RÉSERVISTE SAXON
4 août. — Troisième jour de mobilisation. À 2" 28 de laprès-midi, je pars de la gare principale (*). À 5*45, Leisnig (*). J’envoie à mes parents 15 marks par la poste.
6 août. — À 8*45 du soir, départ de Leisnig pour Cordel (3) (province de Trèves). Café et diner (pain, viande noire cuite, beurre et café). Arrêt en pleine voie à Engelsdorf (#) près de Leipzig. Départ de là à
minuit.
(x) C’est sans doute la grande gare de Leipzig, car la famille de l’auteur habite un faubourg de cette ville.
(2) Leisnig, où 2 eu lieu le rassemblement du 29 bataillon du 1799, se trouve sur la ligne de Leipzig à Dresde par Dôbeln.
(3) Cordel est à une dizaine de kilomètres de Tréves sur la ligne de Cologne.
(4) Simple halte de la ligne de Leipzig à Dôbeln, à la sortie de Leipzig.
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7 août. — Arrivée à 7° so à Apolda(ï). Arrêt pour café et déjeuner dans la gare des marchandises de Apolda. Café, pain, boudin. Départ à 645 pour Eisenach. À midi nous avons à .?. (*) un repas de riz et conserves de viande. À 3 heures, arrivée à Bebra où l’on s'arrête. Les habitants apportent des chaudrons pleins de café, du lait, du cacao, des tablettes de chocolat, des petits gâteaux fourrés, des cartes postales (tout gratis). Départ à 3" 10. Arrivée à Hersfeld-les-Bains (3) à 3"45. Accueil magnifique, thé, cacao, café, petits pains fourrés, cartes postales. De jolies jeunes filles très proprement habillées nous servent. Nous partons après un arrêt d’une demiheure. Nouvel arrêt à Hunfeld; là, on ne nous donne que du lait. Nous poursuivons notre route jusqu’à Elm, et, après un court arrêt, jusqu’à Hanau (4). Là, nous prenons notre repas du soir : riz chaud avec conserves de viande. En route, nous sommes surpris par une pluie violente et prolongée.
8 août. — La nuit, à minuit et demi, nous passons Francfort-sur-le-Mein, puis Mayence et le grand pont du Rhin vers Rüdesheim. À Untersalm ? (5), derrière Rüdesheim, nous recevons du café, de la soupe au
(x) Petite ville de Thuringe, sur la ligne de Leipzig à Francfort. (2) Le texte ne porte qu’un point interrogatif.
(3) Hersfeld est sur'la Fulda, entre Cassel et Francfort.
(4) Hunfeld, Elm et Hanau s’échelonnent sur cette même ligne. (s) Nom certainement altéré par l’auteur.
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riz, des conserves de viande, du pain et de la graisse qui nous sont servis par des nonnes. Puis nous achevons notre voyage en chemin de fer jusqu’à Cordel, dans le district de Trèves. Nous avons roulé pendant quarante-huit heures. Là nous préparons notre repas aux cuisines de campagne. À peine la marche a-t-elle commencé que j'ai les pieds blessés. A partir de maintenant il y a des marches très fatigantes à travers l’Eifel. Au bout de quatre heures de marche, je ne puis plus continuer par suite d’étouffements; toutes ces montées me donnent des crampes dans les deux mollets et il me faut sortir de la colonne. Des sous-officiers de santé restent auprès de moi; une femme m’apporte, pour me réconforter, une assiette de soupe au vermicelle, une autre du pain et du cognac. Une fois que je me trouve mieux, la marche reprend pendant environ trois heures. Mes pieds sont écorchés, je peux à peine avancer.
Le soir, cantonnement resserré à Wolsfeld(r), tout près de la frontière du Luxembourg. Les gens se donnent beaucoup de peine. La nourriture est bonne et abondante. Malheureusement six hommes et un sous-ofhcier sont commandés de garde. Hélas! j’en suis. Deux hommes montent ensemble la garde.
Toutes les deux heures ils sont relevés. Je n'ai donc pu, malgré la grande marche de la journée, prendre que deux heures de sommeil. Les sentinelles
(x) Wolsfeld se trouve à 15 kilomètres au nord-ouest de Cordel,
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étaient placées à trois quarts d’heure de marche de la compagnie, sur le sommet d’une haute montagne. Les gens qui étaient là-haut nous ont donné de la viande salée et.des pommes de terre. La chaleur ici est à peine supportable.
9 août. — Le lendemain, départ à 4°15. Marche encore très fatigante. C’est tout juste si je peux la faire en me traînant. Nous sommes encore une fois cantonnés. J'ai la chance de me trouver avec vingtdeux hommes chez des gens très bien. L’accueil est bon, la nourriture très abondante. D’abord des fèves blanches, puis des pommes de terre avec du jambon chaud; l’endroit s’appelle Neuerburg(*). La nuit, il y a alerte d'incendie : deux maisons sont en flammes. On ne peut établir si c’est par négligence de nos camarades ou si c’est un espion qui y a mis le feu. Hommes et bêtes sont sauvés. Ce n’est pas là que j'étais couché.
10 août. — Le matin, on part de bonne heure et cela dans la direction du Luxembourg. En route, je n’ai pas pu continuer et me suis couché. Après m'être reposé, je suis reparti. Comme j'étais là gisant (c'était juste à la frontière du Luxembourg), il est sorti de la maison voisine une toute jeune femme,
(x) Neuerburg est à 17 kilomètres environ au nord-ouest de Wolsfeld.
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qui m’apporta du café et une soupe aux pâtes. Des avions français volent de temps à autre au-dessus de nous. À Medernach (*), en Luxembourg, nous cantonnons. Nous sommes encore bien logés. Il faut, il est vrai, maintenant prendre des précautions contre les empoisonnements. Nous avons le logement sans la nourriture, mais nous nous faisons préparer du café avec du pain et du beurre; c'était copieux et nous payons cela 60 d. (*) par homme (argent allemand).
11 août. — À 8 heures du matin, on repart pour le pays ennemi. Je retrouve mon ancien camarade Ruhland qui est couché dans le fossé de la route et ne peut plus continuer. Il y a là, couchés sur la. route, beaucoup de camarades fourbus. Le soleil est très ardent, moi aussi l’air me manque; un lieutenant et un feldwebel me prennent mon sac et mon fusil. Le sac est très lourd. Comme cela je puis, sans paquetage, continuer à suivre le train. Jusqu'à présent nous n’avons encore rien vu de l’ennemi, mais pouvons être attaqués à tout moment. Nous prenons des cantonnements resserrés à Aeselborn (3) (Luxembourg). Nous restons ici deux jours; cela n’a pas l'air de plaire aux gens du pays. Ce qu’il y a de plus sur-
(x) Medernach est située à 24 kilomètres environ au sud de Neuerburg et à s kilomètres au sud-est de Diekirch.
(2) Lecture douteuse.
(3) Aeselborn se trouve à 22 kilomètres au nord-est de Bastogne.
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prenant, c’est qu'ici une grande partie des fontaines est desséchée. D’abord ils nous ont donné de l’eau, et, maintenant, il n’y en a plus une goutte. Il y a ici en majeure partie de vieux puits, dans lesquels on fait descendre un seau avec une perche. Ruhland est à la 8° compagnie, je suis à la 6° et je viens de rencontrer Kutzscher (Max), le fils du boucher, qui est à la $° compagnie.
13 août. — Nous avons ici deux jours de repos; demain, 14 août, nous poursuivrons notre route en pays ennemi. Si une balle ennemie venait à me frapper, alors portez-vous bien et faites mes adieux à tout le monde ! Le deuxième jour de repos j'ai été le soir en sentinelle, et seulement pour une heure, de 9" 30 à 10" 30 du soir.
14 août. — Aujourd’hui, c’est le 14-8-14. Nous avons encore un troisième jour de repos. Mais il ne - faut pas vous imaginer que nous restons là tranquilles; il y a bien autre chose à faire : l’exercice, le nettoyage des fusils, etc. Depuis dimanche matin, quand nous étions à Neuerburg, je ne retrouve plus mon couteau, que m'avait donné le père Hessler; il me manque beaucoup. Le temps de ces trois jours a été très chaud. Le deuxième jour de repos, je me suis proposé pour aller défaire des pommes de terre, de 8"30 du matin à midi. J'ai changé mes bottes et
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m'en suis fait donner d’autres par le magasin d’habillement. Je me suis débarrassé des miennes. Il va falloir sans doute que je rende les 10,30 marks que j'avais reçus d’indemnité pour avoir apporté mes propres chaussures.
À linstant (14-8), à 2° 30 de l’après-midi, nous sommes allés plus loin à environ une demi-heure d’Aeselborn, en plein champ. Nous y avons dressé des tentes. Ce matin à 10 heures l’escadrille n° 24 est arrivée à Aeselborn; il y a six avions et à peu près autant d’autos (*). Nous sommes chargés de les garder. Hier soir, notre capitaine nous a fait cadeau d’un cigare. Notre capitaine est un homme très bien; c'est vrai : il est facile à satisfaire (*). La dernière nuit a été horrible. Il y avait dans la tente environ 70 à 80 hommes couchés; l’air était effroyable. J'ai dû me glisser dehors et passer toute la nuit dans l’herbe mouillée. Je n’ai pas fermé l’œil, pensant toujours à mon pays natal. La deuxième nuit dans la tente n’a pas été plus belle que la première. Nous avons eu une pluie battante, qui bientôt se mit à nous arroser à travers la toile de la tente; ajoutez à cela les pas délicats de camarades, car la tente est beaucoup trop petite. Maintenant je vais aller dormir ma troisième et dernière nuit sous la tente, car demain on marche contre l'ennemi.
(x) Cf. ci-dessus page 15, note 1.
(2) Textuellement : allerdings wie man's treibt, so gehl's.
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17 août. — Aujourd’hui encore il va sans doute pleuvoir. Justement ! Aujourd’hui, 17 août, il pleut très fort ; toute la nuit il est tombé une pluie abondante qui traversait la toile de tente. Le plan a été changé : nous restons ici encore aujourd’hui et couchons dans le hangar d’avions. Pour le moment je suis couché sous un avion et occupé à écrire mon carnet. J’ai grand faim, peu à manger, rien à fumer et pourtant bon appétit. Je viens de recevoir la première carte de Marthe. La nuit j’ai eu grand mal aux dents ; aujourd’hui encore j’ai complètement abîmé mes bretelles tant j’ai eu chaud et je ne peux pas m’en procurer de neuves ! Toutes les heures je lis la carte de Marthe, tant je suis content de ce signe de vie.
18 août. — De grand matin nous plions notre tente; nous marchons de 4 heures du matin jusqu’à 4" 30 de l’après-midi et bivouaquons. En arrivant ici, je suis tombé de surmenage et suis resté là raide pendant deux heures(”). L’endroit s'appelle Bastogne
(Belgique).
19 août. — Le réveil a eu lieu de bon matin, à 3"15. Nous avons marché jusqu’à s heures de l’après- .
(1) L'auteur est évidemment un citadin peu entraîné à la marche, ami de ses aises et nerveux, comme il y en a plus qu’on ne le croit généralement dans l’Allemagne moderne. Les auteurs militaires de ce pays n’ont pas manqué de se plaindre à diverses reprises de la diminution de résistance que la vie urbaine 2 infligée aux contingents de l'Allemagne du Nord, jadis en grande majorité ruraux.
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midi, Cette marche a été très dure. J’en ai eu les pieds tout blessés. L'endroit s’appelle Ambly(*); j'ai été, avec une quarantaine d'hommes, envoyé en avantpostes et nous avons couché dans une étable, Il à fait joliment chaud toute la nuit.
20 août. — Aujourd’hui nous avons eu encore une grande marche, par Forrière et Rochefort jusqu’à Mont-Gauthier (*). Là nous bivouaquons. Demain nous marchons au combat.
21 août. — Nous sommes toujours à Mont-Gau-
thier. L’artillerie se porte en avant en grande masse. Cela va chauffer dur. Mettant ma confiance en Dieu et mes pensées vers mes parents, frères et sœurs et connaissances, je repars.
22 août. — La poste vient de m'apporter quatre envois. Une lettre de ma mère, une carte de mon père, une carte de Herbert, une lettre de Marianne. À tous les moments libres je les lis et il faut que j’en pleure. Nous levons notre tente à 1*45 du matin; nous nous trouvons encore en Belgique.
(x) Ambly se trouve à 32 kilométres au nord-ouest de Bastogne et à 35 kilomètres à l’est de Givet.
(2) Forrière est à 3 kilomètres au sud-ouest d’Ambly. — Rochefort est une petite ville située à 5 kilomètres au nord-ouest de Forrière. — Mont-Gauthier est une commune située à environ $ kilomètres au nord-ouest de Rochefort, et à 16 kilomëtres à l’est de Dinant.
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23 août. — Nous venons de faire une marche gigantesque, de 2*30 du matin jusqu’au lendemain matin 3° 30. Sommes complètement finis. Pouvons à peine avancer, tant nous avons soif. Nous sommes arrivés dans un village français ("). Des francs-tireurs . nous tirent dessus. Toutes les maisons sont forcées ; on en tire les malfaiteurs qui sont ligotés et fourrés dans l’église, hommes, femmes, jeunes filles. On va maintenant les fusiller ; quant à la localité, une petite ville, nous y mettons le feu. Fatigués de cette longue marche, nous dormons deux heures sur le trottoir, enveloppés dans nos manteaux. Nous sommes complètement trempés de sueur et grelottons pendant toute la nuit. Nous avons fait sortir les bestiaux dans les prairies. Nous marchons avec des chasseurs. Drese (Claus) n’en était pas. Les francs-tireurs faits prisonniers sont fusillés. Le 134° (?) a eu tout près de nous un combat; partout l’on apporte des blessés.
24 août. — De 6 heures du matin à 11 30 nous continuons à marcher. Maintenant nous bivouaquons.
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(x) Le « village français » dont il est ici question est très probablement un village belge de langue française, du nom de Bourseigne- Neuve, à 12 kilomètres au sud de Givet et à 26 kilométres à l’est de Couvin. Nous savons en effet par d’autres documents allemands, provenant du même régiment saxon et conservés au ministère de la Guerre français, que ce village fut à cette date incendié par ce régis ment et ses habitants massacrés dans les conditions que confirme le présent carnet.
(2) Le 134° d'infanterie, ou 10° saxon, en garnison à Plauen (Saxe) faisait partie de la 89€ brigade (408 division et XIX® corps).
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Enfin nous avons pu nous sécher. C’est un bien-être pour lé corps. L'endroit s’appelle..…. (*).
25 août. — À 8 heures du matin, nous nous avançons d'environ $00 mètres. Les Français sont repoussés tout près de nous et se replient. Nous voulons leur couper la retraite.
26 août. — Dans la nuit du 25 au 26 il y a une alerte. Notre artillerie tire par-dessus nos têtes; nousmêmes ne sommes pas engagés.
27-28 août. — Repos. Je viens de relire les cartes et lettres de chez nous. Beaucoup de mes camarades sont très joyeux ; ils volent des fruits, de la graisse, des pommes de terre, etc., dans le village. J'ai déjà demandé à plusieurs d’entre eux de m’en donner un petit bout, mais en vain! Je n’arrive pas à me résoudre à piller de cette manière. Aussi je n’ai aucun supplément. Pourtant, j'ai bien souffert de la faim et de la soif.
29 août. — Nous avons aujourd'hui beaucoup couru, nous avons repoussé l’ennemi et pour le moment nous nous reposons. Je me suis proposé pour aller couper des carottes et j’ai commencé par aller en chercher quelques-unes dans le jardin pour apaiser ma faim.
(x) Lecture douteuse.
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30 août. — Nous avons passé toute la nuit à courif. Enfin nous venons nous reposer sur une prairie, mais, au matin, nous sommes réveillés par des shrapnells qui éclatent au milieu de nous. Il y a tout de suite quelques hommes de tués.
31 août. — Le combat commence. Sur 240 hommes nous avons 72 blessés et 21 morts. Je reçois un léger coup de feu superficiel au mollet droit, mais il me faut rester tranquille. Autour de moi sifflent avec des sonorités terribles les projectiles de Partillerie, de l'infanterie et des mitrailleuses; l’ennemi s’est retranché en bonne position; on ne peut le voir, mais il fait rage, effroyablement. Nous sommes attaqués des deux côtés, à droite et à gauche. Je rampe dans un fossé de la route ; il y a là beaucoup de blessés. Je m'occupe un peu d’eux. Il est 6 heures. À 8 heures je vois quelques camarades courir sur le champ de bataille et je me joins à eux. Nous marchons jusqu’à 11 heures du soir, rencontrons le 68° prussien (*) et y passons la nuit. Un sous-officier est très aimable et va demander du pain pour nous. Nous sommes cinq hommes. Un Prussien, à la cuisine de campagne, me donne environ une livre de langue de bœuf bouillie. Je ne la mange pas, je la dévore! Depuis deux jours
(1x) Le 68 régiment d'infanterie est le 6° rhénan, en garnison à Coblentz. Il faisait partie de la 30° brigade, de la 16€ division et du VIIIS corps.
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