‹ CarnotChapitre 14 sur 42 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Carnot > apres le dix-huit fructidor.

Sorti comme par miracle da Luxembourg , Carnot erra pendant trois heures dans les rues de Paris. Eviter les corps-de-garde , se soustraire aux nombreuses patrouilles , tromper la vigilance en fermentation des croupiers du di<rectoire, etait affaire difficile; mais la providence de Carnot le preceda , l'accompagna , le suivit pendant ces trois mortelles heures ; et le danger du moment s'eloigna de lui.

D'honnetes artisans lui donnerent asile.

Reduit dans une soupente, dont le quart de croisee etait sur la rue , il entendait de son exigue retraite , les propos divers sur la nuit precedente , et les conjectures variees sur les suites qu'elle devait avoir. II reflechissait k

loisir , et doulonrcusement , sur la facilite dcs moyens d*egarer l'opinion du peuple.

Pendant dix sept jours de la situation la plus plnible , il cbangea plusieurs fois de gite, dans la crainte d'etre decouvert dans son refuge, et sur -tout par 1 'apprehension de compromeftre ses h6tes genereux.

Toutes les recherches dcs suppots de la police devenues inutiles contre ses precautions , leur activite trompee par les prevoyances de~ licates et presque minutieuses de ses parens et de ses amis , le bruit de son assassinat , dejk repandu lors de son evasion , se renouvela. II prit d'autant plus de consistance , qu'un mal- Iieureux avait ete reellement assassine pendant la nuit du 1 7 au 18 fmctidor dans le jardin :

du Luxembourg , et que de plus malheureux ;

que hii se vantaient d'avoir commis cet at- ;

tentat sur la personne de Carnot. On ne croi- i

rait pas k d'aussi atroces fanfaronnades , si •

elles n'eussent ete renouvellees depuis , et par I

un homme qu'on devait supposer loin de pa- i

reils exces ; mais il n'est que trop vrai , que {1

peu de jours aprfes le 1 8 fructidor , a Dijon , a Vauberge de la Cloche , h. une table d'hote de vingt couverts , un officier general se vanta devoir tue Carnot , et de lui avoir tourne et retourne son sabre dans le ventre, <c Si j'avais

(■ 8o ) « commis une aussi monstrueuse action , lui <c dit un colonel present (je tairai le nom. de ce colonel de peur que , de proche en proche , on ne parvint k celui du coupable, dont je ne veux ni troubler la cendre , ni accabler la memoire) , je chercherais h me le dissimuler k <c moi-meme. Je me garderais surtout d'eu <c faire trophee ; mais je m'en venterais encore <c moins si je ne l'avais pas commise. » L'in— considere general repondit qu'il en avait re§u 1'ordre, tira de sa*poche des papiers pour en justifier. Les temoins souleves, se retirement; il resta seul.

Cette anecdote, toute liideuse qu'elle est, est encore enlaidie par 1'ordre que ce miserable re^ut, peu de jours apres cette indiscretion , de se rendre a une destination nouvelle , ou le lendemain de son arrivee il fut trouve mort dans son appartement. On n'a pas dit qu'k sa mort ses papiers eussent ete legalement inventories. On n'avait pas dit davantage si ceux du malheureux Hoche l'avaient ete au moment de sa fin prematuree.

L'opinion que Carnot etait mort , etait devenue si generate, que se promenant avecune de ses compagnes , dans le jardin du Luxembourg , une actrice fameuse du Theatre-Francais (ceile qui, le lendemain de sa mort, a

(8i ) faat en quelque sorte plus de bruit que pendfcnt toute sa vie) , disait a cette camarade , en voyant de la terre nouvellement remuee dans une des allees: «Voil& ou sont jettes les restes de cc Garnot. y>

Carnot cut, d'un seul mot, eloigne de lui les attaques de ses collegues et leurs r&ultats , s'il avait pu se resoudre k s'attirerlereproche qu'eux-m&nes merit&rent. Des forces considerables se seraient r6unies autour de lui, et leur reunion eut ete pure ; mais k I'oubli de ses devoirs , il prefera le mallieur.

La loi rendue au milieu d'une agitation dont l'histoiie offre peu d'exemples , et sur le rapport de Boulciy de la Meurthe , prononga contre Carnot la peine de la deportation et le sequestra de ses biens. Ce sequestra ne devait £tre leve qu'apres que Carnot aurait foumi la preuve de son anivee k Cayenne , s£jour hei*reux que ses bienveillans collogues lui avaient reserve. Depuis , les deportes de fait (je m'exprime ainsi , pour etablir la difference entre ceux qui etaient deji partis pour leur destination , et les deportes de droit , qui s'etaient jusqu'alors soustraits k leur condamnation ) , les deportes de fait , dis-je , furent autorises i se rendre dans Pile d'Oleron. Plusieurs s 9 y

rendirent , pour affranchir leurs families d'uu

( 8ft ) plus long sequestre sur leurs biens, puisque ce sequestre devait cesser au moment de leur arrivee k leur destination legalement constatee ; mais Camot se garda bien , et dut bien se garder , d'en faire autant. II etait personnel*lement l'objet de cette mesure artificieuse , et d'autant plus perfide , qu'elle avait Papparence d'un adoucissement k la rigueur de la loi. Les directeurs , pour lesquels Pinteret d'argent fut toujours un tout indivisible , esperaient qu'il serait pris au piege dans lequel leur cupidite n'eut pas manque de les faire tomber; mais leiirs offres insidieuses devaient 6tre impuissantes contre son desinteressement , autant que contre le besoin de sa surete ; il demeura dans son obscure retraite. Avait-il la certitude que sa t£te avait ete mise k prii , ou bien la connaissance facheuse des moyens usites de ses cbll&gues , connaissance qu'il avait acquise dans ses rapports avec eux , lui avait-elle fait pressentir , que dfyk son signalement etait envoy6 dans tous les fetats de PEurope ?

Au nombre des Frangais ijui etaient restes attaches k Camot , se trouvait un homme hardi , par amour de sa patrie ; il parvint k obtettir des passeports , et enleva Camot de Paris dans une chaise de poste. Le voyage comffienc£ ne laissait pas en amere tous les dangers j les

^Cueils etaient sem£s sur la route. Entre des

apprehensions de toute espece, une rencontre

importune jeta le voyageur incognito dans

i'embarras , et son hasardeux conducteur dans

1'anxiete. Un agent de la police , bien comiu

du liberateur de Carnot , voyageait en sens

oppose sur la metne route ; les deux voitures

ailaient etre en presence, quandbrusqttement,

et sans perte de terns en discours pr&inrinaires ,

Carnot entend son compagnon de voyage s'e-

crier: ccEh! vite,eh!vite, descendez; feignez

tc de satisfaire un besoin : je vais tromper celui

c< dontla voiture vient k nous : postilion, arr£te !

<c Eh! vous voi& ; bon jour. — Je me rends

en toute hate a Paris: vous en venez...— -

Oui , et des affaires du plus grand int&et me

font aller k vingt lieues d*ici.... — Carnot

est-il arrets? ..... — Non , mais il n'est d&\k

plus question de lui ; il est mort , ou hors de

France. Adieu »

<c Respirons k Paise encore une fbis , se dirent « les voyageurs , hors de ce danger ; » ils continuerent leur route , et arrivenent enfln , sans nouvelle maleficoiitre , k Genfeve.

Un blanchisseur devint Phospitalier de Carnot ; il n'avait aucun soup§ou sur la qualit6 de son bote. Carnot vivait Ik , sans autre regrets <jue ceux dont ne se garantissent pas un

bon pere , un bon ami ; qnand la police directoriale l'y deterra. Un beau matin , son mo— deste asile est investi ; au point du jour , la femme du blanchisseur , epouv antee de cet ap— pareil extraordinaire , aceourt raconter a Carnot ce qui cause son trouble, cc Calmez-vous , lui c dit-il , vous ne serez pas compromise ; c'est cc moi qu'on cherche. Je vais me livrer. . . — * <c Non, non.... Vous serez sauve si nous le a pouvons. . . » On afTuble Carnot d'un sarrau de gar^on de buanderie ; on charge son dos d'une hotte pleine de linge; il passe au milieu des gardes , trompes par le costume d'un employe aux occupations journalieres delablanchisserie , et k travers des draps etendus dans la secherie , il ftrit. C'est vers la Suisse qu'il se dirige , et de Ik dans une ville libre d'AIlemagne, ou il ne fiit generalement connu sous son nom , * qu'au terme de sa proscription.

Je ne peux me dispenser de consigner ici 7 pour renseignemens historiques , que la premiere epoque du directoire, jusqu'au i8fhictidor , avait ete , pour la France , une epoque de gloire et de bonheur. Unaveu, arrachedans la seance du 3 ventdse an 6 ', par l'ascendant irresistible de la verite , au rapporteur du projet de la loi proscriptive du j8 fructidor an 5 {Bouloy de la Meurthe (9) ) 9 en est devenu

ie temoignage Irrefragable, <c Voyez , disait-il f cc quelle etait la position du gouvemement et « de la republique a PSpoque du premier « prairial an 5. La tranquillity avait etc me* cc nacee par des factions contraires ; le direc- « toire les avait egalement comprimees , et cc nulle secousse n'avait en lien. La guerre cc avait StS conduite avec une activity et cc des succes miraculeux ; les ewiemis , derate sds de tou9 c6Us , se crqyaient heureux cc que nous voulussions consentir a la paix.

it A.U dedans , le papier-monnaie etait tombe cc doucement , pour faire place k la circulation «c du numeraire metallique , qui paraissait parcc tout assez abondamment. Le commerce , tous <c les genres d'industrie n'attendaient que lar <c paix pour se deployer avec energie ; enfin , cc tout annon^ait un avenir heureux , et eertcs « le directoire devait etre considere comme «c ayant une part Sclataate a cette amSlio- « ration de c hoses. )> Qu'il- en fot autrement apr£s le 1 8*fruetidor !' Dans un ouvrage estime ,. publie recemment , ct ayant pour titre ; De P Industrie litter aire et scientifique , ligwie avec Pindustrie commerciale et manufacture re, on lit (tome l^.r page 212— 1816 ):

« Les suites de la funeste journde du iSfruc-

cc tidor an 5 , fcrent i°. la reprise de la guerre cc avec Petranger ; 2°. l'abolition de la liberte <c de la presse , avec la deportation des jouraacc listes et de, leurs collaborateurs qui n'avaient <c pas eu la prescience d'ecrire dans le sens des . cc vainqueurs ; mon respectable ami , Dupont cc de Nemours , et moi , devions , en notre qua- <c lite de redacteurs et collaborateurs de PHiscc torien , etre du nombre ; 3°. le retablissecc ment de la loterie ; 4°. l'etablissement du cc dcspotisme militaire ; £°. la banqueroute par cc la mobilisation de la dette publique ; et 6°. cc Cacheminement prSparatoire de Bona— cc parte, un des principaux auteurs de cette «Journde , au consulate y>

Un rapprochement de ces deux epoques , s'il etait poursuivi dans tous ses points , serait extremement piquant Je me contenterais de faire remarquer, d'apres des calculs arithmetiques et connus de tous , qu'au 1 8 fructidor les depenses du directoire etaient fixees k quinze cent mille francs, et qu'apres le 1 8 fructidor , eiles furent portees k trois millions ; je me bornerais h. cette reflexion, ab uno disce omnes, s'il ne me paraissait inevitable d'ajouter qu'avant le 18 fruetklor, B.,... etait charge au directoire de la police generate; que toutes les autres parties , notamment celle de la guerre ,

( *7 ) prospererent , au ddk de toute esperance , entre

les mains de ses collegues ; que celle de la police generate seule, amena les dangers de

la patrie; et que, cependant, ce fut B

charge de la police generate en defaillance ( fadouris ici ma pensee) qui fit le 18 fruotidor contre Carnot , charge de la guerre hril— lante de succes. Pourrais-je ne pas faire observer aussi que B..... s'empara de cette glorieuse depouille de Ganiot, apres sa proscription; qu'il se chaigea de cette meme partie de la guerre, ou il n'y avait plus alors que des lauriers 4 moissonner ; que sous sa direction neanmoins, nos Tictoires se chang&rcnt en defaites, la paix en guerre d 'extermination ; 1'abondance aux armees, en affreuse penurie; que cette situation militairp , aussi critique qu'inattendue , mit une seconde fois la republique

en danger; que les collogues de B furent

successivement chasses ; que tjui sextl , lui qui cependant etait charge de la guerre , resta sans honte , en caricature de triomphateur , au milieu des debris deconsideres de la puissance directorial ? Le hasard seul amena-t-il ce resultat? Que ceux qui ont cennu , q^i ont vu longterns , et de bien pres B ,. repondent , s'ils

le yeulent , a cette question ! Moi , je le eouvre * du manteau d'une appreciation impartiale; je

( 88 ) le plains de ses# maux physiques et moraux j je le plains de l'isolement auquel Pont ccmdamne des retours sur le passe. Je ne pourrais appeler , en effet , qu'isqlement , les quotidiennes et anciennes habitudes, que, suivant la chroaique , injuste peut-6tre , il conserverait avec quelques hommes d'une accointance dangereuse , d'un commerce hasardeux , d'une sagacite si superfine , qu'un mot innocent , dont ils auraient , k dessein , extrait la quintescence , pourrait etre transforme par eux , en un mot essentiellement conspirateur ; qui , joignant aire rafinemens de la perfidie , ceux d'une servile adulation , qui , le trompant sur ses moyens , autant que sur l'importance qu'ils lui attribuent aupres des hommes en place , ne font , en realite , de lui , qu'un ridicule Amphitryon. Je l'abandonnerais volontiers k sa douloureuse nullite , et k la connaissance de lui-meme , si dans le precis historique de ses differentes missions , dejk cite , Fauche-Borel n'avait mis k nu B et ses pretentions; B..... et ses litres; B..... et ses transactions; B et ses

contrats; B..... et son patriotisme ; B..... et

sa loyaute en politique; B et son repu-

blicanisme ; B enfin , et son amour desin-

teresse pour la royaute (10).

U est tems , pour mon &me fatiguee du to-

( «9 ) , bleau de tant de degradations morales , de 86

reposer sur au moins un souvenir d'action genereuse y et vraiment franchise , de la part d'un des hommes ayant appartenu k ce directoire.

Le Toumeur etait k Lille , comme ministre plenipotentiaire de la republique , pour traiter de Ja paix avec PAngleterre ; il y apprit les proscriptions du 18 fructidor; il temoigna bautement, et<sans reserve, son indignation contre la mesure qui frappait Carnot , dont il connaissait les principes - avec lecpiel il n'avait cesse de corresponds , et il se consola dans sa conscience et l'intimite de quelques patriotes, d'avoir ete brusquement rappele d'abord , puis destitue de son emploi de general de brigade . du genie , pour avoir emis , sans restriction > ses pensees sur cette £poque desastreuse.

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