‹ Carnets de route de combattants allemands, traduction intégrale, introduction et notesChapitre 4 sur 27 · P RTS RENE RS PP · texte numérisé non relu

P RTS RENE RS PP

XVIII Introduction

entre l'esprit de la hiérarchie militaire allemande et celui de la française. Alors que, du simple soldat au général de division, au maréchal même autrefois, l'échelle des grades est ininterrompue chez nous, si bien qu’elle peut être gravie d’un bout à l’autre, et l’a été maintes fois par de grands chefs de guerre, cette même échelle comporte en Allemagne des paliers et des bifurcations infranchissables. Sans doute l'obligation universelle du service militaire fait, là-bas comme ici, que tous les futurs officiers commencent par porter le sac comme simples soldats et sont à ce moment soumis à toutes les rigueurs de la discipline imposée à la troupe; mais cette promiscuité n'est que de courte durée.

Au bout de quelques mois, il se produit, comme chez nous, une première sélection des éléments susceptibles de former ultérieurement des cadres; les jeunes gens désignés à ce choix, non seulement par leurs aptitudes militaires, mais plus encore par leurs études antérieures ou leur position sociale dans le civil, reçoivent alors le titre de Gefreite, qui se traduit exactement en français par le mot exempt.

et se 77,

Introduction XIX

Ce grade correspond théoriquement à celui de

soldat de r°° classe dans notre armée, mais il en diffère essentiellement en ce que chez nous le premier galon se donne généralement à des militaires méritants, mais d'instruction générale insuffisante pour avancer, tandis que le bouton de Gefreite se donne souvent dans l’armée allemande à des jeunes gens d’avenir et les exemple effectivement de diverses corvées, tout en leur conférant une certaine autorité (*). Les futurs officiers de carrière, à moins qu'ils ne sortent du corps des cadets et aient passé l'examen d’enseigne, débutent dans ce grade d'exempt'et obtiennent directement alors, s'ils le méritent, celui de Fübnrich ou enseigne, qui correspond assez exactement à notre grade d’aspirant (?). Parmi les autres exempts, ceux qui passent sous-officiers peuvent être admis à devenir soit officiers de réserve, soit sous-officiers de carrière. Mais jamais un sous-officier de carrière (Sergeant ou Feldiwebel) ne peut, en

(x) Nous traduirons régulièrement Gefreite par exempt, le terme de Sergeant par sergent, celui de Feldwebel par sergent-major et celui de Wachtmeister par maréchal des logis.

(2) Malgré cette assimilation nous conserverons le terme d’enseigne pour traduire le mot Fähurich.

XX Introduction

fait, devenir même officier de réserve, fût-ce pour les plus brillantes actions d’éclat.

Pour suppléer dès lors au vide créé par la guerre dans les cadres d’officiers subalternes, l’armée allemande s’est vue contrainte, plutôt que d’altérer ses principes, à créer, ou plutôt à généraliser un grade de plus, intermédiaire entre le sous-officier et l'officier. Ce grade est conféré aux sous-officiers reconnus aptes au commandement d’une section, mais auxquels la rigueur des distinctions sociales en Allemagne ne permet pas de devenir des officiers proprement dits. Il ne faut pas oublier, en effet, que dès le grade de Leutnant ou sous-lieutenant, tout officier, même de réserve ou de Landwebr, est réputé hoffahig, c’est-à-dire admis à la cour, privilège qui n’est conféré qu’à de très hauts fonctionnaires civils. Cette simple distinction suffit à expliquer que, dans les cérémonies officielles ou les réceptions de gala, des fonc-

tionnaires allemands, d’ordre administratif,

diplomatique ou autre, préfèrent se montrer dans l’uniforme d’un simple Leutnant de Landwebr plutôt que dans celui de leurs véritables fonctions, le premier leur conférant des droits

Introduction RAI

et des entrées que l’autre ne leur donnerait pas.

De là vient que le corps des officiers veille avec une excessive jalousie à n’admettre dans son recrutement que des jeunes gens appartenant à certains milieux sociaux, à l’exclusion rigoureuse de tous ces éléments populaires qui ont plus ou moins fait, à toutes les époques, la forte et généreuse unité de l’armée française. Le sous-officier allemand qui a fait preuve de qualités militaires exceptionnelles se voit donc nommé Offizterstellvertreter ou suppléant-officier. Il a alors une situation comparable à celle des adjudants de l’armée française; il a sur la troupe l'autorité d’un lieutenant et porte les insignes intermédiaires entre ceux de sous-officier et d’officier. Mais, à la différence de nos adjudants, il ne peut désormais franchir ce grade (*).

Il ne faut donc pas se méprendre sur le sens tout différent qu’a pris en Allemagne le mot Adjutant, très fréquemment employé. Ce terme

(x) Pour éviter toute confusion entre le sens français et l'allemand du mot adjudant, nous traduirons littéralement le terme de Offizierstelluertreter par suppléant-officier.

XXII Introduction

désigne, non un sous-officier, mais un ofhcier, adjoint à un officier supérieur ou général. Cet officier (nommé adjudant dans l’armée suisse) est, dans le premier cas, un officier subalterne, mais peut aussi être un offcier supérieur ou général, lorsqu'il s’agit par exemple de l’aide de camp d’un prince. Ces officiers portent, comme les officiers d'état-major, l’écharpe d’officier en sautoir, au lieu de l'avoir à la ceinture (*). Le même terme (Sfab) s'applique d’ailleurs indifféremment comme chez nous à l'état-major d’un corps d'armée ou d’une division et à celui d’un régiment, d’un bataillon ou d’un groupe d'artillerie (?).

La première série de ces carnets de combattants allemands comprend les notes d’un officier, d’un sous-officier et d’un simple soldat. Tous trois appartiennent à l’infanterie. L’off-

(x) Le terme allemand Adjutant sera traduit suivant les cas par officier adjoint ou par aide de camp.

(2) Le mot S/ab entre aussi en composition dans le nom de certains grades ou fonctions : Sfabsarzt, médecin-major de 2e classe; Stabshoboïs!, chef de musique; etc. Voir, pour plus de détails sur tout ce qui précède : Répertoire alphabétique de Termes militaires allemands, par R. Roy, Paris (Berger-Levrault), r914. — Cf. Ce qu’il faut savoir de l’armée allemande, Paris (Charles-Lavauzelle), 1914, etc.

Introduction XXIII

cier est un lieutenant au 178° d'infanterie, ou 13° saxOn, qui fait partie du XII° corps d'armée. Jl'n’a pas signé son carnet, mais nous savons qu'il comptait à la 8 compagnie du régiment actif. Il a fait les sept premières semaines de la campagne dans l’armée d’invasion qui, après avoir inondé le Luxembourg et la Belgique méridionale, fut battue sur la Marne et dut se replier au nord de Reims. C’est un homme cultivé, qui ne manque ni d’esprit, ni de goût, et décrit parfois avec un réel bonheur d’expression les tragiques spectacles dont il est le témoin. Son récit, précis et coloré, est l’un des meilleurs parmi ceux de ce genre et l’on s'est efforcé de le traduire aussi minutieusement que possible (").

Le sous-officier dont les notes ont été publiées à la suite appartient à la landwehr. Il habitait la Posnanie, peut-être même hors d'Allemagne (Lods) et semble y avoir exercé dans le civil la profession d’architecte ou d’en-

(x) Divers extraits de ce document ont été reproduits déjà dans la » presse et y ont fait sensation, mais la lecture très difficile de ce texte n'avait pas permis jusqu'ici d'en donner une traduction intégrale.

XXIV ; Introduction

trepreneur. Ouoique de souche allemande, il paraît d’ailleurs avoir puisé, dans la fréquentation des Polonais, une largeur d'esprit peu commune. Il a fait, avec un bataillon du 46° régiment de réserve (V® corps de réserve), les quatre premiers mois de la campagne, mais n'a guère vu que la guerre de positions autour de Verdun. Son récit est caractéristique d’un état d'esprit plus fréquent qu’on ne le croit dans la troupe allemande, surtout dans les formations de réserve.

Le simple soldat est un réserviste du 179° régiment d'infanterie, ou 14° saxon (XIX’ corps d'armée). Il habitait Leipzig; c'est donc encore un Saxon. On chercherait toutefois vainement dans son récit des précisions utiles à l’histoire militaire, au moins pour les opérations auxquelles il a pu prendre part. Mais c’est un document précieux pour sa sincérité, d’une incroyable candeur. Ce gros garçon, sans haine, assiste impassible à des exécutions, mais n'ose, malgré sa faim, participer aux pillages de ses camarades; blessé grièvement, il se voit dépouillé par l’un d'eux, mais sauvé d’une mort certaine par des soldats français, sur la

Page 1