PLAN DES ABORDS DE DINANT
Journal d'un officier saxon 7
21 août. — Depuis $ heures la division est en position d’attente(*). Brouillard. Froïd de chien (?). Comme on n’a pas dormi, on n’est guère à la hauteur (5).
À 10 heures enfin, départ vers Sovet, où se rassemble la 32° division. Ces énormes masses se concentrent sur une pente douce, ce qui offre un coup d'œil remarquablement imposant. Au loin, une mer de chevaux et de voitures de l'artillerie et du train. Tout à fait en avant, les bivouacs de l’infanterie ; sur la hauteur, une superbe église, à côté d’une école, et une tour sur laquelle les observateurs d’artillerie travaillent à la lunette À charnières (+). Il arrive toujours de nouvelles troupes et de nouveaux convois. Notre cavalerie d’armée se porte vers l’aile nord (Namur) et nous voyons passer auprès de nous trois régiments de hussards prussiens, avec des groupes de mitrailleuses (5); c’est un magnifique tableau! Vers 1 heure commence une forte éclipse de soleil, à laquelle naturellement personne n’avait plus pensé.
(x) En allemand : Gefechtsbereitschaft.
(2) Textuellement : Schweinekälte.
(3) Da. ist man nicht sonderlich auf der Hôühe.
(4) En allemand : Scherenfernrobr. Jumelle à prismes et à charnieres, composée de deux longs tubes articulés sur un trépied. L’artillerie allemande en comporte une par batterie.
(5) La « cavalerie d’armée », dont il est ici question, n’est autre que la cavalerie de la Garde. Cf. supra page 7. Il n’y avait pas de groupes de mitrailleuses attelées rattachées dès le temps de paix aux régiments ou brigades de cavalerie, mais il était prévu que les formations de ce genre seraient, mises en temps de guerre à la disposition du commandement.
18 Carnets de combattants allemands
L’ennemi a pris au nord-ouest de Sovet des positions avancées sur la rive droite de la Meuse. Celles-ci seront notre prochain objectif. Pendant qu’on est en train de monter les tentes arrive l’ordre de départ. La division doit se porter sur la Meuse en position d'attente et soutien de l'artillerie. Il paraîtrait qu’à Namur les choses vont étonnamment vite. C’est aussi ce qui explique notre soudaine marche en avant. À 3!30, peu avant le départ, violent orage. C’est un second présage. Pendant une heure environ il a plu à torrents, avec une grêle abondante, parfois si grosse qu'elle résonnait sur les casques. Nous avançons jusqu’à la ferme Salazinne. À 6h15, l’artillerie ouvre le feu sur les avant-postes ennemis. La nuit, bivouac effroyable sur la terre froide et mouillée. On s’enveloppe dans un manteau trempé avec, par-dessus, une couverture de laine humide.
22 août. — Toute la nuit tonne le feu de l’artillerie sous Namur. Le matin, nous arrive du quartier général la nouvelle que Namur serait tombée. A 10 heures, vive canonnade sous Namur ; c’est un roulement ininterrompu. Nous recevons l’ordre de nous tenir prêts à marcher.
À 11 heures, départ pour Thynes(ï). Le ballon captif du commandement supérieur a fait son apparition ; il a l'air de vouloir s'installer ici. La compa-
(x) Thynes est à 6 kilomètres au nord-est de Dinant.
Journal d’un officier saxon 19
gnie du service de santé, avec l'hôpital de campagne (*), est également en place. Un avion ennemi se découvre à une énorme hauteur et notre artillerie le canonne inutilement. Peu après commence de duel d'artillerie avec l'artillerie française. Le feu vers Namur semble s’être un peu relâché; il doit y avoir là-bas d'énormes calibres ; il y a parfois des craquements formidables. Les avions ennemis apparaissent enfin, mais si haut que ni l’infanterie ni l'artillerie ne les atteignent. Le mieux serait de les faire poursuivre par des avions. On ne dispose pas encore contre eux d’un canon convenable.
23 aotit. — Alerte de nuit. Une maison brûle, sans doute pour trahir notre position. Un espion est pris et fusillé par une de nos escouades. A la lueur de la maison qui brûle, départ pour Lisogne(?). Partout il y a de grands feux de bivouacs comme antidote contre les incendies révélateurs. Derrière Dorinnes (5) la colonne s’égare par suite d’un malentendu dans les ordres. Contremarche, puis descente dans une vallée à berges abruptes qui débouche sur la Meuse. Si la vallée principale est ainsi, cela promet!
(x) La « compagnie de santé » (Sanitätskompagnie) compte 8 médecins, 310 hommes, $o chevaux et 13 voitures; il y en a 3 par corps d'armée, L'hôpital de campagne ou Feldlazarett comporte 6 médecins, 60 hommes, 30 chevaux et 9 voitures; il y en a 12 par corps d'armée.
(2) Lisogne est à 2 kilomètres de Thynes.
(3) Dorinnes est à 4 kilomètres au nord de Lisogne.
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Vers 6 heures, notre artillerie ouvre le feu. Entre temps, notification d’une grande victoire remportée sur neut corps d’armée français sous Sarrebourg (!). On déroule le drapeau. À 7 heures, marche en avant vers la Meuse par un vallon en pente raide. Le 1% et le 3° bataillon du 178° sont en première ligne, le 2° bataillon et la compagnie de mitrailleuses(?) en réserve. Les shrapnells passent en hurlant au-dessus de nos têtes. Bientôt le 3° bataillon a épuisé ses munitions. La 8° compagnie lui passe ses cartouches et par suite se trouve hors de combat. À Leffe(5), qui est à la sortie de la gorge aboutissant à la Meuse, nos gens ne peuvent avancer, surtout parce que de chaque maison font feu des francs-tireurs. Peu à peu on fusille tous ces gens qui ont tiré sur nos hommes (seize à la fois)(*). On en met trois l’un derrière l’autre et un chasseur de Marburg(5) les étend par terre d’un seul coup de fusil. C’est une guerre au couteau.
Dans la gorge étroite et escarpée de part et d’autre,
(x) C’est en effet le 21 août que fut enrayée l'offensive française en Lorraine.
(2) On sait que, dans l’armée allemande, chaque régiment d'infanterie était pourvu d’une compagnie de mitrailleuses de 6 pièces (13° compagnie).
(3) Leffe est en quelque sorte un faubourg de Dinant, sur la rive droite de la Meuse.
(4) Le texte porte : gleich 16 auf einmal.
(5) C'est-à-dire un soldat du 11° bataillon de chasseurs à pied (hessois) lequel tenait garnison à Marburg et était rattaché au XIe corps d'armée.
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notre artillerie a pris position ; elle est complètement invisible. Le régiment se rassemble, bien à couvert, avec les chasseurs de Marburg, nos chasseurs (*) et des pionniers (2). L’après-midi apparait l’équipage de ponts de la division (5). Le « clou » (*) de la journée ç’a été deux obusiers de 15°", du 19° d'artillerie à pied (5) qui, en vingt coups environ, ont bombardé de fond en comble la localité de Bouvignes(f®). Enfin la 8° compagnie entre dans ce trou de Leffe-Bouvignes. Les rues, descendant à la Meuse, sont balayées par le feu de l'infanterie ennemie (7). En faisant une brèche à un mur, nous occupons la maison d’un habitant d’apparence aisée, tout en avant sur le bord de la Meuse. Après avoir pénétré par un
(1) Il s’agit sans doute du 132 chasseurs à pied (Dresde), rattaché à la 32° division (XIIe corps) comme le 178€ régiment d'infanterie.
(2) Nous conserverons cette appellation aux soldats du génie (Pioniere). 11 y a en principe un bataillon du génie par corps d’armée et il en porte le numéro, du moins de 1 à 17. Il s’agit donc ici d’un détachement du 12€ bataillon (Dresde).
(3) Il y a pour chaque division l’équipage d’un pont de 21 ou 35 mètres, pour chaque corps d’armée celui d’un pont de 75, 125 ou 155 mètres.
(4) Ce mot est en français dans le texte.
(5) Le 19° régiment d'artillerie à pied tenait garnison à Riesa et comptait au XIXE corps d'armée (saxon).
(6) Bouvignes est située vis-à-vis de Lefle sur la rive gauche de la Meuse. C’est aussi en quelque sorte un faubourg de Dinant.
(7) Ce témoignage suffirait à expliquer la contradiction qu'on relève entre les rapports allemands et belges ou français, relatifs à la défense de Dinant et de ses faubourgs par des soi-disant francs-tireurs. En admettant même que quelques civils y aient accueilli par des coups de feu l’arrivée des troupes allemandes, il est certain que les pertes de ces dernières du fait de ces isolés n’ont pu être que légères. Or, on sait que les assaillants ont par ailleurs été très éprouvés par un
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labyrinthe de jolies pièces jusque sur le devant, je butte sur le seuil contre le cadavre du propriétaire. Dans la maison nos gens s'étaient déjà comportés comme des vandales; tout avait été bousculé. Les rives boisées d’en face paraïissaient faiblement occupées. Je n’ai pas vu un seul Français... L’aspect des cadavres d’habitants qui gisaient de tous côtés défie toute description. Les coups de feu à bout portant ont la plupart du temps emporté la moitié du crâne. Chaque maison dans toute la vallée a été bouleversée et les habitants en ont été tirés des cachettes les plus invraisemblables. Les hommes ont été fusillés, les femmes et les enfants mis dans le couvent ("). De ce dernier sont partis des coups de feu, il s’en est fallu de peu que le couvent ne fût mis en flammes, etil n’a pu se racheter que par la livraison des coupables et le paiement de 15.000 francs (?).
Les pertes de notre régiment (une trentaine de morts) sont dues presque exclusivement aux francs-
tireurs qui tiraient des maisons. Les capitaines John (5)
et Franz sont grièvement blessés de coups de feu dans
feu de mousqueterie très vif et trés abrité, qu’ils ont cru provenir de l’intérieur même des maisons. L’officier saxon précise que ce feu était bien dû, comme l’ont toujours affirmé les alliés, à l” « infanterie ennemie » embusquée sur les deux rives de la Meuse et balayant de part et d’autre les rues venant y aboutir. Voir le plan ci-dessus page 16 etcf. Dampierre, L'Allemagne et le Droit des gens, p. 242-248.
(x) Il s’agit sans doute du couvent des Prémontrés.
(2) Rapprocher de ce récit les rapports de la Commission belge.
(3) Le rapport de cet officier figure à la page 161 du recueil allemand : die Vélkerrechtswidrige Fübrung des Volkskrieges in Belgien, 1915.
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