient de part et d'autre avec un sifflement singulier et un hurlement plaintif. Beaucoup explosaient en l’air à une certaine hauteur et ceux-là sont les plus dangereux, car ils tuent de haut en bas et, dans les tranchées ordinaires, on est presque sans protection contre eux. Les obus qui n’explosent qu’au choc sont peu dangereux; on les entend naturellement arriver et on se jette à plat par terre; quand ce projectile ne tombe pas immédiatement à côté de vous, on est ainsi à peu près sûr de ne pas être touché. L’attaque des Français ayant été repoussée par l’artillerie, nous sommes relevés vers 3 heures; nous rentrons dans le village de Romagne où sont nos tentes et nous y passons la nuit. Entre temps, le reste de mes 18 hommes a rejoint ici.

2 septembre. — À midi, retour dans notre ancienne position. Pas de canonnade.

3 septembre. — À 1 heure de l’après-midi, relève et retour aux tentes. Vers le soir, l'Empereur est arrivé à Romagne en automobile et s’est entretenu quelque temps dans la rue du village avec le commandant de la division. J’eus l’occasion d’approcher

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assez près de l'Empereur et de l’observer. Il se carrait dans l’auto et gesticulait vivement de la main droite en parlant. Mais son visage paraissait fatigué, les traits tirés, et les yeux étaient sans expression. L'Empereur a serré la main à plusieurs officiers et adressé quelques paroles de remerciement aux hommes qui se pressaient autour de lui. Ensuite il a quitté le village en auto. Le soir, notre lieutenant Keïl nous a dit que l'Empereur aurait apporté de très bonnes nouvelles du théâtre de la guerre. Aïnsi plus de 80.000 Russes auraient été faits prisonniers et l’un de nos corps d’armée se trouverait déjà sous Paris ; le gros des forces françaises serait maintenant dans le sud de la France (*). Bien que partout l’Allemagne ait jusqu’à présent l’avantage, je ne puis me défaire d’une singulière impression, un pressentiment que, malgré cela, tout finira mal.

4 septembre. — Ce matin, toute espèce de petit service près des tentes. À midi, départ pour les tran-

chées, où nous restons sans être dérangés jusqu’au.

lendemain. D’une façon générale, d’ailleurs, on ne

(x) On saisit là le mélange d'erreur et de vérité qui caractérise les ñouvelles répandues dans les masses populaires allemandes. A la date du 3 septembre, les avant-gardes de von Kluck étaient effectivement arrivées près de Paris, mais le repli stratégique du gros des forces françaises n'avait guère dépassé la ligne de la Marne. Quant aux Russes, ils inondaient la Galicie et menaçaient la Prusse Orientale, au point que les Allemands croyaient devoir rappeler de Belgique dés forces importantes pour les leur opposer.

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dort plus maintenant qu’en plein air, sur les positions, dans les tranchées ou auprès et, quand nous rentrons à Romagne, dans les tentes, ce qui revient à peu près au même. On se couche comme l’on est, et l’on se couvre avec le manteau. Bien que les journées soient ici très chaudes, les nuits, chose étrange, sont extraordinairement fraiches, et je suis souvent réveillé par le froid, pour me rendormir malgré tout à force de fatigue. Je crois que beaucoup d’entre nous rapporteront de cette manière de camper à l’air libre des rhumatismes et autres maladies qui se feront sentir, sinon tout de suite, du moins plus tard.

ÿ septembre. — À midi, relève, retour aux tentes. Il y a du mécontentement dans la compagnie; les troupes ont un rude travail aux retranchements et, malgré cela, on ne leur donne aucun repos, mais, au contraire, du service tout à fait superflu, comme, par exemple, pour leur apprendre à rendre les honneurs. En outre, la compagnie souffre du manque des choses les plus indispensables. On ne nous donne avec le pain aucune viande, saucisses ou lard, et il faut que les hommes mangent leur pain sec. On ne peut rien acheter nulle part, il n’y a même pas de cantinier. Dans d’autres bataillons, il parait que c’est mieux, En outre, les gens sont maltraités ; les grossières injures de la part du capitaine et du sergent-major sont à l’ordre du jour ; pour la moindre infraction le soldat doit rester debout attaché à un arbre pendant des

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heures ; à chaque jour d’arrêts en temps de paix correspondent en temps de guerre deux heures dans cette position. L’usage de la langue polonaise est interdit aux hommes ; je ne puis imaginer de mesure plus maladroite. Où tout cela mènera-t-1l? Le plus sympathique de tous nos supérieurs est encore le lieutenant Keil; les autres ne sont pas aimés.

6 septembre. — Aujourd’hui dimanche, service divin avec sermon en allemand. C’est bien en temps de guerre que l’on reconnaît toute la valeur de la religion ; là seulement on voit bien ce qu'est la créature abandonnée, l’homme, sans le secours de Dieu.

À midi, nous retournons dans les tranchées, mais vers minuit la situation change. Le régiment tout entier abandonne la position près de Romagne et marche toute la nuit, presque sans arrêt, avec armes et bagages, en décrivant une courbe de l’est à l’ouest autour de Verdun; on passe la Meuse et l’on ne prend position que vers 11 heures du matin au nordouest de Verdun.

7 septembre. — Cette mesure a été prise parce que les Français enfermés dans la place ont tenté de sortir vers le sud, pour rejoindre le gros de leurs forces, et l’on voulait nous avoir sous la main, car il se livre en ce moment au sud de Verdun une grande bataille, où plusieurs corps d’armée sont

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engagés (*). On entend, pas trop loin, une violente et persistante canonnade. Le jour, notre bataillon reste À couvert sous bois ; la nuit, nous creusons des tranchées face au fort, qui se trouve à environ 6 kilomètres de nous. Nous sommes ici encore en soutien d'artillerie et alternativement en réserve.

8 septembre. — Une petite troupe reste dans les tranchées, le reste prend position à couvert dans le petit bois voisin. On entend encore la canonnade. Nous recevons toujours notre repas de la cuisine de campagne, qui vient jusqu'ici du village voisin. Quant à l’eau, on va la chercher au village. De temps à autre, nous entendons, tantôt loin, tantôt près, éclater des obus français ; il arrive aussi ce que nous appelons des « aveugles » (*), c’est-à-dire des obus qui n’éclatent pas du tout et qui constituent par suite un danger quand ils explosent plus tard pour une raison quelconque. Un sous-officier d’artillerie m'explique pourquoi les Français ne tirent pas avec les shrapnells, c’est que ces projectiles, chez les Français, sont loin d’avoir la même portée qu'avec nos canons, et nous sommes pour le moment à environ 6 kilomètres des forts situés en face de nous.

9 septemhre. — Au matin, retour dans le petit

(x) C’est la première journée du retour offensif des Français, appelé bataille de la Marne.

(2) L'expression allemande est : Blindgünger.

bois. Nous passons la nuit comme toujours dans les dernières semaines, c’est-à-dire sur la terre nue et couverts par notre manteau, ou éventuellement par la tente. Malgré cela, je suis resté en bonne santé jusqu’à présent, ce qui m'étonne, parce qu’en général j'ai une tendance à m’enrhumer facilement des bronches ou du cerveau. L’après-midi, dans le bois, il y eut un nettoyage général des fusils; ce après quoi, à la lisière du petit bois, un appel devait

se faire..., mais il n’eut pas lieu pour la raison sui-

vante : un ballon captif français, qui se tenait très haut au-dessus de Verdun, devait nous avoir remarqués dans le bois, car tout à coup il se mit à pleuvoir sur nous des obus à droite, à gauche, devant, derrière ; l’un d’entre eux tomba à 25 pas derrière moi et je reçus un peu de terre dans la figure. Tout le bataillon, qui se trouvait à différentes parties du bois, s'enfuit précipitamment, abandonnant sacs et paquetage; les obus français tombaient derrière lui, mais heureusement sans causer de mal. Je restai cependant tranquillement couché à ma place, parce que je calculai, et justement, que les prochains coups étant tirés à la poursuite des fuyards passeraient audessus de moi. C’est bien ce qui arriva. Le bombardement du petit bois cessa bientôt, et c’est seulement sur notre artillerie que l’on tira quelque temps encore.

Ce qui est intéressant, c’est qu’à la place même où tomba l’obus qui me mit en danger, se tenait, peu de

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temps auparavant, notre commandant de compagnie, lequel faisait à la compagnie une conférence ; mais, quand les premiers obus commencèrent à tomber, il abandonna le petit bois en grande hâte avec tout l’état-major du bataillon, en même temps que les autres. C’est seulement tard dans la soirée, quand il fit noir, et que le ballon, si même il n'était pas redescendu, ne pouvait plus nous voir, que tous revinrent chercher leurs affaires; après quoi, nous allâmes dans la tranchée, à environ un kilomètre et demi de là. Mais le beau temps, qui nous avait jusqu'ici toujours accompagnés, se transforma cette nuit en une pluie odieuse, qui nous gêna dans notre travail. Chacun se protégea comme il put avec son manteau et sa toile de tente; la plupart dormirent bien emmitouflés, et je suis persuadé que, si l'infanterie française avait cette nuit-là tenté sur nous une sortie, nous aurions été probablement culbutés. Mais il n’y eut rien de tout cela ; les Français se contentèrent de fouiller avec leurs projecteurs le pays contre quelque attaque d’infanterie et le ciel contre les zeppelins redoutés, en nous laissant parfaitement tranquilles.

10 septembre. — Complètement trempés, nous retournons au matin dans notre petit bois, ne laissant, comme toujours, qu'un groupe de huit hommes à la garde des tranchées. Pour ne pas être exposés encore aux vues des équipages de ballons et ensuite bombardés, tout le monde dut se tenir dans le bois

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même, que l’on débroussailla là où il était nécessaire, pour faire de la place, et l’on s’installa, tant bien que mal, en se défendant contre l’humidité. Ce n’est que dans l’après-midi que la pluie cessa de temps en temps; dans l’ensemble, c'était un séjour fort peu confortable, mais nous ne pouvions nous retirer dans aucun village, car, nous devions, comme soutien d'artillerie, nous tenir toujours prêts à gagner le plus vite possible les tranchées pour recevoir les attaques éventuelles de l’ennemi.

Le soir, il y eut une nouvelle surprise. Juste au moment où nous nous rassemblions pour gagner nos positions, les obus vinrent tomber à côté de nous, ce qui fit reculer en courant toute la compagnie d’environ 400 mètres. Le feu de l’ennemi dura encore un bon moment, mais, seule, la lisière du bois fut bombardée, tandis qu'on laissa tranquille la compagnie qui se repliait. Évidemment, on ne nous avait pas vus du tout et l’on n’avait ouvert le feu dans notre direction que parce que deux de nos voitures, chargées d'outils de pionniers et pouvant de loin ressembler à des voitures de munitions, s’étaient approchées de notre position à travers champs et avaient été bombardées par les Français, qui les avaient prises pour de l'artillerie. Même dans cette occasion, nous n'avons pas eu de pertes, mais nous sommes arrivés dans nos tranchées avec un sensible retard.

Pendant les trois derniers jours, a fait rage, au sud de Verdun, une grande bataille, dans laquelle les

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Français ont été rejetés. Comme la tentative des Français pour sortir de Verdun par le sud avait échoué, l’on admit la possibilité qu'ils pourraient recommencer cette tentative vers le nord, où nous n'avions établi que de faibles forces pour l’investissement de la place(r). Notre commandement en chef envoya donc en avant des troupes du génie, pour préparer pendant la nuit, entre l'ennemi et nous, des défenses accessoires, destinées à rendre éventuellement son irruption plus difficile. Ces détachements furent violemment bombardés la nuit par l'ennemi, ce qui causa la destruction d’un village.

11 septembre. — La journée d’aujourd’hui est pour moi assez remarquable; c’est en effet celle où je fus officiellement nommé sous-officier. La genèse de cet avancement est la suivante : le capitaine de la 9° compagnie, près duquel j'avais pendant quelques jours fait du service à Saint-Léger avec mes 18 hommes, in’avait, en reconnaissance, proposé à son bataillon comme sous-officier et, quelques jours après mon retour, je fus désigné comine tel par le régiment à la 1 compagnie. Cette nomination ne plut ni au capitaine ni au sergent-major de la compagnie, parce qu’elle fut faite en dehors d’eux, et tous deux cher-

(x) Intéressante interprétation du résultat des combats par lesquels les armées françaises victorieuses contraignirent les Allemands à se replier plus au nord sur toute l’étendue de leur front.

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chèrent d’abord à s’y opposer ; mais le capitaine de la 9° compagnie ayant personnellement donné sur moi les meilleures recommandations au capitaine de la 1°, celui-ci revint sur sa mauvaise impression et me nomma sous-officier à l'appel de solde(*); toutefois, je devais passer à la 9° compagnie. Au moment où le capitaine me notifait cela, les obus français se mirent à retomber dans notre petit bois, nous contraignant à une rapide retraite. La 1'° compagnie retourna le soir dans le petit bois ; je pris congé des officiers et, après un adieu cordial aux camarades, je me mis en route pour rejoindre la 9° compagnie, qui se trouvait à quelques kilomètres au nord-est de nous. Ce fut difficile de retrouver celle-ci dans sa position dissimulée et, avant que j'y fusse parvenu, les canons français s’étaient déjà remis à tonner. Ceux-ci prirent sous leur feu la position de la 11° compagnie et le terrain aux alentours; je préférai donc passer la nuit dans une cahute abandonnée, pour rejoindre le lendemain matin au petit jour la 9° compagnie.

12 septembre. — Quand ce matin, trempé et transi, je me réveillai dans mon refuge, il faisait déjà trop jour pour me rendre, par-dessus la croupe qui me séparait de la 9° compagnie, jusqu’à la position de cette dernière, car j’aurais été certainement vu par l’ennemi, ce qui aurait en même temps trahi la

(x) En allemand : Lébnungsappel.

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position de la 9° compagnie, vraisemblablement encore inconnue de lui. Il ne me restait donc plus d'autre parti à prendre que de me cacher tant bien que mal, et d’attendre la nuit pour aller là-bas. Situation peu confortable, d'autant que je gèle dans mes souliers et vêtements trempés; je garde néanmoins: mon sang-froid, bien que toute la journée les obus tombent non loin de moi. Je me rappelle maintenant avoir entendu dire hier que les paysans français, chassés il y a quelques jours de leurs villages par nos troupes et refoulés sur Verdun, ont certainement dénoncé à l’ennemi toutes nos positions devant les forts; de là l’intensité et la sûreté de la canonnade française. Comme il commençait à faire noir, je me glissai tout courbé par-dessus le coteau et j’arrivai bientôt à la 9° compagnie, où le capitaine me reçut aimablement.

L’ennemi ne parait pas connaître encore la position de la 9° compagnie, car, à l’exception d’un seul obus tombé hier ici, cette position n’a pas encore été bombardée. Afin de construire dans le bois des baraques pour les hommes, la première section de notre compagnie, dont je fais partie moi aussi maintenant, est descendue à la nuit tombante dans un des villages désormais vides d’habitants et a, sous une pluie battante, réquisitionné beaucoup de portes de grange et de planches. En mème temps, il a été pris çà et là divers objets par quelques hommes, bien que cela fût défendu. La nuit qui vint ensuite fut certai-

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nement pour nous la plus mauvaise que nous ayons vécue jusqu'ici. Qu’on se représente nos précédentes fatigues et insomnies, après lesquelles nous avions absolument besoin d’un peu de repos. Au lieu de cela, nous sommes restés toute la nuit debout dans la tranchée en partie pleine d’eau, sous une pluie torrentielle, exposés à un terrible vent du nord-ouest, contre lequel ni tentes ni manteaux n’offraient un abri, et la construction de baraques primitives ne devait avoir lieu que le lendemain.

13 septembre. — Le matin nous trouva dans un triste état ! Heureusement, la pluie se mit à diminuer un peu, et nous nous occupàmes à nettoyer nos affaires. Vers midi, je reçus avec le camarade Walke la mission de porter à la prochaine station de la poste militaire environ 1.000 marks d’argent que les hommes de notre compagnie voulaient envoyer au pays. La poste se trouvait à Gercourt, village situé à environ 4 kilomètres ("). Quand nous y arrivâmes tous deux, il parut que nous devions passer la nuit là, parce qu'aujourd'hui dimanche la poste cessait de fonctionner à 1 heure après midi. Nous nous installâmes tant bien que mal, jouissant du bien-être d’être à l’abri sous un toit, ainsi que de pouvoir sécher nos affaires. La nourriture nous fut aimablement servie par les camarades du 6° de uhlans de réserve qui se

(x) Meuse, arrondissement de Montmédy, canton de Montfaucon.

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trouvait là (*). Nous n’entendons ici le canon qu'à . grande distance.

14 Septembre. — Ce matin, nous apprimes que la poste de la 10° division était déjà partie, mais l’aprèsmidi arriva ici la poste de la 11° division (2) à laquelle nous pûmes remettre l'argent. Là-dessus, nous primes le chemin du retour, maïs nous nous perdimes et arrivâmes à Consenvoye (5), où nous dinâmes et passimes la nuit chez un très estimable Français, M. Roger, dans un lit, pour la première fois depuis environ cinq semaines.

1$ septembre. — Aujourd’hui, M. Roger m'a montré toutes sortes de maisons dévalisées, qui avaient été abandonnées par leurs possesseurs et où les nôtres avaient commis de graves pillages. Aïlleurs aussi, j'avais souvent remarqué que, malgré toutes les défenses, nos gens pillent beaucoup. Nous primes congé et nous en retournâmes vers notre bois; mais entre temps notre régiment y avait été remplacé par le 10° régiment de grenadiers de réserve (+). Un officier me dit que le régiment de réserve n° 46 était parti

(x) Régiment formé à Züllichau (Brandebourg) et comptant au Ve corps de réserve. £

(2) Ce sont les rot et 11° divisions de réserve (Ve et VIe corps).

(3) Au bord de la Meuse, à 4 kilomètres à l’est de Gercourt.

(4) Ce régiment est sans doute le 10° d'infanterie de réserve (et non de grenadiers) du VIe corps de réserve (silésien).

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pour Romagne et m'esquissa le chemin pour m'y rendre, que nous primes aussitôt. Nous repassiämes par Consenvoye, où naturellement nous allâmes rendre visite à notre hôte de cette nuit, et par la même occasion jy retrouvai ma courroie de musette que j'avais laissée ce matin. Nous poursuivimes notre route en partie sous le feu des obus, mendiant en chemin à des camarades d’autres corps de troupe toutes sortes de choses, telles qu’allumettes, cigares et nourriture tout à la fois. À Damvillers (*), j’eus enfin l’occasion d’acheter une certaine quantité de cigares, ce qui, comme grand fumeur, me fit bien plaisir. Le soir, tard, nous arrivâmes à Romagne, où notre régiment se trouve maintenant. Je me présentai au capitaine et tout fut arrangé. La 9° compagnie avait pris les avant-postes près d’une grande grange. [ci le service est beaucoup moins dur qu’auparavant, nous sommes au moins sous un toit.

16 septembre. — J'ai passé la nuit dans l’écurie, parce qu’il n’y avait plus de place dans la grange; la conséquence en a été que j'ai failli recevoir un coup de pied de cheval et ai eu juste le temps de me jeter de côté. L’après-midi, l'ennemi à fait une attaque d'artillerie et bombardé violemment le village de Romagne, où nous avons eu de notre côté 40 blessés et 5 morts. Il y aurait, égarée entre nous et les forts,

(x) Chef-lieu de canton, à 21 kilomètres de Verdun,

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une assez grosse force ennemie, environ deux divisions, que le gouverneur de Verdun, qui veut tenir le plus longtemps possible, ne veut pas laisser entrer dans la place, pour ménager ses vivres. Ces troupes vont bientôt se rendre, poussées par la faim et la pluie. D’autre part, la situation de la population civile, qui a dû quitter ses habitations, doit être très pénible ; les champs ont un triste aspect, les blés, les pommes de terre, l’avoine et autres cultures ne peuvent être récoltés et pourrissent sur place. Je pense qu’il y aura bientôt une famine générale, car chez nous aussi la nourriture devient assez maigre.

17 septembre. — Cet après-midi, il estarrivé à notre compagnie et surtout à moi personnellement une tragi-comique aventure. Nous prenions notre repas du soir tous ensemble, sous un hangar ouvert, près de la grange, quand un obus français vint éclater à environ 40 mètres à côté de nous, en lançant dans les airs de grosses mottes de terre. En retombant, l’une de celles-ci creva le toit juste au-dessus de moi, et les tuiles me tombèrent sur le casque. Mais je ne me

laissai pas pour cela déranger de mon diner.

18 septembre. — Il pleut toujours. Malgré cela, je suis allé avec six hommes dans un champ de pommes de terre, à environ un kilomètre de là, afin de déterrer des pommes de terre pour la cuisine de notre compagnie. Le soir, notre bataillon s’est

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replié dans un petit bois éloigné d’un kilomètre et le 1% bataillon nous a remplacés dans notre position. Nous avons passé la nuit dans le bois sous une pluie persistante.

19 septembre. — Notre compagnie « réquisitionne » dans le village de Romagne beaucoup de planches et de portes, avec lesquelles on fait des baraques pour toute la compagnie. À cette occasion, on a beaucoup pillé dans le village. Il n’y a que très peu d’habitants dans le village même, pour la plupart des femmes et des enfants, qui souffrent de la faim. Les maisons sont en partie démolies.

20 septembre. — Bien que l'artillerie française nous laisse maintenant assez tranquilles, il nous faut continuer à combattre contre l'humidité. Nous barbotons toujours jusqu’à la cheville dans la boue; je ne comprends pas comment je ne suis pas encore tombé malade. Je suis aujourd’hui de garde au drapeau. Nous sommes dans une tente trop petite; j'en fais donc au matin construire une plus grande. Le soir, comme je devais être relevé, je me suis proposé volontairement pour une nouvelle garde de vingtquatre heures, ce qui entraîna pour moi de grosses conséquences.

21 septembre. — Cette nuit, en eflet, notre troupe reçut tout à coup l’ordre de partir et de prendre part à une attaque contre les Français ; presque tous doi-

LNINAINNOLILNVI NV HHAMONV'I VI AG

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vent y participer, à l'exception de la garde, c’est-àdire de moi avec environ seize hommes, des sentinelles, ordonnances, etc., qui demeurâmes à la garde du camp. Nous profitimes de l’occasion pour nous préparer, avec les provisions laissées en arrière, un déjeuner sérieux ; je mangeai quatre portions et n’en pris pas moins bravement part au repas du soir. Pendant ce temps, les positions près de nous étaient canonnées par les Français, et nous apprenons bientôt qu’à la 1'° compagnie, précisément, un sous-officier et un homme ont été blessés et deux hommes tués par un obus. Enfin, la pluie cesse, et il paraît au ciel un superbe arc-en-ciel que je veux prendre comme un heureux présage que bientôt viendront des jours meilleurs. Le soir, notre bataillon revient ; l'attaque s’est réduite à rien, parce que l’ennemi s'était très bien retranché dans la forêt près de Verdun.

22 septembre. — Très beau temps enfin ! L’arc-enciel d’hier paraît tout de même avoir été de bon augure, car aujourd’hui, à midi, notre bataillon a quitté la maudite position pour aller à quelques kilomètres en arrière s’octroyer quelques jours de repos. Nous partons à midi et marchons notamment par Romagne et Mangiennes vers le village de Billy,

en partie détruit ("); toutefois, nous ne pouvons pas

(x) Mangiennes est à 6 kilomètres nord-est de Romagne-sous-les- Côtes; Billy-sous-Mangiennes à 4 kilomètres sud-est de Mangiennes. Tous deux sont des communes du canton de Spincourt.

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utiliser la belle grand’route, parce que celle-ci risquait d’être bombardée par les Français. Nous faisons au contraire un détour par des champs et des prairies effroyablement détrempés. Je ne souhaite pas même à mes ennemis d’être obligés de faire une pareille marche en barbotant bien au-dessus des chevilles dans la boue gluante. Au bout de deux heures et demie, nous étions à Billy, type d’un village français d'environ 1.000 habitants.

Ici, je veux remarquer qu’au point de vue de la disposition des villages les usages français sont les mêmes qu’en Belgique et en Lorraine, ainsi que dans une partie du Luxembourg. Les bâtiments sont donc contigus ; locaux d’habitation, grange et étable sont sous le même toit et communiquent directement ensemble; ici aussi les tas de fumier sont le long de la route. Les maisons sont en général solidement construites en pierres naturelles; presque toujours le portail d’entrée est d’une architecture soignée et décoré de l’année de la construction ; j'ai vu beaucoup de dates anciennes, même des maisons de l’époque de Napoléon I‘; par contre presque pas de maisons neuves. Les toits sont couverts en tuiles rouges à la manière (que nous appelons) « moines et nonnes (*)». On voit souvent le long des murs des espaliers. Les intérieurs sont très intéressants ; les cuisines n’ont pas comme chez nous des fourneaux

(x) En allemand : Mônch und Nonne.

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