LE MANS
Retour do Douui. — Vers Arras, à riionzon, on voit une tour charmante, probablement celle (le l'IIotel de Ville. Je sais qu'il y a dans toutes ces villes ilamandes des chefs-d'œuvre d'orfèvrerie architecturale, comme à Bruges, Bruxelles, etc. Voyez leurs verres à boire : ils sont artistes par le sentiment de la forme, de la couleur, et par la musique.
Après Amiens, il y a un grand espace fort laid, la Picardie, grise et tondue; les moissons ont été enlevées; pas un arbre, pas d'eau, des tranchées crayeuses. Puis recommencent le climat et le sol parisiens, si distincts; je les ai retrouvés le lendemain jusqu'à la Beauce.
Quelque chose de fin, de gracieux, aucun grand caractère, mais des bouquets de verdure, de jolies rivières, un agréable mélange de cultures diverses, des villages bien posés.
Vers le Mans et un peu avant, tout change. Le pâturage commence: les prés, comme en Normandie, sont entourés de hautes haies vives, pleines de grands arbres, chaque pré est ainsi dans son cadre; les routes serpentent, bordées d'un fourré épais, plus basses que les terres, ravinées l'hiver par la pluie. Ce vert vivant, dans le beau soleil, est charmant; on se sent une autre àme ({n'en Flandre.
Le Mans est fort laid. Même contraste que dans tout le centre entre le pays et les habitants. Quelques restes d'antiquité font plaisir; une promenade de vieux arbres, çà et là une grosse charmille qui bombe, une église à deux clochers ardoisés, simple et grave comme une religieuse. Mais partout éclatent la négligence, les disparates, le manque de soin; on sent l'état politique (|ui phupie l'adminis'jation sur la
LE MAXS. 17
ville, comme une dent postiche dans un alvéole vide. Nul caractère dans les rues ni dans les bâtiments; du plâtre et du moellon, des niches parées ou mal soignées à l'usage de richards bêtes ou de prud'hommes retraités ; des rues macadamisées, puis d'autres rues pavées de cailloux, pointus; une large place non pavée, poudreuse, biscornue, en pente irrégulière, et dans un coin, une vingtaine de mauvais chevaux qu'on vend et qu'on fait courir; au centre, deux vaches qui attendent.
On sent dans quelques boutiques l'effort du marchand (|ui fait de la réclame, qui étale les nouveautés parisiennes. Un libraire affiche le portrait de Mgr X..., figure rosée, ronde, à lunettes, comme d'un souriant potiche chinois. — Cet homme-là a diné, dormi les mains sur son ventre, donné la bénédiction en faisant de jolis doigts et souri avec un air de Saint-Esprit aux compliments et aux empressements de ses dévotes. — J'ai vu quelques dames en petits chapeaux et robes fraîches, sortir d'une boutique, relevant la tête comme des paons heureux ; la toilette est la seule chose où le «-énie
national trouve ici son développement. — A côté, nous avons traversé le marché, un gros pâté rond, bas, vulgaire, empli de boutiques à vingt sous et de paysans qui viennent le fournir.
Comme on sent bien, par une seule de ces promenades, l'état social de la France ! Comme tout le corps de la nation est bas, encore voisin des serfs et des bourgeois du ^loyen âge, avec les fonctionnaires en guise de nobles ! Ces fonctionnaires, sans les consulter et d'en haut, leur fournissent des marchés, des collèges, des tribunaux, mettent le holà. En somme, la masse a ce qu'elle veut : la petite vie bourgeoise et la faculté de vendre son blé, sa récolte, comme elle l'entend.
J'ai pensé à cela depuis que je fais ce nouveau métier. En somme, sauf la friponnerie naturelle et les grandes fdouteries en haut lieu, bref, en défalquant les Rastignac et en ne prenant les choses qu'en gros, ce pays-ci a atteint un haut degré de justice et de bien-être. L'égalité y est pratiquée; il n'y a pas de faveurs, même envers les très nobles et les très riches; on juge abstraitement et sans savoir les noms.