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avait surtout à manger en abondance, car, en dehors de ce que nous touchions à notre compagnie, nous recevions encore tout ce que nous voulions à la cuisine de la section de mitrailleuses. Le soir, tard, je suis parti et j'ai gagné directement les avant-postes, où je suis arrivé vers 9 heures du soir.
Au cours de cette nuit, j’ai été envoyé en patrouille avec deux hommes vers le ruisseau qui se trouve entre le petit bois de Maucourt et notre position. Nous arrivâmes jusque-là, mais nous nous couchâmes alors par terre sous un buisson d’environ 3 mètres de haut. Peu après, vint à passer la patrouille du sous-officier Jungholdt, avec lequel j’échangeai quelques paroles à voix assez haute, notamment l’obligatoire Halt ! Wer da? L’ennemi devait se trouver dans le voisinage et nous avoir entendus, car, peu de minutes après, nous fûmes inondés par un violent feu d'infanterie. J’entendais les maudites balles siffler et tomber dans tous les coins. Nous revinmes en courant dans l’obscurité, Jungholdt se retira heureusement avec sa section. Tout compte fait, l’on consomme tout de même inutilement une énorme quantité de cartouches. Dans mes deux patrouilles vers le matin il n’y eut pas d’autre incident notable.
21 octobre. — Comme à tout moment il y avait des escarmouches de patrouilles ou d’avant-postes, nous avons passé toute la journée dans la position, partie dans les tranchées, partie dans les abris. Il
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nous vient des avis que les Français recommenceraient à se démener devant nous dans le bois de Maucourt et qu'en outre ils auraient occupé la hauteur 246. Notre capitaine résolut de les en chasser et envoya le soir en avant la première section avec le lieutenant Hôfner. Nous avançâmes tout doucement d’environ 1" $00, puis nous revinmes sans rencontrer personne. Ce résultat, naturellement, ne suffit pas à notre capitaine, qui veut absolument gagner la Croix de Fer de 1'° classe, « que cela coûte ce que cela voudra; il a donc repris l'affaire de la façon suivante :
22 octobre. — La 3° section est restée à la garde des tranchées; les deux autres formèrent «| deux détachements, dont le premier, sous la conduite” du lieutenant Hôfner, devait, en partant de la route qui mène à Maucourt, entrer dans le petit bois en question et en chasser les Français; l’autre détachement, dans lequel je me trouvais moi-même, partit. avec le capitaine, par la nuit et le brouillard, pour prendre le bois par l’autre côté et barrer la retraite | des Français qui pourraient s’enfuir. Nous marchions\ en grand silence depuis environ une demi-heure, # quand nous entendimes quelque part des cris de. hourra! et une fusillade ; c'était le détachement Hôüfner qui évidemment avait rencontré l'ennemi. Sans doute nous ne voyions pas d’adversaires devant nous; | cependant quelques hommes de notre détachement,
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croyant qu'il s'agissait d’un assaut, se mirent également à crier hourra! Ce sur quoi, du brouillard il
se mit à tomber sur nous, de deux côtés différents, un vigoureux feu d'infanterie. Le capitaine était tout déconcerté et s’enfuit avec son détachement.
Dans ce «mouvement de repli »(:), un peu bien précipité, de notre détachement, je perdis de vue les autres dans le brouillard et, pour ne pas errer inutilement et n’être pas atteint par les nombreux projectiles qui siflaient de toutes parts, je me jetai par terre et j’attendis environ une heure jusqu’à ce que le brouillard fût suffisamment éclairci pour que je pusse reconnaître où, en somme, je me trouvais. Je me vis en plein champ, non loin de Maucourt, avec la pointe sud du petit bois devant moi, un peu à gauche. Comme j'avais appris par hasard, les jours précédents, que cette localité précédemment incendiée était inoccupée des Français, je résolus de m’y rendre à travers champs, mais de passer à une distance suffisante du petit bois, pour que, dans le brouillard, l’on ne puisse m’apercevoir de là-bas. Ceci me réussit pleinement: en un quart d'heure je me trouvai tout près de Maucourt et pris la route conduisant à nos positions, d’où je gagnai facilement nos cantonnements.
J'appris là que le capitaine avec son détachement était rentré sans encombre, personne n’était blessé ;
(1) En allemand : Rückzug.
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cependant, si, dans le brouillard, nous avions buté de | plus près sur les Français, nous aurions dû avoir des | pertes énormes; mais, ainsi, les Français avaient tiré au petit bonheur dans le brouillard et n’avaient | atteint personne. Quant à la section du lieutenant Hôfner, elle était tombée, tout d’abord, devant le bois, sur une petite troupe qu’elle attaqua par des hourras ! et poursuivit jusque dans le bois. Mais là il y | avait au moins un demi-bataillon d’infanterie française qui, en ouvrant immédiatement le feu, obligea | le Hôfner à se replier en toute hâte. Son détachement n’eut d’ailleurs pas de pertes non plus, trois hommes seulement s’égarèrent dans le brouillard, mais rentrè- | rent au bout de quelques heures, tous en bon état. | Tout compte fait, nous avions tous eu une chance. inouïe, car si le brouillard n'avait pas été si épais, l'ennemi aurait pu prendre notre détachement à son | approche tranquillement sous son feu. L’après-midi, notre artillerie canonna le petit bois avec des shrap- | nells, mais l'ennemi semble lavoir évacué auparavant, parce qu il ne connaissait pas notre force.
Pour tenir définitivement ce petit bois à l’abri de ennemi, nos pionniers ont mis tout autour, pendant la nuit, différentes mines; naturellement l’on enjoignit sévèrement à nos hommes de n’avoir plus à y retourner. Effectivement, il semble que les Fran- | çais aient tenté pendant la nuit suivante de rentrer dans le petit bois, car l’on put entendre distinctement | deux explosions qui venaient de cette direction.
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23 octobre. — Toute la journée, nous avons eu un repos relatif; le soir, départ pour la position de réserve au Haut-Fourneau.
24 octobre. — Aujourd’hui, pour changer, une section dans laquelle je me trouvais aussi a reçu pour
mission d’aller à Billy déterrer, non pas des pommes
de terre, mais des betteraves. Notre administration militaire veut évidemment utiliser autant que possible tous les approvisionnements qui peuvent se trouver en pays ennemi. Mes hommes ont été aujourd’hui par exception si actifs, que l’officier adjoint au chef du bataillon, à la réception des betteraves ainsi récoltées, s’est cru obligé de donner à chacun deux cigarettes. J’eus cette fois l’occasion d'acheter à Billy tout ce dont j'avais besoin ; on pouvait même s’y procurer tout ce qui nous manquait depuis si longtemps : de la bière !
Après notre retour au Haut-Fourneau, à la distribution du courrier, je reçus d’abord 20 marks de M. l'architecte Boreck, envoi que j'attendais depuis si longtemps; 2° un paquet avec des cigares et du chocolat de la part de mon ami Wesotawski, ce que je n’attendais pas du tout, et 3° une lettre de ma mère, m'annonçant que des paquets contenant des sous-vètements chauds, etc., m'avaient été expédiés; je pourrais donc marquer cette journée-là comme bonne pour moi, si la lettre de ma mère ne m'avait fait part que mon cousin, l’ingénieur Léon Kantak, avait été
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tué d’un coup de feu par les Russes en allant en patrouille, et que sa femme était dans le désespoir. Cette nouvelle m’a profondément ému, parce que j'étais très lié avec mon cousin et connaissais aussi très bien sa femme. Mais cette malheureuse guerre ne s'occupe pas de cela.
25 octobre. — Le génie vient de construire jusqu’au Haut-Fourneau une voie ferrée pour transporter les gros « bourdons »(*), c’est-à-dire les pièces de 42°* de chez Krupp, avec lesquelles on doit dans quelques jours bombarder Verdun. Notre commandement et tout le monde en général se promet les plus beaux résultats de ces canons, avec lesquels on a pris Anvers, etc., et dont un seul coup heureux doit suffire pour détruire tout un fort. En attendant l’arrivée de ces pièces, le reste de notre artillerie lourde continue provisoirement à tonner, mais vraisemblablement sans grand effet. L’après-midi, je suis envoyé avec six hommes à Billy pour chercher des pommes de terre. Non loin du champ de pommes de terrese trouve une chapelle, de construction ancienne, avec l’inscription : 1746; elle est donc vieille de 1914 — 1746 — 168 ans. L'intérieur en est assez simple, et cepen-
(x) Le sobriquet populaire qui désigne en Allemagne ces grosses pièces de 420 est en effet le mot Brummer ; il a prêté à une quantité de caricatures, où ces colosses légendaires sont figurés comme d'énormes bourdons ou frelons.
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dant le calme solennel qui y règne produit sur un cœur qui n’est pas complètement dépravé une impression profonde. Dans ce silence, on croit entendre la voix de Dieu, de ce Dieu qui m’a jusqu'ici toujours protégé et qui me guidera encore plus loin.
26 octobre. — Notre bataillon a aujourd’hui un exercice de service en campagne, qui fut suivi d’une dure marche vers la position d’attente. Par la facilité avec laquelle j'ai supporté les deux, je vois que mes forces sont encore intactes; mon estomac aussi s’est remis, grâce à la grande quantité de tablettes de chocolat que j'ai mangées dans ces dernières semaines ; j'ai seulement depuis longtemps un rhume de cerveau et je suis enroué.
27 octobre. — Je repars en grand’garde à la ferme de la Gélinerie où j'ai déjà été une fois. Ce qui me frappe, c’est que partout chez nous l’on cherche des espions français, qui, déguisés en toutes sortes d’uniformes, circuleraient ici pour découvrir nos positions. Je suis curieux de savoir comment finira le siège, comment se comporteront les pièces de 42°" et si notre infanterie aura ou non à donner un assaut.
28 octobre. — Toute la journée, je suis à la ferme de la Gélinerie ; le soir, relève et retour à la position d’attente.
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29 octobre. —Départ pour les avant-postes. La’
canonnade devient de plus en plus intense, il est arrivé aussi beaucoup de renforts.
30 octobre. — La première nuit et le premier jour se passent assez tranquillement. La deuxième nuit, mon tour est revenu d’aller en patrouille, mais je n’ai été nullement inquiété.
31 octobre. — Aujourd’hui, jour de malheur pour notre compagnie. Le capitaine, dans son maladif besoin d’actions d’éclat, fait occuper par un détachement le village de Maucourt ; un autre détachement doit pénétrer dans le petit bois qui est devant nous. Les gens de ce deuxième détachement furent alors pris pour des Français par le détachement qui s’avançait vers Maucourt et celui-ci ouvrit le feu sur eux. Résultat : un mort, deux blessés. Toute la journée, dure une canonnade colossale, et je vois par ma jumelle comment les Français se retranchent sur la hauteur près de leur fort.
1® novembre. — Aujourd’hui s’est répandu le bruit que les lourdes pièces de 42°" qui devaient écraser les forts en face de nous, ne seraient plus là, mais seraient reparties avec la plus grande partie de notre artillerie : pourquoi? Nous ne le savons naturellement pas.
Le soir, départ, non pas vers le Haut-Fourneau,
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mais dans la position d’attente. Là, j’apprends que les projectiles français seraient arrivés jusqu'ici; un homme de la 12° compagnie a été ainsi tué, et l’obus est tombé à environ 1$ mètres en face des baraques que j'ai habitées ces derniers temps avec d’autres sous-officiers. On voit distinctement quelle dévastation il a produite dans l'abri souterrain où il est tombé.
2 novembre. — Aujourd'hui, enterrement du soldat tué ici hier par l’obus, ainsi que du camarade Hofmann qui a été tué avant-hier par erreur par nos gens dans le petit bois de Maucourt. L’après-midi, notre capitaine nous apprend que nos troupes, plus au sud, ont non seulement repoussé la sortie des Français, mais encore enlevé, dans la poursuite de l'ennemi, sa propre position. L’assaut sur Verdun se fera maintenant de là-bas, ce qui explique pourquoi la plupart de nos canons sont partis ; ceux-ci seront en effet plus utiles là-bas que derrière notre position, où pour le moment nous devons rester tranquillement sur la défensive. Durant ces derniers jours, nos troupes ont reçu pas mal de petits cadeaux, pour la plupart des objets pour fumeurs; du reste on fume généralement beaucoup. Moi-même je fume, comme dans le civil, environ dix cigares par jour, et je peux dire que, s’il n’y avait pas de ces cigares, mon humeur parmi tous ces dangers et ces fatigues serait très déprimée. Mais fumer soutient encore chez
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moi, dans une certaine mesure, le calme et la bonne humeur ; j'ai du moins alors toujours quelque chose qui m'occupe et qui me fait du bien, et je pense qu’il en est ainsi de la plupart d’entre nous. Il faut avoir vécu ces choses-là soi-même pour les bien comprendre.
3 novembre. — Le matin, départ de notre bataillon pour la position de repos à Mangiennes. J'espérais retrouver ici mon ancien hôte de Billy, M. Hainaux, mais celui-ci aurait, dit-on, été transporté avec d’autres civils à Longuyon. Il y a ici une grande masse de militaires; par contre, la population civile a dû abandonner le village et a été refoulée vers l’est, à l'exception d’un petit nombre de vieilles personnes qui sont en partie obligées ici de nettoyer les rues.
4 novembre. — Le matin, exercice; l'après-midi, mise en état des affaires et appel. Ce qui est amusant, c’est que nos gens ont déjà donné aux rues des noms allemands; ce sont pour la plupart les noms des différents chefs de corps, par exemple, rue von Wartenberg, rue de Glahn, etc. Pour ce qui est du temps, il a fait, ces quatre dernières semaines, assez sec et assez doux; il y a seulement assez souvent d’épais brouillards.
5 novembre. — Le matin, vers 430, départ du