Dans la Chartreuse de Parme
Arcachon est un village d'opéra-comique ; un débarcadère rouge, jaune et vert, avec des toits retroussés en pavillon chinois, une lieue de plage couverte de trois rangées de cottages, chalets peints bordés de balcons, pavillons pointus, tourelles gothiques, toits ouvragés en bois colorié. Sur les collines de sable, à l'arrière-garde, entre les pins, sont des chalets plus riches. Quantité étonnante de restaurants, chevaux, boutiques, tout cela neuf et verni; cela ressemble à une fête d'Asnières en permanence. Le mètre de terrain sur la côte se paye 15 francs; il y a vingt ans, on aurait eu la moitié de la côte pour 2 000 francs.
Promenade dans le bateau à vapeur qui traverse toute la baie et va jusqu'au Goulet. On oublie bien vite la fourmilière humaine pour ne penser qu'à l'eau, au sable et au ciel. A droite et à gauche, bien loin, parfois à perte de vue, presque au bord de l'horizon, s'allongent et ondulent les collines de sable, molles et monotones, telles que le vent et les flots Jes ont faites. Elles croulent éternellement ; aux endroits abrités, il faut des branchages de sapin et des
sortes de claies pour les maintenir. On oublie tous les autres bruits, on se figure ce petit murmure incessant du sable qui fond, s'écoule ou s'entasse. Leurs longues raies frangent l'eau bleue d'une blancheur mate et forte; elles n'ont point d'étincelles, mais il n'y a pas de plus beau cadre que leur puissante couleur. — Au-dessus d'elles et avec elles, ondoient les forêts de pins. Point d'autre arbre, on n'aperçoit que ce vert, aussi solide que la blancheur du sable. La vivante frange des forêts monte et descend, puis par derrière s'enfonce à l'infini avec des creux et des bosselures. Quelques têtes crénellent l'horizon ; tout cela respire et épanche une vague odeur d'aromates qui se mêle avec la brise salée de la mer. Cependant l'eau bleuâtre roule, çà et là brodée d'argent, dans sa ceinture de plages blanches et de forêts vertes. C'est un grand port, une sorte de refuge naturel où les êtres tranquilles peuvent pulluler et s'abandonner à l'abri des violentes vagues de l'Océan; les méduses flottantes passent à chaque minute sous leur grand capuchon, étendant le réseau de leurs tentacules comme d'énormes cham-
pignons ballottés par le flot transparent. — C'est là un spectacle comme en ont vu les premiers hommes : une terre vierge, du sable et toujours du sable. Des pins, puis encore des pins, quelques ajoncs, quelques traînées de plantes grimpantes entre les troncs résineux qui suintent, un sol primitif, simple dépôt de la mer, peuplé par une seule espèce de plantes; puis la grande eau, sa mère, qui l'enveloppe de ses replis, et le ciel éblouissant de blancheur lumineuse qui aspire les parfums et la sève. — Tout à l'entour, des marais, des morceaux de plages sablonneuses et luisantes, tour à tour inondés et découverts, rien d'humain ; une œuvre nue et brute, les premières végétations encore toutes barbares sur le lit délaissé de la grande eau primitive. — Quand les premiers navigateurs sont venus ici sur leurs pirogues, ils ont trouvé peut-être quelques hérons, une mouette, un épervier comme celui qui planait tout à l'heure au-dessus du bleu des vagues, parmi la magnificence de rayons célestes épanchés dans la blancheur. Ils ont débarqué; leurs pieds, comme les nôtres, se sont enfoncés dans la grève; ils ont entendu
le même chant sonore des cimes bruissantes; ils ont fait craquer les aiguilles tombées sur le sable; ils ont admiré cette couleur blanche du sol qui troue à chaque pas le maigre tapis d'herbes altérées; ils ont frissonné à demi, en écoutant le merveilleux silence; ils se sont arrêtés devant quelque énorme pin demi-ébranché par la foudre, seul, debout sur le sommet d'un monticule nu. Le pays n'a guère changé depuis leur venue, et cette vue repose du grand potager aligné, régulier, partagé, surveillé par le garde champêtre, que je retrouve partout de Poitiers à Toulouse.
Et pourtant, dans cette espèce de potager, j'avais eu la veille une sensation folle. J'étais seul dans mon wagon, et pendant quatre heures j'avais vudéfiler les haies, les arbres, les vignes, les cultures. Les roues roulaient infatigablement, avec un grand bruit uniforme, comme le retentissement prolongé d'un orgue qui ronfle. Toutes les idées mondaines, toutes les choses humaines et sociales se sont encore efl*acées. Je n'ai plus vu que le soleil et la terre, la terre parée, riante, toute verte, et d'une ver-
dure si diversifiée, si épanouie, si confiante sous cette douce pluie de rayons chauds qui la caressaient. L'air était si pur, la lumière si amplement épanchée, la campagne si florissante et si heureuse! A chaque chêne, à chaque châtaignier qui passait, chacun avec sa pose et dans son petit monde de compagnons et de voisins, je me sentais touché comme par la rencontre d'un être animé. J'avais envie de lui crier : « Tu te portes bien, tu es un beau et puissant chêne, tu es fort, tu jouis du luxe et de la magnificence de ton feuillage )>. Je considérais les bouleaux, les frênes, comme des créatures délicates, de vraies femmes pensives, dont personne n'avait entendu la pensée, une pensée timide et gracieuse qui m'arrivait avec leurs chuchotements et l'agitation de leurs fins rameaux. Il y avait des douceurs ou des coquetteries d'arbres dans les creux ombragés, sur les tapis de bruyères rousses et violettes, dans les sentiers tortueux laissant voir un morceau de leur ruban de sable, au bord d'une petite source qui noircissait le sol entre les pierres, et tout d'un coup descendait avec des étincelles
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et comme une pluie d'éclairs. C'était un regard soudain, une mutinerie, une mièvrerie d'enfant, d'un dieu enfantin qui rit en liberté. Au delà de cette plaine de vignes si vertes, et d'arbres épars tout reluisants et tout étincelants, on voyait des collines bleuâtres qui portaient leur forêt jusqu'au bord du ciel, une sorte de cirque d'ancêtres végétaux plus serrés et plus sévères, heureux pourtant sous la gaze de vapeur dorée, et qui, dans l'enceinte dont ils occupaient les plus hauts gradins, regardaient leurs enfants, toute la jeune et élégante postérité de plantes civilisées et fructueuses, se mêler, se ranger, s'étaler en groupes, chacun sous sa couronne de fleurs avec sa gerbe de grappes ou sa corbeille de fruits.
Comme la vie de province déforme vite l'individu, et quel changement quinze ans de mariage ont fait dans Mme L. . . . Elle rougit après dîner, elle a trois mentons, plus de taille, plus de teint. Et quelle conversation ! Des phrases de journal sur les Anglais qui sont des ambitieux égoïstes et nous volent nos colonies; un vif contentement de voir que son mari ne chasse pas, ne monte pas à cheval, ne pêche pas, tous exercices dangereux qui peuvent compromettre la vie d'un homme; une surveillance de bonne sur les enfants avec des plaintes de bonne sur l'assujettissement d'une pareille surveillance. L'esprit fonctionnaire, le souhait de voir son
mari avancer d'un grade, fût-ce au prix de six ans de séjour à Quimper ou à Draguignan. — J'écoutais F... le lendemain avec des détails sur deux intérieurs : « Quatre filles dans l'un; elles font tous leurs objets de toilette, même leurs souliers, et je les rencontre au bal. — Dans l'autre, la femme a le goût des chapeaux et en. fabrique une douzaine par an, tant pour elle que pour ses amies. » — Tous ces gens se croient du monde! — Les Anglais ont raison; directement et en soi, le métier ni le ménage n'abaissent, on peut avoir un grand esprit et un grand cœur et raccommoder des bas, faire des écritures. Mais ce sont les conséquences, la lente usure produite par un pareil état, qui rabaissent. On ne lit plus, on ne voyage pas, on reste dans un petit cercle, on n'ose penser librement, on songe aux dots, à l'éducation des enfants, etc.... Il faut du loisir et une position indépendante pour faire un homme et une femme complets.
Plus je vois la France, plus elle me semble avoir la constitution qui lui convient. Hier, dans
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la Revue germanique, Milsand parlait contre l'article du Code civil qui prescrit le consentement des parents dans le mariage. — Personne ne tient compte de l'abîme physiologique qui sépare les races.
Nous sommes des Gaulois faits pour l'enrégimentation, ayant pour idéal des dévouements brillants, des audaces chevaleresques. Alexandre Dumas* a parfaitement rencontré et mis en scène ce sentiment; s'amuser, causer, vivre en société, faire des calembours, écouter des vaudevilles, courtiser de jolies femmes, rire et souper avec sa maîtresse, se battre de bon cœur, et à la première occasion, s'enthousiasmer pour un chef ou sinon le subir comme un pédant ou comme un sergent de ville, ne pas faire son devoir ou faire plus que son devoir, se prodiguer, se sacrifier dès que le but est éclatant ou que l'opinion des camarades le déclare tel, subir sans difficulté, même volontiers, l'organisation et la caserne ; tout cela est essentiellement français.
Je regardais hier les jeunes soldats au quartier; ils sont gais; ils ont bonne mine; ils jouent
1, Dumas père.
entre eux; ils montent à la corde, au trapèze; ils se font des tours ; ils sautillent comme de jeunes chiens ou des lapins. Les sergents, le lieutenant sont ol)éis à l'instant, sans bassesse, sans mauvaise humeur. L'officier est le chef naturel, celui que le peuple respecte et écoute de lui-même, sans difficulté. — Rien de plus juste que cette caricature : pendant une de nos révolutions, un petit jeune homme de l'École polytechnique place un énorme portefaix ou boucher en sentinelle et lui donne sa consigne : (c Bien, mon officier, dit le colosse au joli nain, je m'en rapporte à votre expérience )). C'est une expérience d'un jour, mais le nain a l'épée et l'uniforme.
Par tout ce que je vois de l'armée, l'organisation est admirable; économie, régularité, prévoyance, magasins, marchés, chaque homme utilisé dans son métier, l'un boulanger, l'autre bottier, l'autre cuisinier; tous apprenant l'honneur, l'obéissance, beaucoup apprenant à lire, à écrire, à chanter, chacun exercé et dégourdi par la gymnastique, les voyages, la conversation; c'est l'éducation du peuple.
Impossible de voir le musée Fabre, le gardien est absent.
J'ai traversé la vieille ville. Comme l'ancienne Marseille, comme ces villes qu'on n'aperçoit qu'en passant, Carcassonne, Béziers, Narbonne, cela donne l'idée d'un autre monde. De grandes bâtisses aveugles, presque sans jours, grisâtres, salies par le temps et roussies par le soleil; souvent, au sommet, une sorte de tour comme en Italie. Des rues étroites ou plutôt des ruelles pavées de cailloux pointus, de morceaux de pierres anguleuses, âpres, tranchantes, qui blessent les pieds; de petits fumiers, des restes de fruits et de légumes au milieu des rues, des
enfants sales, au museau barbouillé de vieille crasse ; les plus grandes maisons inhospitalières d'aspect, fermées sur le dehors et silencieuses comme des cloîtres; les moindres, les échoppes, les maisons d'ouvriers, ont la porte toute grande ouverte pour laisser entrer l'air, une sorte de rideau bleuâtre la remplace ; à travers les ouvertures, la vue d'une noirceur étrange; parmi des casseroles, vases de tout genre, outils, habits, linge d'enfant pêle-mêle, une femme nettoie son nourrisson, une autre, immobile, la regarde. L'aspect n'est pas français, mais italien.
Plusieurs femmes du peuple ne parlent pas français, je l'ai vu en demandant mon chemin. Il y a quelques années, un jeune homme bien élevé, de famille noble, me disait qu'ici vers 1789, chez l'intendant, sa bisaïeule et la plupart des autres dames ne savaient parler que la langue d'Oc.
Tout est chant dans leur langage; on dirait des Italiens plus légers et plus enfants. A les écouter, on a peine à croire qu'ils parlent sérieusement; ce sont des polichinelles gentils. Et quelle familiarité! quelle audace! Leur civilisa-
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tion de l'an 1 100 était un mélange de précocité, de polissonnerie, d'extravagance. — On comprend qu'ils aient reçu d'ailleurs une discipline et des maîtres. Moineaux délurés, sautillants, impertinents, imprudents, bons pour babiller, donner des coups de bec, lisser leurs plumes, courtiser les femelles, avoir bon air et entrer en cage. — Comme l'Italie, c'est un pays tombé, qui reste en arrière des autres, et ne remonte au niveau des autres que par le contact d'une administration ou d'une civilisation étrangère.
Nulle part la vraie Française hardie, caquet bon bec, mais pimpante, à jolie tournure, à démarche alerte et rythmée, n'apparaît mieux qu'ici. Je reviens toujours à la même conclusion. Dans le Midi, il ne faut vivre que par les sens, en peintre : aimez une jolie taille de femme bien habillée, un visage rieur sous des cheveux noirs, une puissante ombre au bas d'un long mur grisâtre qui tranche dans l'azur vif, une délicieuse grappe de raisin qui fond comme du miel dans la bouche; mais supprimez tout le dedans, toutes les rêveries tendres ou profondes.
Un mendiant ici mange du bon raisin bien
sucré; un pauvre diable boit du vin pur, sain, franc, qui l'égaie, et nul ne se grise. Cela fait compensation à bien des choses et cela suffit pour déterminer l'idéal. Un Norvégien, un paysan du Lancaster n'a pas l'idée d'une pareille sensation; au lieu de la grappe savoureuse et sucrée, il a, au mieux, la bière, l'eau-de-vie, le roastbeef, toutes sensations fortes, simples moyens de se remplir et de se réchauffer. Il ne peut pas concevoir le plaisir. Ce sont de petites différences élémentaires comme celles-là, qui font les grandes différences ultérieures; l'idéal devient autre. — Quand pour la première fois les Gaulois eurent goûté le vin et le raisin, ils partirent en troupe pour l'Italie.
Cela est bien marqué encore dans la comparaison des paysages. Hier, en approchant de Cette, nous ne pouvions pas nous lasser de regarder. Le chemin traverse des lagunes, la mer est à droite, de grands étangs salins s'allongent à gauche, parsemés de bancs de sable, de pyramides de sel. Ces pyramides d'un blanc vif tranchent sur les fonds bleuâtres avec un relief extraordinaire. Tout à l'entour à perte
de vue, dans la plaine immense, l'eau ondule et se plisse, rousse ou rougeâtre selon les accidents du sable où elle s'étend, bleue et brillante aux endroits où elle est plus profonde, traversée de rayons d'argent, pailletée d'étincelles d'or. Derrière, une longue bande de plaines basses ou de hauteurs insensibles azurées ou fauves, d'un ton aussi riche, aussi fondu que chez Decamps; sur cette énorme bordure noyée, les petites taches blanches des maisons éparses. — Plus loin, les dos ronds des collines, la croupe onduleuse d'un violet pâle, et le ciel infini parsemé de nuages de duvet, où le soleil s'abaisse. Tout cela est grand; il n'y a que trois ou quatre lignes, toutes architecturales; la campagne est un cirque comme chez Poussin, mais, outre la ligne de Poussin, il y a la couleur et la richesse. - On pourrait retrouver ici la noble vie antique, y placer une cité maritime, guerrière, artiste. — Les petites vallées, les champs cultivés, ies enclos dans l'intérieur des terres, les pommiers et les terres à blé du Nord et du centre sont faits pour des paysans et des rentiers.
Cette mer rend tout noble. Entre elle et nous.
il n'y avait que son ancienne plage desséchée, couverte de tamaris aux fins cheveux et de bruyères mauves, le sable jaune affleurant par intervalles. Au bout de la plage, la bordure raboteuse tranche à vif sur un profond azur terne. C'est Elle, bleue comme une des grappes de ce raisin que la brise rafraîchit. Le bleu s'agrandit, occupe toute une moitié de l'espace; une voile blanche de pêcheurs de thon seule y nage comme une coquille marine; le bruit monotone et éternel de la vague arrive aux. oreilles. On approche et l'on voit l'écume argentée qui saute. Au-dessus de l'azur intense, le ciel est d'une pâleur transparente et délicieuse, les étoiles s'allument. Nul être vivant, nulle plante, nulle culture; les néréides et les faunes pourraient danser sur ce sable comme aux premiers jours.
M ARSEI LLE
La mer est une vierge, bleue sous le bleu pâle du ciel, dans la bordure de roches blanches. Quelle divine couleur, la plus chaste et la plus éclatante, si pure, si riante, si aimable..., la robe de soie parée et lustrée d'une fiancée, la plus belle des femmes. L'âpre tranche des rochers de marbre avive encore la teinte délicieuse; ils font saillie avec une blancheur mate sur l'azur rayonnant. Au-dessus, la grande coupole, pâle à force de splendeur, s'arrondit, enveloppant tout dans sa lumière.
Ce qui augmente encore cette beauté, c'est la structure de la roche; on dirait des morceaux de marbre, cassés puis collés ensemble
par quelque pression énorme. Ils forment des assises et semblent des étages de tours à demi ruinées : quelques-uns sont penchés; on songe aux écroulements des palais de marbre bâtis par les Césars romains ou les rois de Babylone. — Les ravures, les cassures innombrables, les formes infiniment diversifiées des fentes arrêtent la lumière et peuplent d'arabesques fantastiques la nudité de leurs grands murs blancs. Les montagnes elles-mêmes paraissent cassées à grands coups de hache, et leurs arêtes, leurs promontoires, leurs dentelures hérissées au hasard, les saillies de leur échine et de leurs crêtes posent chacune une ombre sur l'uniformité de la teinte lumineuse. Tout cela vit, la chaîne entière est peuplée de formes et de couleurs. — A l'orient, au fond de l'horizon, les dernières croupes enveloppées d'air et noyées dans une brume imperceptible, se confondent avec le ciel ; il faut un instant d'attention pour distinguer leurs contours qui semblent s'évanouir comme une esquisse trop délicate. Tout cela s'endort à mesure que le jour baisse dans une teinte rosée de violet pâle.
Avant-hier au soleil couchant, hier de la caserne, la mer semblait un miroir poli entre deux bordures d'ébène; la lumière rejaillissait d'un seul élan comme d'une plaque unie d'argent ou d'acier. Les vaisseaux lointains, immobiles, montraient leurs coques et semblaient pris dans une glace. Au couchant, tout l'horizon avait l'éclat et le rayonnement d'une topaze, d'une pierre précieuse rouge et orange. Audessous de ce jaune lumineux, les yeux rencontraient le bleu sombre, et la réunion des deux couleurs formait comme un bel accord dans un concert. — Tout était magnificence et félicité. L'air arrivait caressant, avec une fraîcheur et une douceur exquises, et les promeneurs s'oubliaient à regarder l'ondoiement infini, l'agitation du peuple des vagues, l'arrivée et l'écume des grandes lames qui venaient refluer avec des teintes pourprées et des rejaillissements argentés sur les rochers polis du bord.
Aujourd'hui, dans le parc de M. Talabot, un quart d'heure charmant, l'esprit rempli par les Lotos-Ealers de ïennyson. Dans une vallée de pins, au plus fort de la senteur aromatique, le
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ciel, entre le vert faible et mat des aiguilles, semblait émousser sa lumière; l'azur était d'une douceur inexprimable et les sentiers blancs luisaient silencieusement entre les troncs gris.
Marseille est monumentale et grandiose; la vie y est plus active et menée plus en grand qu'à Paris. On tranche et l'on enlève des collines entières ; on bâtit une préfecture de 12 millions; la caserne Saint-Charles est un monument avec un dôme, des ailes, et les sculptures seules ont coûté 300 000 francs. — Le canal de la Durance passe sur un aqueduc plus vaste que ceux des Romains; il a coûté 40 millions; toute la ville en est arrosée, les ruisseaux incessamment précipitent l'eau courante, argileuse, dans toutes les rues, le long des collines. Les campagnes environnantes sont vertes sous le soleil brûlant, après quatre mois d'été sans pluie; la Crau entre en culture. Du haut de la Canebière bordée d'énormes maisons, vraie forteresse
d'architecture, on aperçoit la forêt des mâts; deux grands ports se creusent sur la droite.
C'est la plus florissante et la plus magnifique des villes latines. Depuis les jours éclatants d'Alexandrie, de Rome ou de Carthage, on n'a point vu pareille chose sur le rivage de la Méditerranée. Vraie cité méridionale et maritime comme en fondaient les anciennes colonies; un port et des rochers nus, point d'eau ni d'arbres; pour tout spectacle, la mer bleue éclatante et les lignes âpres des montagnes baignées dans la lumière. — Au dedans, une fourmilière active et joyeuse; de superbes maisons pompeuses, des cafés splendides lambrissés de glaces et de peintures; des robes de soie lustrées frôlant la poussière des rues, des filles fortes et belles à l'air hardi et fier, des voitures vernissées, luxueuses, lancées au trot de chevaux fringants et pimpants. Le soir, vingt grandes allées sombres où les platanes vivaces étalent leurs branches et s'allongent en haies, entre eux des fontaines jaillissantes et sous les lumières une foule serrée, bruissante, qui parle et gesticule parmi des foires, des casinos, des cafés chan-
tants, des théâtres ouverts. Le luxe, le jeu, les femmes, voilà les trois idées dominantes d'un Marseillais, selon tous mes hôtes ; ils ne songent qu'à gagner et à jouir.
J'ai passé une demi-heure le soir dans un casino chantant; il est tout tapissé de glaces, avec un luxe exagéré et une profusion d'éclat qui fait mal aux yeux. Quel contraste si l'on pense aux cercles de Belgique, aux brasseries de Strasbourg! Ici, tout est donné à la vie extérieure : musique parfaitement plate, plate et emphatique comme ce vin violet qu'on boit sur un comptoir d'argent; ce sont des chansonnettes nouvelles, un grand air sentimental sur l'héroïne de Vaucouleurs, des scènes d'amour vulgaires; paroles et musique sont du même goût. Ce qu'on va voir, ce sont des femmes décolletées etbien habillées. L'une d'elles, jeune, tout en bleu, avec un corsage bien marqué et agrémenté de boutons comme une veste de hussard, a eu un vrai succès; elle donnait l'idée d'une soirée appétissante. A chaque salut elle s'inclinait de manière à montrer une gorge fort blanche. — Tout cela fait un luxe d'enrichis; ce
sont les plaisirs de marchands qui ont travaillé et gagné tout le jour dans les farines ou dans les huiles.
Un trait frappant de tout ce pays, c'est l'affaiblissement des couleurs; la lumière est si vive qu'elle les éteint. De ma chambre haut perchée, je regardais ce matin les toits et les tuiles, d'un roux pâle, comme cuites lentement et à demi. La poussière blanchit les feuilles des platanes ; partout, dans la campagne et dans les villes environnantes, les murs prennent une teinte blafarde et uniforme, comme de poussière collée. — A Aix, où je suis allé le lendemain, toutes les sensations des veux étaient émoussées: la ville, comme la campagne, semblait une grisaille sous un ruissellement de feu, dans la monotonie d'un implacable azur. Étrange ville que cette Aix, morte ou demi-morte dans un sommeil de momie, toute peuplée de vieux hôtels à fenêtres grillées, à solennelles façades, à grands escaliers faits pour des robes de président, à rampes de fer ouvragé, à salons
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énormes précédés d'antichambres où jadis un peuple de laquais se trouvait à l'aise. — J'ai fait visite à un ancien Président, M. C..., sourd, mais vivant d'àme, d'esprit et de corps; anglomane libéral, ennemi décidé du catholicisme. La famille de sa femme, une des premières de Marseille, qui possédait deux cent mille livres de rente, a été « engloutie », dit-il, par des manœuvres ecclésiastiques, donations, filles qui se font religieuses, etc. ; sa femme a donné dernièrement cinquante mille francs pour une église. Lui, retiré, ne sachant que faire, passe sa vie à élever et à perfectionner des moutons; il s'y ruine.
M. Lerambert*, qui fait, comme moi, sa tournée, est aussi très frappé de cet ascendant du clergé. Les prêtres sont les véritables maîtres en province. Druides sous César, évêques sous Clovis, Pépin, Hugues Capet, Louis le Gros, plus tard si puissants sous Louis XIV' et Napoléon, ils tiennent toujours la France. Le manque d'initiative morale et intellectuelle, l'esprit d'administration et de soumission, le goût de