‹ CarnotChapitre 20 sur 42 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Carnot fait un nauvel ecrit.

Lbs cbangemens survems dans la situation

politique de la France , tjuvmeirt une yaste car-

riere aux conjectures ; fit ^jtumd ies «nt£rets 4e

la pat rkfixaieat ies yeux^xerces pari 'h«i>itude

sur ies moyens d'en assurer le bcmkeur et d^en

ecarter pour toojours Pinstabflite , les dangers

d'imc reaction qwi s'avan^ait arec des formes

devoratriccs , portaient Pincfoietude dans Ies

coeurs les plus disposes h. embrasser Pesperance ;

que devait-il etre de ceux qui , ballotes par toutes

les agitations revolutionnaires , pouvaient, k

bon droit, redouter de nouvelles secousses?

Carnot, tout convaincu qu'il etait que la parole sacree du Roi , en harmonie parfaite avec les intertks de la royaute, devrait faire cesser tout sentiment contraire , n'en apprehenda pas moins , et n'en dut pas moins apprehender la violence des opinions exagerees. Cette apprehension a ete justifiee depuis , et , d'apres de f acheux evenemens j et tout reprouves qu'il*

( iS5 ) cwt 6te par des adtes dfc k puissance royale , il* fi^en sont pas»oins , tnalheureusetneat encore , desasftreux dans ieutfs tmp nombreux dffets.

<Gartiot lit <ui% &*it ; il le fit avec Pitftetftion 4fm> scwrsfe voifede V&nonyme , il pat paTveni* an Rm. Son style , sa forme et son titre devaient -lui semi* de passport jusqu'au trone. *

Son style > toujoiTrs le sien , loin de ce di-

•qaebs *fe <ftdts incof^rews , qui ne retentissebt

ffa'u&z. oreifles , et tie vont jamais a l'esprit et

mi <%&»» etait btillant de ^expression , trop

^rdetite peu£-4fre , du desir vehement de vbit

^'tfp^r^^'ftflfemrir le salutde la patrie , en de-

|>it m&ne des impkcafoles ennemis des citoyenS

a qui eife dut tant de succes et tant de gloire.

Sa forme etait celle de la verite ; de la ve-

rite austfere jtisques dans ses egards , severe ,

lors mewie qu'elle doit parvenir aiix rois.

Et soil titre &ait celui-ci : Des mtractere* iTimejuMe liberty et d^mnp&tepoir Ugitime.

A ce titre , qui av*itete la pensee premiere de Camot, on adepuis substitue celui AeM^moire tzu Roi. derangement n'est ni heureux ni convenable ; il n'etait pas dans l'ordre du respect qu'un ecrit qui contenait des reflexions aussi hardies fut adresse k Sa Majesty sans les precautions qui servent au moins a adoucir 1'asperittS cLcs pensees d'onhomme d'etat, souvent entraini

( 186 ) par ses retours sur k passe et sa pre vay ance snr l'avenir. Si ce changement fut le fait d'uoemain etrangere 7 cette main etait ennemie; s'il fiat celui de Carnot, Caraot fit unefoute; et dans cette occasion . mon bon Homere sommeilla.

Ce n'est pas pour moi le moment d'analjser cet ecrit de Carnot , d'en jnger les njotifs ; je veux encore moins apprecier id le merite des reproches qu'on lui a adresses ; je tacherai de les reduire a leur valeur , guand je m'occuperai des critiques dirigees contre lui. Mais comme la noirceur la plus reflechie est venue le charger de sa livree , je dois eclaircir , par un recit exact et incontestable , les faits cpi'a son occasion on a empoisonnes , et les rendre h leur verite primitive.

En composant son ecrit , Carnot s'en etait reserve le secret : ses parens , ses amis etaienthors de sa confidence. Un libraire , sur la discretion ducpiel il se reposait , fut charge d'en surveiller Pimpression. Personne n'ignore cequevautun secret li vre k un atelier tout entier d'imprimerie : aussi celui de Carnot fut-il divulgue outre mesure. La composition typographique terminee , une premiere epreuve fut re,mise au libraire ; mais en meme-tems une seconde etait soumise a la police. Le tirade fot incontinent arrete par elle , et tous ses limiers fluent lances a la piste

( »87) de Pauteur. II ne se fit pas long-terns att&ndie,

Carnot se debarrassa dumanteau dePanonyme 9

manteau toujours importun pour Pecrivain libre

et fort de son intention; et le directeur-general

de la police sut , des-lors , h qui s'adresser pour

tout ce que son devoir on les circonstances de-

vaient desormais lui inspirer de precautions.

Carnot ne dissimula aucun des motifs qui

Pavaient porte & s'armer de sa plume. Le di~

recteur de la police lui offrit de communiquer

son ouvrage au Roi, s'il consentait k lui en

foutnir une copie. Son premier mot fut om ;

mais de plus mures considerations lui firent

craindre un reproche merite , si un ecrit , dont

quelques nuances etaient trop rembrunies peut-

etre, parvenait directement et en son nom sous

les yeux de Sa Majeste , et il retira sa parole.

11 la retira par ecrit ; mais , invite , somme

presque, par le directeur de la police de la

temr, H fit enfin Penvoi de cet ecrit devenu

si fameux ; il Paccompagna d'une lettre pleine

de details , abondante en explications. Je la

transcris ici , parce que la publicite que lui-

meme lui a donnee , la rend authentique.

cc Monsieur :le Comte,

cc Le but que je me suis propose dans Pecrit (L dont J^otre Excellence me demonde la

c copte pan* la mettre sous les yeux da Roi, c ct que j'ai l*honiietfr de vous adresser , a a ete d'instruire Sa Majeste de l'incpietude a generate qni i-egne dans les esprit*, et de <r lui en firire connaitoe la veritable cause. Votre a Excellence n'ert , sans derate , pas 4 s T aperoc cevoif que cette inquietude est le resultat a n£ties*aire de la crainte tres-nattuelle de voir « renaitre de leui* cendred nos cf iscoitles civile*. c L'cnthousiasmc qui eat lien dans toufes les a classes de la soci&c , l'elan de tons les caeuis a vers le Roi, lors de sa rentree en France, ct semblaieftt etre de sftrs garans de la reunion a de tons les esprits. Monsieur , comte d'Ar- <c kris , avait prepare cet heureux evenement <C par I'assuranee qu'il avait donnee , an nom a dtt Roi 9 que taut 6tait oublie ; que Sa Mart jest6 ne voulait voir que des enfans dans tous ct les Fran<*aia ; que toutes les places , tous les <t hdntteurs , servient conserves a ceux qui en <!t jouissaient. Sa Majest6 avait elle-m^me con- <t firme cette promesse , par son ordounstnee « du 2 mai. Tous les Fran^ais crurentque Ton <c pouvait compter sur un oubli genereux , qui « leur avait ete si solennellement promis: aussi « la joie publique ne fut-elle alteree par aucun <t nuage. Comment amve-t-il done qu'une cc inquietude generate ait succede k d'aussi

<c lieureuses dispositions ? C'est que ceut qui <c, out pris une part plus out moins actiye k la a; revolution , se voient , par suite des mesures <scdeji prices, menaces d'etre depouilles de « leiirs emplois , d'etre ranges dans une dasae % proscribe, de n'etre plus conaideres surleur a sol natal , «ux et leurs fium'Ues , que comnte «c de veritahlea ilotes. La proscription n'a pese <l jusqu'k present que wr les conventionnels a: qu'on nomme vo&ans , «t sur les personnel a qui leur tiemient par les liens du sang , de <c Pamitie , ou de famille ; mais dks que c'est «c le vote qui les fait proscribe , la proscription « s'etendra necessairemeait bientot sur ceux qui <c auront provoque ce vote par des adresses, «c ou qm l'auroat confirme par leur adhesion j a et ceux-ci <x>mposent au moins, les trois <c quarts et demi des Frawjais. II y a pen de <c communes qui n'aient fait des adresses en. «c ce seas , soit pour provoquer le vote tel qu'ii <c a e*e emis , soit pour en feliciter la convince tion. Toutes ces adresses etaient sigaees in- « dividueUement ; toutes etaient meaaaf antes j <c toutes sVxpriroaiefrt dans xks termes phis a ou moins yiolens ; et ces adresses existed : k dks fkrenit imprimees dans tous les papiers cc publics. Les signataires d'adresses , leurs enelans, tears procbes, peuvent done avoir des

( *9o ) a craintes fondees sur le sort qui les attend ;

<t et jusqu'& ce que ccs craintes aient cesse , la

cc fqilnentation ne peut etre calmee. Or, ces

<c craintes ne peuvent cesser , M. le Comte ,

cc vous devez en etre convaincu, que par la

cc realisation non douteuse des promesses faites

cc par le Roi ; promesses , au surplus , qui au-

cc raient ;ete dictees par une bonne politique,

cc lors meme qu'elles n'auraient pas ete dans

cc le coeur de SaMajeste. L'oubli seul du passe

cc pouvait, en efiet, concilier tousles in terets,

cc reunir tous les Frangais dans l'amour du

cc Roi. Comme bon Frangais moi-meme , j'ai

r<c du chercher h. faire parvenir la verite jus-

*cc qu'au trone : il ne depend que du Roi de

(( ramener la securite dans les esprits • il lui

cc suffira d'assurer le maintien de sa parole

« sacree. Sa Majesty verra dans P instant

cc mSme se rdaliser le voeu de son coeur;

xc tous les Frangais s> empresseront de lui

<c martifester leur amour et de se ddvouer

<c a> son service. »

Le Roi avait lu l'ecrit de Carnot j Sa Majeste

desirait qu'il n'en fut plus question j il devait

etre supprime ou remis en portefeuille : e'etait

le dire du directeur - general de la police.

{ Beugnot. )

• Carnot le promit 9 avec cette reserve , que s*il

( '91 ) &ait en^Ore accuse d'avoir fait un ecrit sedi*

tieux par ceqx meme qui n'avaient aucune

oonnaissance du sien ,1116 rendrait public ,

comme unique moyen de defense legitime.

Gette restriction de Carnot k sa promesse ^tait

celle d'une prudence raisonnable et raisonnee :

de ce moment son ecrit fut enseveli.

Depuis plus d'un mois , il etait k la campagne , k douze lreues , au moins , de Paris , et le 27 septembre i8i4, a dix beures du soir,iih de ses freres fut averti qa'k son insu Pouvrage de Carnot etait livre k Pimpression. Celui qui en donnait l'ayis assurait qu'il en avait vu corriger Pepreuve.

Des huit heures du matin, les freres de Carnot denoncerent au directeur-general de la police cette manoeuvre , qui leur etait autant qu'k Pauteur , etrangere ; leur demarche etait une priere instante d'arreter Pimpression et la distribution de Pecrit. De leur part, rien ne manquait aux renseignemens qui rendaient facile cette operation de police ; et en meme terns, ils informaient leur frere de ce qui fie passait. Sa reponse , da tee du 2 octobre , approuvait . leur conduite ; elle est , tout k la fois , la preuve des . attentions scrupuleuses des ireres de Carnot , et Pexpression des seniimens de Pauteur sur la publication incon-

cevable de son ecrit : die patriot, des le 4 y au directeur de la police.

On argumentera tant qu'on vondra ssr la publkite de cat ecrit j on raisormera dans tons? les sens sur les agens de cette manoeuvre y et sur leurs motifs secrets , snr leuars roes uiterieures et snr Pinteret de leurs combinaiaans; malgre toutes ces precautions , dont je tiens les details d'une source pure, l'ecrit de Carnot parut ; inais le fait materiel , odini sur lequei Carnot redama au moment meme, est de— meure de toute evidence. II n'efait pour rien > il etait, an contraire, oppose a Pimpressioit de son ouyrage : aussi adressa-t-il le desaveu de cette impression a tons ks journaux., qui n'auraient pas du lui refuser de lui accorder une place. Un seul , qu'on n'accusera pas d'aroir pour Carnot une predilection desoirdonnse > celui des Ddbats, insera ce desaveut dans son numero du 8 octobre i8i4. II etait hien jaste r sans doute y il etait dans toutes les convenances , que Carnot , qui n'avast pa parvemr , ni par lui , ni par les siens , a ottenir de la main toute-puissanie de la police que Ia> publication, de son ecrit fot arretee , pronvat qu'il jr etait etranger, et qu'il avait respecte rigoureusexnent sa parole donnee.

La circulation clandestine de l'ecrit de Carnot

( igS ) valut h quelques libraires speculateurs , hasardeux et inconsideres , leur Prestation. Carnot fut appele par le juge d'instruction , comme temoin ou comme auteur j et la preuve de son e&traneite k la publicite de l'ecrit , fut portee ait dernier point de demonstration.

Ce fut pour Carnot 1'epoque d'irae attaque furibonde , et , pour le public , celle d'un scandale litteraire inoui. Tou6 les serpens & son^> rzeltes s'agit&rent ; - quelques eerits du jour s'impi^gnerent de la degoulante couleur du sang : celui de Carnot aurait dft cooler , peutetre , en expiation de son irreverence ; et des menaces de tout genre , vinrent assaillir , sans 1'ebranler , l'bomme calme dans sa conscience , fort dans son intention, imperturbable dans $on patriotiseae* Mais si quelque doute avait pu s'elever, dans cette circonstance , sur la £delit£ de Carnot a garde* sa parole , jl suffirait , pour le detru*re, ^observer, d'abord leg demarches de sto fmm ; de considerer ensuite, qu'il n'eut pas moftqu^ , pour ju&ifier Peditiou <fe sou outrage*, de lui donnar pwr ititrocbtttion sa fettreau dbrecteur del* police , que f'ai cifcee plus haa*, quand au contrasse oft trouve en t£te de cette edition faife par su~

p&rcferhe? un& indtfoducfttoa dont latecfcire

seule decile utie plume etrangere , incoherent

avec le style de Carnot.

Depuis qu'il avait confie son manuscrit a un libraire , pour qu'il fiit imprime sous son premier titre , et sans nom cPauteur / depuis que la police s'etait emparee du secret du libraire et par consequent de celui de Carnot , secret mal garde , ce malheureux ecrit faisait bruit h Paris ; mais on ne le connaissait qu'imparfaitement et d'apr&s des rapports mensongers. II etait peu repandu : la perfidie lui attribuait ses couleurs; des reproches dignes d'attention etaient adresses h Carnot ; des amis , d'anciens coltegues le b&maient. cc II avait , <c disait - on , fait Vapologie du regicide ; « l'eternel ennemi des factions etait devenu <c un auteur factieux; et tout, par rapport k « cet ouvrage , etait incertitude. »

Carnot fit une chose assez naturelle en pa— reille circonstance. Prenez et lisez, dit-il k ceux k qui il en confia , et eut tort , sans doute y d'en confier le manuscrit. En quinze jours les copies en furent multipliees k l'infini ; et si le nam du depositaire infidele est reste inconnu , le tort de son infidelite ri'a pas ete sans des suites ftcheuses.

Ces suites se sont prolongees dans un terns

tjui ies eut absorbees , si les interets de Carnot avaient pu etre communs avec d'autres interns j mais il y avait divergence dans Porigine, Ies moyens et les progres de certaines fortunes politiques et revolutionnaires.

Les cent jours etaient commences , et Pecrit de Garnot 9 imprime, reimprim^, et mutili a chaque edition nouvelle, fut repandu avec la plus indecente profusion (i5). Carnot s'eu plaignit . k; celui qui seul pouvait arr^ter ce • debordement d'infidelites ; il s'en plaignit en presence du chef de p£tat ; et sa reclamation , qui n'avait eu d'abord que le ton de Pimpatience , prit enfin le caractire de Paigreur. Le ministre de la police , presse par Carnot , avoiia que c'etait lui qui avait ordonne la reimpression et la vente de Pouvrage mutile ; qu'il avait accorde k Pediteur 1 5oo fr. de gratification (a) : et quand , d'un cote , ce ministre assurait qu'il croyait avoir bien fait , Bonaparte disait de Pautre , que cette reimpression n'etait qu'une speculation de libraire.

Qu'avait k feire , que pbuvait feire Carnot dans cette bizarre situation? Fallait-il qu'il xendit plainte ? Mais la malveillance , active k

(a) Le baron et la baronne qui out recu cette tomme, Bont parfaitement connus , et j'eapere qu'ils 010 sauront guelqae gr6 de ne les a?oir pas nommls ici.

( 196 ) la poursuivre , i'aurait transforme en xxh. in^

trigant , qui voulait qu'en tout et toujours on

s'occup&t de lui. Les editeurs etaient d'ailleurs

agens du ministre.de la police; et comme

tels, n'auraient-ils pas ete renvoyes de la

plain te? II ne fiat done reste a Capiat que le

tort> qu'on esp&ait, peut-etie, qu r il se doiw

#erait , d 'avoir fait descendre > en sa personne,

le ministre de l'interieur dans l'arene de la

police correctionnelle , et de s'etra pris , corps

h corps , avec des ecrivains squdoyes et des

colporteurs ayides.

Carqot denaeura Im > au milieu des menees q\x fcrtuites ou comiunees , qui > k deux epor ques bjen distioefces ., et sous, deux chefs Hen d^ff^reus de la police > le livr^reut , a ! vec so* {sent y a toutes les fluctuations do l'opiaion na— tionale; fluctuations qui l'ai^raient abandonno <W mepris public r si sqncarapt^cQmmn'e&t sud pour l'eleve^ au-dessus de toutes les it*certitu4es>

II ne fat ni entache par la gouUe cpfuUl* iM'iSi) Hi WtoQ»4 pw Pe<w forte del'auire.

SB

Page 1