‹ CarnotChapitre 17 sur 42 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Carnot au Tribunat.

Par ctecret du s&iat , Carnot fat nomm<5 tnembre du tribunat, en Pan 10 (mars 1802).

Lucien Bonaparte le fat comme lui. Anciens coltegues dans les minist&res , ils se retrouverent dans ce nouveau corps. Lucien en fut fait president et Carnot secretaire.

Le choix cjue le senat avait fait de Carnot , deplut , dit-on alors , au premier consid. 11 ne dissimula pas son mecontentement. fitait-oe par souvenir du passe ou par prescience de Pavenir que Bonaparte* etait contrarie de la nomination de Carnot k ce corps intermediaire , it <jui il etait reserve de prendre sur des objets de haute importance une initiative presque decisive ?

L'etablissement de la Legion d'honneurfat d'abord et presque incontinent propose. Caniot vit une entreprise dans cette proposition, et dans cette entreprise une nouveaute danger reuse, un acbeminement vers un ordre 4$

choses en opposition avec les idees eonsacrees de l'egalite rationale. II craignit des dechiremens , apprehenda d£s-lors le renversement de la constitution nouvelle , et il s'y opposa.

Changer la forme du gouvernement existant n'etait pas , k les en croire , dans la pensee , mows encore dans la volonte d'aucun de ses collegues : les apprehensions de Carnot etaient imaginaires , et sa resistance fantastique peutetre. II persista dans son opinion , ses collogues persisterent dans la leur, et la Legion d'honneur flit creee.

La decoration de cette legion fat depuis distribute a tous les membres du tribunat : ils y ay aient des droits incontestables , sans doute ; mais Carnot , comrae eux tous , et k la meme solennfte^ re^ut celle qui lui fiit departie.

On lui a reproche , depuis , la part qju'il prit a cette distribution , et l'on a pretendu le trouver, par ce fait , en opposition avec lui-menael Ge he peut pas etre serieusement , encore moms de bonne foi , qu'on a cherche k lui donner ce tort. II etait autant de devoir rigoureux pour Carnot , de rectfvoir la decoration dis-^ tribuee au tribunat en masse et indiyiduellement, qu'il lui, avait semble de devoir de conscience de s'elever contre une institution a ses yeux illiber ale. II eut ete un vrai factieux > •

( i36) S'il » fbt refuse it porter cette dtcardttoi relle ; et par la distinction qu'ii e&t ineonsi*. derement etablie entre se* collogues et loi , on aurait pu te regasder, & boa droit, comme an point de mi*e r comme un eenftre de ral~ liement pour les desapprobateu*s de *ette innovation.

Garnot ne Tegut d'ailleurs que la decoration de simple legionnaire , quand beaucowp d'auires membres du tribunat forent decodes comne officiers ou comroandans : <Jiir4e , par exem-» pie, Chabot de VAllier, tit d'atitoes qui 1'avaient accfuise par un mertte tout particulier dans cette occasion; et c*est la 'meiRewe preuve , sans donte , que cette decoration lid fut dotmee comme mernbre du feribimat, et ' non pas comme Carnot , si Pon jette un regard scb* ses services.

Ge n'etait pas la settle lutte qa'ii Am aft avoir k soutenir. Chabdt de VAllier propesa fe consulat k vie , et Cannot opposa la m$me pe-* distance qu'i la creation de la Legion d%o»~ neur , resistance dmrtile centre une ptesqufcnft-inimite sontenne ; niais Garnet n*en demeurt pas moins lui^in&ne , et signa seifl , non , sur le registre des votes ouvert k cet «S&. ' Ces premiers pas du tiibunat n^etaient evi* que les essais beureux d'une fkm

n.^mii^r.

liaute co&ceptieto. Le* triban Curie pfopesa de transformer le consulat A 'vie en snc ce ssau a au trone, et de eoasacrer cette noavelle forme de gauvernemenfe tereditaire par une lei de llSftat, CamOt s'&eva avec pkw de force que jamais coatre eet acte , qui parot & an grand nombre de FV«B§ai& daagereux et subversif de la libe!rt& pabliqae.

<£ Parrai tes o*atetrrs qui ent appny£ la c molten *d > ordre de netre eoH&gue -Curee; cc s'ecria-t-il , plusieurs ont ete au-devant de* « objections qef on peovait fiure contre efie , « et 3s <mVftit donafi !*esei»ple d*tme moderate tk*i tpe *je tficherai d'imiter , ea proposant <( d'attaes observations qui m'vet para lent « avoir -6clmppe ; e* quarrt 4 ceux qui , parce « que je eorafeettrei tear arns , paurraient m'at- « tnbaer des mottfe personnels*, indigaes da « caraet&re dNm hemme errtftremen* <Jeroai4 « 4 sa peine* je lear (roe peiffleote Teponse <£ 1'examen Ie plus scrapateux de ma condnitt « politique depcrrs ie coaimenoement de la re- « vcAotkm , et -cdtafi de ma vie privfe. . .

% Du momeftt fcprt! fat propose aa peitple * fraT^aiS de voter war ia question da tonsulat % ft vie ,<&aean put aisiment juger qo?3 eristoiit

( i38 ) cc une arriere T pens4e , et prSvoir un but

cc ulUrieur %

. cc Aujourd'hui se decouvre enfin , d'une matt ni&re positive , le terme de tant de mesures cc preliminaires : nous sommes appeles k pro cc noncer sur la proposition formelle de retablic cc le syst&me monarchique, et de conferer la cc dignite imperiale et hereditaire au premier cc consul.

cc Je votai dans le terns contre le consulat k cc vie ; je voterai egalement contre le retabliscc sement de la monarchic , comme je pense cc que ma qualite de tribun m'oblige a le faire ; cc mais ce sera toujours avec les menagemens cc necessaires pour ne pas reveiller I'esprit de cc parti • ce sera sans persormalitds , sans autre cc passion que ceile du bien public , en demeu-? cc rant toujours d'accord avec moi-meme dans cc la defense de la cause, populaire.

cc Je fis toujours profession d'etre soumis cc aux lois existantes , meme lorsqu'elles me cc deplaisaient le plus. Plus d'une fois je fas cc victime de mon devouement pour elles , et cr ce n'est pas aujourd'hui qije je commencecc rais k suivre une marche contraire. Je de~ cc clare done d'abord , que , tout en combattant

( i-33 ) « la proposition faite , du moment qu'ira nou- « yel ordre de clioses sera etabli , qu'il aura « eu 1'assentiment de la masse des citoyens , cc je serai le premier k y conformer toutes mes cc actions , k downer a l'autorite supreme toutes <c les marques de deference que commandera

a la hierarchie constitutionnelle

cc La liberte fut-eile done montr£e k l'bomme (( pour qu'il ne put jamais en jouir? fut-elle cc sans cesse offer te k ses yeux commeun fruit cc auquel il ne peut porter la main sans etre cc frappe de mort ? Ainsi la nature , qui nous cc fait de cette liberie un besoin si pressant, « aurait voulu nous traiter en m&ratre? Non:

« je ne puis consentir k regarder ee bien si « universellement prefere k tous les autres^ cc sans lequel tous les autres ne sont rien , comme cc une simple illusion. Mon coeur met dit que cc la liberte est possible ; que le regime en est cc facile et plus stable qu'aucun gouvernement cc arbitraire , qu'aucune oligarchic.

cc Cependant, je le repete, toujours pr£t k K sacrifier mes plus chores affections aux inte- <& rets de la commune patrie , je me contenterai

( i4o > « d'aroir fait entendre encore une fois l'accent « d'une 4me libre ; et mon respect pour la loi « sera d^utaot plus assure , cju'il est le fruit de <t longs malheurs , et de cette raison qui nous <c commande imperkusement aujourd'hui da fc nous reunir en faisceau contre l'ennemi in-* « placable des uns comme des autres; decet <c eimemi toujours pret k fomenteraos discorcc des ) et pour qui tous le§ moyetis* sont le~ « gitimes ,- pourvu qu'il parvienne it son but <sc d 'oppression universelie et de -domination cc sur toute l'&endue des mers »

On avait remarque dans ce discours de Carnot , d'abord son opinion sur la crainte qu'il avait con^ue d&s Porigine des propositions dejk faites, (Pane arriire-pensde , ensuite son attention h garder tous les minage-^ mens et a icarter toutes les personnaliids.

Sur le' mot arriere-pensee , Chabot de i/Alwer se Mta de fixer toutes les incertitudes ; rien n'etait pour loi plus pesant qu'trfk secret , et celui des membres influens du tri— bunat fat bient6t celui de tout le monde. « It it y eut , dit-il , une arrikre pensSe lorsqu'on « proposa le consulat a vie. Oui ', je le declare «c franchemcnt , les propositions de notre col— « ttgue Curee ne sou* que le dcveloppement , « elles sont la pensee toute enti&re de la pro—

( til ) & position que je fis k la stance du x6 floreal xc an 10, et que le tribunat convertit en voeu it national. »

Quant aux eganb, 4k la mesure depressions dont Carnot s*etait feit ikn devoir dans remission de aa pensee independable , la le$on el 1'exempie furent perdus poor son coltegue Carion de Nisaa. Dans line replique , on plutot dans une diatribe improvisee , mais imprime depuis , ce tribun mit en pfeine 6videncfe qu'il est difficile k un dramaturge meridional, &unSoptaxdedePe<*OTa*,demait riser sea eearts oratoires , de circonscrire ses improvisations dans les limites des conveyances , et de garder la dignite tribunitienne. .Carnot ne fit fleehir son opinion ni devant des injures > ni devant des perstfntialites - T il n'en vota pas xnoins seul, ostemibleraent et k visage d&»

couvert > contre 1'erapire, dans la fameuse seabee du n florSal an *s ; et les tribuhs exempts de ptetictas distient en le voyant:

Voild le dernier dee Romains.

Le tribunat avait donne sa mesure: aussi une des premieres operations du nouveau gouvernement, qui atait eprouve $& servility fatelk d'abolir ce corps , qui , intermediaire entre h corps l^gislatif et le souveraia, n'etait reel^ lement qu'une superfttation politique , et I charge au tresor public.

* Carnot rentra sans regret dans la vie privee* Curde se consola de la perte de sa (lignite par celle de membre du senat , comrae Chabot de VAllier par celle de coftseiller k la cour de cassation , et de Pan des inspecteurs gen&raux des ecoles de droit. lis en jouissent en paix , si reellement ils se sont affranchis du souvenir du passe , et du retour sur quelques epoques politiques.

Si ces souvenirs ne les importunent pas , c'est qu'ils sont heureusement parvenus k les eloigner d'eux ; mais ils sont encore trop pres de nous ? pour ne pas chercher k preserver Pavenir de 1'oubli des principes ; oubli , cause de tous nos malheurs , en signalant les epoques principales ou ils furent meconuus.

. La chute du tribunat fat appele un coup cFdtat ; mais c'est par des coups d'Etat intempestifs que la revolution est devenue terrible. Ils sont des mesures desordonnees , prises par les gouvernemens hors la loi fondamentale, contre elle , et toujours attentatoires k la liberie comme k la surete des citoyens. Ils peuvent m arreter , par la terreur qu'ils inspirent , le mid du moment: mais ils laissent apres eux un germe indestructible d'animosite contre les gouvernemens qui en font Pimprudent usage.. Cette >awmosite n'est pas passagere j

( Itt)

felie se transmet , se prolonge , se perpetue > et finit par leur porter un coup mortel.

Les hommes pris en general ou en particulier savent supporter av6c Constance le malheur; ils bravent la mis&re et la destruction: mais l'injustice les revoke , le manque de foi les indigne; l'inquietude les rend ombrageux; et la defiance, de toutes les plaies des gouvernemens la plus dangereuse , se change en une sorte de ferocite.

Au systeme des coups d'etat , est essentiellement lie le systeme monstrueux des delations et des reactions. La loi n'existe plus alors que dans la volonte des agens ou des suppots de 1'autorite; elle n'est plus claire, fixe, precise, comme ['expression de la volonte generate, et personne ne sait plus ce qu'il peut ou ne peut pas. C'est bien k ces momens de crises politiques, et aux actes des gouvernemens.qui les suscitent , qu'il faut appliquer cette pensee profonde de Montesquieu : <c 11 n'y a point de <c plus cruelle tyrannie que celle que l'on exerce « k 1'ombre des lois , et avec les couleurs de <c la justice. » ( Grandeur et decadence des Rojnains, chap. i4.)

Le coup d'etat prepare de loin , et prolong^ , jusqu'a 1789, par l'empi£tement de la no-

x ( 544 > blesse sar les droits du peuple , causa les mal— lieurs de cette epoque. Un temotgnage public a proclame cette facheuse verite. M. Comvoi— sier, membra de la ehambre des d£put£s, connn par son attachement au goterveraemeat tfctuel , &migr6<c6ftime son petfe, dans son dis~ O&ars relatif an projet de loi sur Ids elections , a parte avee true energie leasable de i'empifetement insupportable des Aobtes sot les droits da peuple 5 M n-a dissinmli ni l'orgoeil, ni l'insolence de la noblesse, m ses pretentions contre ftndfyendahce de la bourgeoisie.

Si le gonveiHemeht d*ale*s eut reprime cette condaite de Id noblesse , il life se fut pas ali&ifc la ciasse la pks importante, tie le f&t-elte qu'en raison du nombre j taais pendant plusieurs annees , au Contraire , il marcha de coop d'&at eh eoup d*&at, d'exil en rappel, et de rftppel en etfil des parlemens ; il fat enfin farce par l'esaflpdretkm- publiqnoe k la convocation des £tats g£n£ranx.

II voulttt encore aiars feire Pessai des coups d'etat; mais une repercussion generate reporta c&ntie kri ae* propres mayehs. Les rnesures desordonnees avfcient aigri tous les coeurs , mis en jeu toutes les passions , agite tans les iftt&rdts* reveille toutes les pretentions, et ce mat: terrible U&&& v$rs le people: La force

c'e«fc le nombre ; le nombre c'eat voue , pdrtA 1 'irritation jusqu'au comble, et aeheva de ruiner tous les projets anti-populaiies. j^ La convention national© vint k son tour xendre so* joug insupportable, quand elle etdbb't son gouveraement et ses tribunaux i&volutionnaires , amalgame d'idees contradictoires; quand elle imagina son atroce loi des suspects; quand elle arracha les citoyens k leurs juges ordinaires ; quand surtout elle mit la delation k l'ordre du jour, et qu'eUe en fit une sorte de devoir.

• U faut neanmoins le dire, la verity le veut: malgre la terreur mspiree par les mesures revolutionnaires , les delateurs ne sortirent alors que de la classe , je ne dis pas seulement la plus obscure , mais la plus abjecte , la*plus viciee , la plus corrompue ; et si de nos jours cet ignominieux ininistfere s'est etendu , s'il est devenu presque familier pour un grand nombre d'individus ties dans une classe phis elevee, il feut I'attribuer H'immbralite, qui prepara d'abord et frapp* ensuite les •oups d'etat

Que resulta-t-il de ceux qui marquerent les principales epoques de la convention na~ tionale ? Des reactions afireuses , qui , dans le ttidi surtout, firent couler le sang 4 grands

fjots. lies emprisonaes eroprisomikrent k \ectr. tp&r ; et la coflyeotioa y alternaJdMement prortectrice des partis extremes ,. fufc contraitde 3l l'aban<&& <$e s# puissantier, tarop hwueuae de rentier daas les lionises d ? un goumBnenimt cwistrtutiottnej.

Gft gouveraemeut, dicore du ama ma^es^ tueux de directorial ,. suivi t peadaiifc ckux aas 1* ligae totacee par la loi. Les heureux result tats de cette fi&ite constitntionneile stmt connus: le coup; d'etat du 18 ftraetidar, awe ses mesures hors la loi > confae la ioi r dL attti**» tatoires h 1* liberte et i 1& surete d*s citayens , viat ratverser l'edifice de ko oanstitttiian ; et> jusqu'aux nourelles eleqtkms , now. fames les. joget? de* mobiles ressorts de h bascule du Ii^teuat)K>wg.

. Le$ eboix que k directqivct ayait tie* pre- ?i*s , ip*** qu'il n'avait passu, le credit dtfcar- ^ , , de vakoJ ebfraftler $on<*»pifce. Un coup, d'etat * k plus att^t&Wre am droits 4u people , r aete d$ Ja plus dure et de la plus taateuse $ervk^ pour les repre&*&#3 de U nation > fut obtenu des deux conseiis. Au mejpris d% toqt ce qp'oitf de plus saint les hoaugfts v*vaut ei?L SQciete, ils cassereni les elections di* people , et quyrire^t la ppile & toMeg les mesures d^dmwi&b^tion . 9 ?e$ultat eSrayart d$ «e sys-

( »*7 ) tfefte desorganisateur. j[ osa se manifesto jus-

ques dans des proclamations mepagantes ; dernier trait d'insolenoe envers une nation grande et libre , par des hommes do»t ejle avait egntpdr Pexistmce civile.

Gette epoque doit etre rayee panni celles qui Purest des gouveroemeas ; elle n'a fait que Teunir tous les excfcs de l'anarchie.

Depuia ejle jwqu'en prairial an 7? tout periclitait : un nouveau coup d'etat parot o£irir une nouvqlle resource. Le$ moyens par lesqueJU celui de l'an 6 s'etait op&e , etaient conws 9 la ta£tiqii4 en etait usee. Quelques membra du directoire abandonnerent les r&ues de radmim$tration ; dies furent arraphee?

des main* de quelqute autre* ; etB reste

eeul , fat l'Atlas qui porta notre monde politique. Pourraltrrtl &» une prarte plus accablanie du tnalfaepr qui s'attache aux coups d l et*t ,. et qui las ponrsuit ? Mm par quelle

fatalite B avait -il sqrveeu k toua lea

aides iwonstitirtionnfilfi qui dejk avaient en-

gloria una grande portion des auteuis du lS

fructidoir? Le voile est encore une Ms aiv

rache.

- Un coup d'etat , bien d&astreux h mot

avis, mais juge indispensable en raison de la

positipn oil nous ayait places le directoire ?

Tint nous debarrasser de lui , le 1 8 bramair* an 8 , et nous valut un nouyeau gouyerne* inent. Ses commencemens furent sages, ih avaient ete habilement combines ; aucune faction ne semblait devoir jouir du privilege de la preference. Les epoques , les choses et les hommes de la revolution , confondus , deyaient surgir comme des etres refbrmes ; une creation nouvelle deyait s'operer, et renouveler ia face de la France. Le -prestige du nom du beros de cette journee , le prestige plus grand encore de I'essai d'une th^orie politique innsitee , deyaient rehausser la yaleur de la constitution nouvelle. Tout etait calme ; les succes de la France au-dehors furent prodigieux ; et au-dedans la confiance devint generate.

Cette situation etait trop heureuse pour £tre de longue duree; notre eternal ennemi veillait ; et bientot tous les moyens de son auxiliaire, 1'anarchie, furent mis en ceuvre pour troubler notre repos.

- La loi constitutionnelle fat yiol£e : un coup d'etat souilla ce gouvernement. Toutes les esperances furent deques , et le senat se rendit 1'instrument servile d'un acte inoui de tyrannic Un sinatus-consutte , sans instruction prealable , sans preuve de culpabilite , - sans jugement , prononca la peine de la deport*-

( i4 9 ) tion contre un nombre considerable dSndividus, dont les senateurs ignoraieat jusqu'k 1'existence.

Le premier corps de l'£tat perdit d&s-lors toute consideration, et la defiance publiqug s'attacha k tous ses actes. La condescendanoe k consacrer une des oeuvres les plus entachees du despotisme, donna sa mesure; il ne pouvait plus rien refuser ; on le disait tout haut : aussi ne refusa-t-il plus rien. Bonaparte n'eut dejii plus k redouter de resistance ; il pouvait done, sans risques, tout oser desormais; et, comme s'il avait ete reserve pour mettre k nu la degradation d'une portion de l'espece humaine, il s'achemina vers le pouvoir absolu avee une telle Constance , une telle imperturbabiiite , une telle unite de plan , une telle assurance, qu'on eut pu dire qu'il etait ne maitre, et qu'il feisait trop d'honneur aux miserables qu'il daignait asservir apres les avoir fait descendre jusqu'k lui.

II avait neanmoins bien compris d'abord que , n'ayant encore marche que terre k teste , il lui faliait, pour devenir imposant, qu'il s'exhauss&t ; et il avait , pour cela , fait choix de materiaux fagonnes tout expres pour lui servir de marchepied. Mais ce choix , il l'avait fait avec l'ani&re-pens6e de renverser , quand

if le voudrait, rat piedestal; et penonnrf n'ignore de quoi il l'avait form£ , pour la pouvoir detruire sans effort.

Paut-il rleii moihs , en eflfet > que des hommes d'une flexibility & t6ute 6preuve pou* ton-* sacrer les usurpations des droits des penples , pour aider un despote k se placer au-dessu* des lois constitutionnelles , poor soutenir et pousser, au besom, la rtiain qui porte la rtmssue destinee k frftppfer tour k tour led membres du corps social > qui lui-mertie ne manque jamais d'etre £branl£ , 6t souvent an6anti par la violence des contre-coup$. C'est PefFet naturel et inevitable des coups d'&at.

La constitution de l'an 8 , ce palladium h qui il ne pouvait &re port£ la tnoindre atteinte sans qu'elle ne disparftt , en livntnt k nne nouvelle fureur tout ce qu'elle couvrait de son ombre tut&aire 7 fut done entamfe d&l $on origine , d£truite enfin par le coup d^tat dont le tribunat prit 1'initrative lors de Pel&~ vartion de Bonaparte & 1'empire ; mais aussi le tribunat ftit-il^ bientot aprfes, anfonti fori-* meme par te coup d'etat qui prononga sa suppression.

Le gouvernemtat ne panrf pas souffnr de cette alteration <ks principes constitntiorwels ; Une immense gloire tmbtaiiie abritait touted

ses operations adtnmistratives et reglentetital<res ; tie bautes alliances , des trones departs aux membres de la femflle dfc Bonaparte, agrandissaient son pouvoir et le rehdaient gigantesque : maris on n'gn etaiit pas moins , dans i'interieor, en etart permanent de conspiration. Hors de la ligne constitutionnelle , il n'est m confiance , ni soumission , ni meme de respect; et si Pon ne complotait pas ouvertement contre le despotisme , tout etait dispose & suivre 1'impnlsion qui serait donnee la premiere pour secouer le joug de ^oppression.

La defayeur qui poursuivait le gouvernexnent precedait, s'attachait k tous ses actes. La force qu'il deployait n'imposait k personne; elle eut ete impuissante contre la vigueur de l'opinion. Eh ! de quelle dangereuse consequence ne serait pas pour lui-meme le systeme d'un gouvernement qui se croirait garanti par la force? La force est dans le nombre , et oft est le nombre s'il n'est dans le pen pie? Le salut des gouyernemens est tout entier dans la sagesse , et leur stabilite dans la fidelite au pacte constitutional. Mais les coups d'etat lan^ant les gouyernemens hors des lois constitutionnelles , minent et detruisent en detail tous les appuis fondamentaux, et finissent par les precipiter comme

^enormes masses de plomb qui, dans leur chute , entrament les auteurs de leur ruine, dont la memoire ou Pexistenee politique peril avec fracas.

L'exemple est pres de nous , il ne sera pas perdu. IT opinion publique , par son ascendant, devrait seule ^pouvoir ramener pres de lui ceux qui seraient teijtes de te meconnaitre.

Page 1