‹ Carnets de route de combattants allemands, traduction intégrale, introduction et notesChapitre 8 sur 27 · TT FENTE · texte numérisé non relu

TT FENTE

Journal d'un officier saxon 23

le haut de la cuisse. Cette guerre perfide met nos hommes dans une rage sans bornes, ils voudraient mettre le feu partout. C’est bien ce qui est arrivé effectivement pour quelques maisons (*).

Dans le courant de l’après-midi notre artillerie a bombardé les principaux bâtiments de cette longue localité à l’aide de projectiles incendiaires et d’obus. C'était un indescriptible coup d’œil! Shrapnells de campagne, gros et petits obus hurlaient continuellement par-dessus nos têtes, vers la rive opposée, où ils éclataient avec une pénible sûreté. En peu de temps toute la rive était en flammes. C'était un merveilleux spectacle de voir le soir, de Dinant jusqu’à Leffe, tout le long des bords de la Meuse, une mer de flammes illuminer divers châteaux et édifices. Sanglante, cette lueur se reflétait dans la Meuse. Il faisait presque aussi clair qu’en plein jour.

À cette lumière, les pionniers bâtirent un pont, après avoir au préalable transbordé sur des pontons les chasseurs de Marburg pour les couvrir. Ces derniers grimpèrent comme des chats la berge abrupte et boisée, en utilisant soigneusement le terrain et, peu après, ils nous ramenèrent les premiers pantalons rouges (2) : un petit poste qui s’était rendu

(x) Il convient de relever à tout le moins ici la disproportion entre le chiffre avoué des pertes allemandes (30 morts pour un régiment de plus de 3.000 hommes) et la férocité de la répression, non moins que la nervosité signalée chez les hommes de troupe.

(2) Rothosen, sobriquet populaire des Français,

24 Carnets de combattants allemands

sans tirer un coup de fusil. Les pauvres diables n'avaient rien mangé depuis deux jours; nous n’avions pas non plus grand’chose à leur offrir. Il y avait là un officier. À son extérieur, je l'aurais plutôt pris pour un mécanicien (*).

23 août. — Après un court sommeil dans la caserne, où nous avions interné les prisonniers, la division a passé la Meuse. Tout est maintenant pêlemêle ; nous marchons au milieu de l'artillerie. Direction générale de marche sur Sommière (2). La cuisine de campagne est Dieu sait où! Par suite, le repas du soir a passé au bleu (5). Par une route en lacets, nous faisons une marche de nuit sur la hauteur vers Rostenne (*), sur un plateau complètement découvert.

Le plan des Français n’était pas mauvais : tout d’abord, des démonstrations sur les berges de la Meuse ainsi que des attaques de francs-tireurs devaient nous infliger de lourdes pertes au passage de la rivière, puis à notre arrivée sur le plateau découvert, nous devions être reçus par un feu meurtrier. Mais on n'avait pas compté avec l’effet de notre artillerie

(x) Le texte porte : Seinem Aüsseren nach bätte ich ibn für einen Feinmechaniker gehalten ! On saisit là sur le vif la morgue caractéristique de l'officier allemand.

(2) Sommiëre est à 3 kilomètres au nord-ouest de Bouvignes.

(3) Textuellement : Jufolgedessen, Abendbrot durch rote Flagge markiert.

(4) Petit village à environ 1.500 mètres à l’est de Sommiere.

Journal d'un officier saxon 25

et surtout de nos pièces lourdes. L’artillerie à pied a terriblement nettoyé les châteaux sur la hauteur et les autres points d’appui de la position principale. Les Français semblent les avoir évacués; nous avons marché à $ heures du matin sans être inquiétés jusqu’à Rostenne. (Il y a deux nuits que l’on n’a pu dormir et l’on se jette où l’on se trouve.)

Toute la journée, c’est l’artillerie qui a travaillé le long de la Meuse ; la manière méthodique dont elle a bombardé les maisons et nettoyé les berges de la Meuse avec des shrapnells, en allant frapper ainsi sûrement derrière les obstacles, est vraiment étonnante. L’artillerie française s’est contentée d’un faible feu de shrapnells et bientôt s’est tue. Et maintenant ?.…

24 août. — Dormi délicieusement pendant deux heures sur une gerbe de blé près de Chestruvin ("). Lever de soleil d’un rouge de sang. Journée magnifiquement claire. Sur nous paraît un avion français, sur lequel on tiraille en vain. De la ferme de Rostenne les chasseurs nous ramènent une demi-compagnie de Français. Les premiers (hier) ont été reçus avec la joie la plus bruyante. On chantait la Wacht am Rhein (+)

(x) Hameau près de Rostenne, à 2 kilomètres sud-est de Sommiëre.

(2) La Garde au Rhin. Bien que n’étant pas à proprement parler un air national, on sait que ce chant, d’inspiration nettement antifrançaise, est officiellement adopté depuis longtemps non seulement dans les fêtes patriotiques mais encore dans les recueils scolaires et les manuels destinés à la troupe.

26 Carnets de combattants allemands

et l’on criait hourra! Quel effet cela doit-il produire sur les Français, qui sont contents d’être tombés entre nos mains? Leurs pertes en morts seraient, d’après l'officier pris, d’une centaine ; les nôtres sont d’une trentaine; ce n’est donc pas un succès bien chèrement acheté. Retournons dormir un peu! Continuellement des détonations se font entendre, surtout dans la direction de Namur. À 10 heures départ de Chestruvin; les compagnies ne se sont pas encore retrouvées mais l’on va de l’avant sur la route tout droit dans la direction de Philippeville(*). Marche de poursuite extrêmement fatigante, par une écrasante chaleur. Nous sommes en route depuis 2 heures du matin. De $ heures à 10 heures, repos pour rassemblement ; à r0 heures du soir, grand bivouac près de Morville (2). Nous avons fait un grand crochet en quittant la route de Philippeville pour gagner Morville par Weillen et Falaën (5). À Falaën on signale une compagnie ennemie qui est poursuivie parallèlement à nous par une compagnie de grenadiers du corps (4). Les fameuses positions de la Meuse dont hier notre

(x) Philippeville est à 28 kilomètres au sud-ouest de Dinant et à 25 kilomètres au sud de Charleroi.

(2) Morville est à 12 kilométres de Dinant, un peu à gauche de la grande route de Philippeville.

(3) Weillen est à environ 6 kilomètres à l’ouest de Dinant. Falaën à 3 kilomètres au nord-ouest de Weillen.

(4) En allemand : Leibgrenadiere. Cette appellation s'applique au 100€ régiment d'infanterie (1r saxon) qui tient garnison à Dresde et fait partie de la 45€ brigade, de la 23° division et du XIIe corps. Dans l’armée allemande les termes de grenadier et fusilier ont été conservés

Journal d'un officier saxon 27

artillerie a bombardé les points d’appui (tout autour de nous les villages brûlent) ont été abandonnées sans combat. Près de Chestruvin il y avait eu de l’artillerie ennemie en position. La gerbe de projectiles de la nôtre avait tout recouvert sur une profondeur d'environ 300 mètres. Partout il y avait des trous d’obus, au milieu de la route des cadavres d’artilleurs (un commandant atteint d’un shrapnell) ainsi que des chevaux; plus loin, un attelage, avec un caisson renversé dont les projectiles étaient à moitié sortis. C’était un tableau digne d’un Weretschagin (”). Un chène d’environ trois quarts de mètre de diamètre avait été coupé au niveau des racines par un obus; de grands éclats de bois avaient volé à $o-60 mètres de là. Toute la large route était parsemée d’objets d’équipements et d’armes brisées.

25 août. — À 9 heures du matin, départ de Morville. L’artillerie bombarde différents villages devant nous; nous rencontrons en chemin de longs convois de voitures, des habitants qui abandonnent leurs villages. De petits détachements ennemis nous obligent

à certains régiments sans impliquer autre chose qu’un souvenir. De même pour l'expression Leib (grenadier, husar, etc.), qui désigne encore les régiments formant jadis la garde (du corps) de certains rois ou princes de l’Empire.

(x) Le peintre russe Weretschagin, tué en 1904 à bord du cuirassé Petropawlosk, torpillé sous Port-Arthur par les Japonais, est fort connu en Allemagne, où ses tableaux militaires, d’un réalisme saisissant, ont été popularisés par l’image.

28 Carnets de combattants allemands

à diverses reprises à nous déployer pour le combat et aussi, semble-t-il, à faire un détour. Nous passons par Rosée (") (détruit par un bombardement, prisonniers français parmi lesquels un zouave), puis Merlemont et Dourbes (?) où nous arrivons à $ heures du matin.

26 août. — À 8" 30, nous continuons notre route sur Nismes (3). La marche sur Dourbes avait été épouvantable. Après que la matinée se fût passée, de 9 heures du matin à midi, à mettre en ordre les éléments de la division, pour en former une colonne de marche longue de 7 kilomètres, celle-ci se mit en mouvement sans encombre pour le reste de la journée. Le soir, la fameuse halte de huit heures fut réduite à une demi-heure. Mon bon riz était trop chaud pour pouvoir être mangé. Marche de nuit à travers une forêt par des chemins effroyables, avec des arrêts continuels, durant jusqu’à deux heures, lesquels furent utilisés à dormir. Deux civils qui avaient été empoignés à Merlemont furent obligés de faire toute la route avec nous. À Dourbes, les pauvres diables furent relâchés avec un laissez-passer.

Derrière Merlemont nous avons traversé Villers-

(zx) Rosée est à 3 kilomètres à l’ouest de Morville.

(2) Merlemont est un village à 9 kilomètres au sud-est de Philippeville. Dourbes est à 9 kilomètres au sud de Merlemont, sur le Véronin, affluent de gauche de la Meuse.

(3) Nismes est à 4 kilomètres au sud-ouest de Dourbes.

Journal d'un officier saxon 29

en-Fagne (*) qui était en flammes. Sur la route gisaient les cadavres de deux grenadiers du corps. La population avait averti les Français de l'approche des grenadiers par un signal fait du haut du clocher. L’artillerie ennemie avait tiré dessus quelques shrapnells et blessé ou tué des grenadiers. Là-dessus, les hussards avaient mis le feu au village; le curé et d’autres habitants ont été fusillés (2).

À 1030, derrière Dourbes, violente canonnade. L’ennemi prendrait position sur la frontière (3). Avec une demi-tasse de café dans le corps, nous nous portons en avant sans arrèt. L’ennemi est signalé comme en retraite sur Rocroi, petite place forte(+). À la gare de Nismes passent en trombe devant nous le 64° d’artillerie et le 18° hussards. C’est un merveilleux tableau que ces batteries passant dans un tintamarre, avec leur train de combat (5) et leurs colonnes de munitions.

(x) Villers-en-Fagne est à environ 4 kilomètres au sud-ouest de Merlemont.

(2) On sait qu’il est du strict devoir des maires et des curés d’avertir l’armée de leur pays de l’approche de l’ennemi. Leur exécution sous ce motif est donc strictement contraire au Droit des Gens. Cf. DAMPIERRE, op. cit., page 237. Il est assez curieux d’ailleurs de signaler ici les protestations soulevées en Allemagne même, chez les catholiques, par les excitations d’une certaine presse contre le clergé belge et français. Voir Daur, Der Lügengeist im Vülkerkriege. Munich, 1915, in-16.

(3) Sans doute la frontière franco-belge distante de 10 à 12 kilom.

(4) La place de Rocroi est, on le sait, déclassée.

(5) On lit: Gefechtstaffeln, échelons de combat, — Le train de combat proprement dit (Gefechtsbagage) comprend le chariot de batterie et des chevaux haut-le-pied ; les Munifionskolonnen ne désignent sans doute ici que les trois sections de munitions (6 caissons) et la voiture observatoire affectées À chaque batterie.

30 Carnets de combattants allemands

Les sveltes petits chevaux des hussards, au trot de marche, étaient ravissants à voir.

On marche maintenant à travers la forêt des Ardennes, sans doute vers Rocroi. Ce qu’il y a de bon du moins, c’est un petit soufHe d’air frais. Les derniers jours étaient d’une chaleur écrasante. Il est intéressant de constater que par ces marches en poursuite, de quinze et dix-neuf heures, il n’y a presque pas de trainards. Tout le monde suit clopin-clopant, de crainte des francs-tireurs, par Petigny et Couvin (*), à travers la forèt des Ardennes. L’agriculture est ici magnifique. Il y a de la marmelade et du lait caillé d’inégale consistance ; c’est un délice, après la poussière de la route |

Après un arrêt d’une heure à l’extrémité de Couvin, la marche continue. Couvin (en partie pillée) est une confortable petite ville française sur l’Eau Noire (*). Plus loin nous passons Brüly (en flammes) (5). À 4" 45 après-midi, nous passons la frontière belgo-française. Hourra! Autour de nous brûlent des villages. À $ heures, bivouac près du Gué-d’Hossus (+), le premier village français, qui est tout en flammes.

(x) Couvin est une petite ville belge située à 14 kilomètres au nord de Rocroi. Petigny est un village à 2 kilomètres à l’est de Couvin.

(2) Affuent du Véronin. L’officier veut dire sans doute que cette petite ville est française d’aspect, car il n’ignore pas qu’elle est en Belgique.

(3) Brüly est le dernier petit village belge sur la route de Couvin à Rocroi.

(4) Le Gué-d’Hossus est à 4 kilomètres au nord-est de Rocroi.

ES mines

Journal d'un officier saxon 31

Là encore les habitants ont tiré sur nos gens. Au point de vue agricole, le pays est toujours de plus en plus beau. Il y a principalement des pâturages avec de magnifiques bestiaux, mais on fait aussi beaucoup d’arbres fruitiers, de betteraves et de froment. La forêt des Ardennes proprement dite, à travers laquelle nous avons marché pendant environ trois heures, n’a aucun caractère farouche et légendaire. De la route je n’ai pas aperçu de vieilles coupes. Devant Rocroi, le canon tonne.

La division intervient une bonne fois, Dieu merci, énergiquement contre ce brülage et ce massacre de civils. Le ravissant village du Gué-d’Hossus aurait été tout à fait innocemment livré aux flammes. Un bicycliste serait tombé, ce qui aurait fait partir son fusil. On a simplement jeté les habitants mâles dans les flammes (*). De pareïlles horreurs ne se reproduiront pas, il faut l’espérer. À Leffe, environ 200 hommes ont été fusillés (2). Là, il fallait un exemple. Qu'il y ait eu des innocents à pâtir, c’était inévitable; mais on devrait aussi exiger une vérification des soupçons de culpabilité, afin de contrôler cette fusillade sans discernement de tous les hommes. Le soir il pleut ; bivouac sans paille dans une tente d’escouade sur l’herbe mouillée. Le matin il pleut toujours.

(x) Le texte porte : Man hat männliche Einwobner einfach in die Flammen geworfen. Pour le fac-similé de ce texte souvent cité, voir Dam- PIERRE, 0. cif., page 247.

(2) Cf. ci-dessus, pages 20-23.

32 Carnets de combattants allemands

27 août. — Trempés, nous partons vers Maubert- Fontaine (*) pour prendre des cantonnements resserrés. Pour la première fois depuis longtemps, je puis me laver complètement et me changer ; c’est exquis. Au milieu du repas, alerte. L’artillerie s’ébranle; nous aussi, naturellement, sautons sur nos fusils. Au bout d’une heure, tout le monde est encore là. Il y a en général une certaine nervosité : « La maîtrise de soi pour les grands chefs voilà l'affaire! (7) » disait déjà le général Schramm.

On nous annonce que deux armées ennemies ont pris position entre Sedan et Mézières. Le [V® corps d’armée attaque dès aujourd’hui, le XIT* et le XIX° font un mouvement tournant et se mettent en route vers l’ouest. Marche de 15 kilomètres vers le sud dans la direction de Marlemont(5}. Cela dure de 8 heures à 1 heure du matin. Pas de diner, pas de couchage. Nous restons étendus jusqu’à $ heures du matin sur la route nue. Il fait un froid de chien! Enfin il vient à l’idée du commandant d’envoyer chercher de la paille. Mais quand on était fatigué et qu’on en avait besoin, il n’y avait rien!

28 août. — Le café va certainement passer au bleu, car la cuisine de campagne est derrière le ba-

(x) Maubert-Fontaine est à 9 kilomètres au sud-ouest de Rocroi. (2) Textuellement : Fübrung bei hôheren Fübrern ist bedenklich ! (3) Marlemont est à 14 kilométres au sud de Maubert-Fontaine.

Page 1