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CHAPITRE PREMIER

Carnot depuis le 20 mars 181 5 jusqtfau

8 juillet suivant.

Un son aigu avait feit entendre la premiere heme du 20 mars: le bruit de l'arrivee de Bonaparte se repandit avec une rapidite e£frayante ; et Carnot , attaque depuis la circulation du MSmoire adressS au Roi par mille et un pamphlets , vit convertir contre lui les injures en menaces, avec une telle energie, cpi'il dut h. sa sfirete de se soustraire II la fureur de ses ennemis. II trouva chez des amis une retraite ignoree; et sans sortir de Paris, il vecut quelques jours hors de danger, dans 1'obscurite la plus heureuse peut-ctre de sa vie.

Pendant la nuit du 2 1 au 2 2 mars , Bonaparte Je raanda. Bonaparte n'avait pas perdu l'habi- <tude du commandement , au moins en avait-il repris bien promptement le ton et les formes.

( 198 ) C&not, dans son cabinet, re§ut sa nomination au minister© de Pinterieur, et Pordre d'entrer en fonctions sans delaL

Carnot accepta ; et depuis raeme un nouvel ordre de choses , il a dit qu'il ayait accepte sans repugnance. II avait Pespoir, le desir , surtout , de faire le bien ; et il ne resistait pas a ce qui lui paraissait* k tort peut-etre, demon tre, que Bonaparte etait , par le fait de la volonte Rationale , le chef de PEtat. Ce qu'il appelait conviction , n r eut-il ete qu'une illusion , cette illusion etait soutenue par le souvenir tout recent de Pextreme facilite avec laquelle Bonaparte avait traverse la France , sans alentours, sans forces, et s'etait erapare de nouveau du trone d'une nation immense par sa population , indomptable quand toutes les volontes de ceux qui la composent sont unies h. ses moyens et k ses ressources. Carnot ne pouvait pas concevoir qu'on put attribuer a une minorite factieuse cet assentiment qui aurait asservi une ¥ majorite redoutable. II n'avait aucune pensee de rebellion ; mais sa patrie et son horreur pour les dechiremens auxquels Panarchie devait la laisser en proie, Pafier— mirent dans sa resolution. Bonaparte procla— mait d'ailleurs les principes d'une liberte juste et Taisonnable ; et si les exemples avaient pu

influer sur la conduite de Carnot dans cette circonstance, n'avait-il pas sous les yeux celui du due cPOtrante, qui, apres avoir refuse, dans les demiers instans du sejour du Roi k Paris , le ministere de la police , venait , sur la nomination de Bonaparte , d'entrer en fonclions dans ce meme ministere ? Carnot avait la conscience du bien , il crut pouvoir le faire. Eh! que seraient deyenus ceux memes qui Pont blame avec tant d'acrimonie , si , pendant les cent jours , la France eut &e livree exclusivement k tous les bandits qui , avant tout et par dessus tout , se seraient appliques ii deranger les ressorts de la machine politique ijpur profiler de leur desordre ?

Bonaparte ajouta k la nomination de Carnot au ministere le titre de Comte. Personne n'a dit qu'il n'avait pas merite les plus marquantes distinctions ; mais ce titre qui , dans une situation privee , n'eut ete reellement pour lui qu'un sobriquet sans valeur, il put le considerer comme un honneur attache k sa place, la suite d'un usage monarchique : il ne signa aucuns de ses actes , meme ministeriels , avec cette qualification , il n'en fut pas plus vain qu'il ne Pavait ete du titre d'Excellence , dont ne manquaient jamais de le saluer les generaux etrangers, en i8i4, pendant son gou-

remanent A i Anvers , et des gardes d*honnectf dont la cohorte Pimportunait plus qu'eile ne le flattait , pendant qu'il etait membre du directoire de France.

En recevant le portefeuille de Pinterieur , Carnot re<jut les decrets de nomination a presque toutes les prefectures. II n'avait pris part ni a la destitution des anciens prefets , ni aux nouveaux choix, litranger au dfylacement des prefets nommes par le Roi, ii temoigna h plusieurs d'entre eux son regret de n'avoir pu les conscrver dans leur place. Pour les y raaintenir , il lui eut suffi de la certitude que , de quelque couleur que fussent leurs opinions politiques , Phonneur fes porterait toujour vers le bien , qu'une egale justice les dirigerait envers leurs administres , comme leur loyaut& ecarterait d'eux Pidee odieuse de toute espece de tiahison.

Cette pensee delicate de Carnot s'etendait jusques sur les agens en sous ordre de son administration. II conserva dans leurs bureaux , au ministere de Pinterieur , des employes de toutes les classes , lors tneme qu'ils lui etnient designes par quehjues autorites premieres comme meritant Pexclusion. II ne pen— sait pas qu'il ffit possible d'attacber au gou— vernement des hommes qu'on reduisait an

fnnlheur. II ne resistait pas a Papprehension 9 cnielle pour lui, de devenir malfaisant ou injuste.

H etait bien prevenu qu'il avait aupres de lui un scrutateur en iitre de toute sa conduite ministerieUe ; il connaissait bien l'adressc de la main qu'on disait Pavoir insinue presque dans son cabinet. II n'ignorait pas le profit qu'on chercherait h faire des observations de cette kme damnee ; mais quelque certitude que Gamot eut pu acquerir de Pexistence equivoque aupres de lui de cet investigateur faxnilier , il aurait resiste k toutes les instances qui lui eussent ete faites pour le porter k Peloigner: aussi le conserva-t-il a son poste, josqu'au dernier jour.

. Le premier soin de Camot fut d'organiser ses bureaux h sa maniere. Le travail devint plus facile et son expedition plus prompte. II se reserva exclusiyement la division des arts J il s'en constitua le chef.

Ses plans d'economie etaient arretes. L'£conomie ameliore Petat des finances. Les finances sont , on Pa dit souvent , le nerf des gouvernemens , et leur prosperity Pancre de salut: ce sont des verites d'experience.

La France ne connaissait encore que de nom 7 Pinstruction lancasterienne : Camot vou-

lut Vy naturalises II fit un rapport sur les moyens de perfectionner Pinstitution des ecoles primaires. <c Ce ne serait pas concevoir une a trap haute idee de cette noble et philanfro— «c pique institution, disait-il dans ee rapport, a d'esperer que , portee au dernier terroe de « son execution la plt^ incontestable T elle ne « pent manquer d'exercer une grande amelio- <c ration sur le sort de Pesp&ce humaine , puis* <c qu'elle doit finir par faire participer tons c les individus des classes les moins fortune nees , au bienfait de la premiere education. <c Ainsi Pinstitution de bonnes ecoles primai— <c res, doit etre consideree comme Pone des « bases les plus positives de ce systeme que « les coeurs sensibles out pu concevoir trop <c indefiniment , mais que des esprits justes out <( pu defendre dans des limites naturelles , le « systeme de la perfectibilite humaine. »

Sur ce rapport, un decret du 27 avril ordonna au ministre de Pinterieur d'appeler pres de lui les personnes qui meriteraient d'etre consultees sur les meilleures methodes d'education primaire ; a examiner ces methodes ; k dinger Pessai de celles qu'il croirait devoir etre preferees; k ouvrir k Paris une ecole d'essai d'education premiere, organisee de maniere k pouvoir servir de modele, et k

devoir Scole normcde , pour former des institutions primaires.

Carnot forma un comite qui , k l'effet du decret , s'assemblait regulierement k des jours et k des heures fixes dans son cabinet, et qui s'occupait essentiellement de l'objet de sa formation.

Carnot pensait que le secret deslettres devait etre inviolable. Cette presque inquisition de la pensee ecrite dans l'intimite des relations d' ami tie et de commerce , lui paraissait contraire k tous les principes, meme k ceux de l'honneur. II adressa k ce sujet une circulaire aux prefets: je la place ici, comme un des monumens de sa liberalite.

<c Je suis informe , M. le prefet , que dans « plusieurs parties de I'empire , le secret des «c conespondances a ete viole par des agens de « l'administration. Qui peut avoir autorise de <c pareilles mtesures ? Leurs auteurs diront-ils « qu'ils ont voulu servir le goiivernement et <c chercher sa pensee ? Porter de pareils pro- <c cedes dans l'administration , ce n'est point cc servir Tempereur j c'est calomnier S.M.EUe <c ne demande point , elle rejette les hommages <c d'un devoument desavoue par les lois ; et les <c lois ne se sont-elles pas accordees depuis cc 1789, k pvononcer que le secret des lettres

« est inviolable ? Tous nos malheurs , aux dree verses 6poques de la revolution , sont venus <c de la violation des principes ; il est terns d'y cc rentrer, Vous vondrez done bien , M. le pre- « fet 9 feire pcrursuivre d'aprfes toute la rigueur ic des lois , ces infractions d'un des droits les « plus sacrcs de Phomme vivant en societe :

cc la pensee d'un citoyen fran^ais doit etre « libre comme sa personne meme. y>

Les principes professes par Carnot dans cette lettre , etaient en opposition marquee avec les vues particuli&res de quelques agens de Pautorite. On repandit h cette occasion, dans le public, le bruit d'une altercation tres-vive entre Carnot et un de ses collegues dans le ministers <c Vous voulez , fit-on dire k celui- « ci , le secret des lettres ; et moi je veux sa- «c voir ce qu'elles contiennent y>

« Si j'avais pu croire, dut lui repondre <c Carnot , que je serais contrarie dans mea <c moyens d'administrer en homme d'honneur , « et d'apr&s le voeu des lois , je me serais cc garde d'accepter le portefeuille (16). »

Pendant le ministere de Carnot , des Frangais se rcunirent en societe , sous le titre dHAmis de la patrie et de Phumanitd : ils le choisirent pour leur president d'honneur. Carnot s'empressa d'accepter -cette presictence. II re-

pandit k b deputation cbargee de lui en offrii Vhommage, cc-qu'il voyait avec une vive sar»

a tisfection se former une institution vraiment <t liberate , qui jusqu'a present manquait k la <t France , et dont toutes les classes de la soc eiete sentiraient bientot l'importance et la a necessite. »

On en a fait depuis. un grief con tre Camot; mais qu'avait done de reprehensible cette reunion? Les nom& de ses memhres connus , .sont la garantie de tons ceux qui en ont fait partie, Ses actes, trop peu nombreux , sont empreints du caractfcre sacre de la bienfhisance ; et son existence , dans un court intervalle , a pris une forge place dans les. annales. de la philantropie la plus utile et la plus eclairee*

N.'est-elle pas eminemment nationale I'ide* d'apres laquelle la societe deyait publier chaque annee , sous le titre tiAnnuairz Philantropiqw , <c une liste de sas memhres ,. I'extrait a de sa conespondance conceraant les. traits c de courage, de desinteressenxent , d'heroisme ^ et de fidelity qui auraient fixe sou attention, cc et k Poccasion dqsquels elle aurait vote des cc remercimen* et des medaillea, et s'occuper cc constaHUuent de secQurir les families qui « auraient eprouve des. nanlbeurs ou des pertes a occasiqunfc. pa* ]#& 4tei)emen» de la,guez$e> »

Cet article est une des bases fondamentaiesf sur lesquelles reposent les rfcgletaens de cette societe.

Les sentimens exprimes par les societaires libres des Amis de Id patrie et de l'humanite , dans leur adresse du 22 juin i8i5, aux Pa-»

risiens , pourraient-ils etre desavoues sans im— pudeur par qui que ce soit au monde ? EUe a laisse de touchans souvenirs dans toutes les &mes honnetes et genereuses. Au reste, les occupations de Camot ne lui permirent jamais d'assister k ses seances ; il ne connut la societe , qu'il regretta surement de n'avoir pas vue de plus pres , que par Parrete qui le nomma president ; par la deputation qui lui presenta sa nomination : et son point de contact avec elle , le plus essentiel pour son &me , fut marque par le versement qu'ii fit dans sa caisse d'une somme assez considerable prise sur ses propres fonds, pour subyenir aux besoins des indigens.

Les journaux , par les ecarts de quelquestins d'entre eux, etaient devenus un objet d'instantes sollicitudes : chaque ministre devait en ayoir , au moins un , sous son imme-~ diate et particuliere surveillance.

Camot , qui prefera toujours les mesures qui persuadent k celles qui commandent, voulut ^'entendre avec le redacteur en chef, ou le

( 207 ) proprietaire , de celui qui devait etre somas ^ la sienne. II l'invita h passer dans son cabinet Ce directeur de Pesprit public , soit qu'il youlut se mettre hors de l'explication qu'il avail peut-etre h redouter, soit qu'il eut la pensee de tirer un parti plus avantageux de la ciiconstance , s'abstint de se rendre k cette invitation ; il envoya un des co-inteiesses. Le ministre voulut s'engager k prendre un certain nombre d'abonnemens , h condition que leg articles qui partiraient de son cabinet , seraient exactement, et avant tout, inseres dans la fcuifle 9 qui ferait un profit reel de cette condition. L'envoye tergiversa ; il n'avait pas , disaifc-il, des pouyoirs suffisans pourtraiter

d'une afl&ire de cette importance , et demanda, comme s 9 il s'agissait d'une haute negotiation diplomatique , que la discussion fut ranroyfe an kndemain. Des pretentions exorbitantes furent avancees ; et Carnot ayant rompu la negotiation, laissa ce journaliste user, sans entraves , de toute la liberte de ses pensees , et de la plenitude de son droit de d£raisonner, fonde , sans doute , sur une presque imm£moriale prescription.

Est-il beaucoup d'exemples d'un respect aussi religieux pour la liberte de la presse , si Ton consid&re surtout ce que la position des

( »o8 ) tdministrateurs atait dans ce moment, de d&*

ficile et de critique?

Tous ceux qui ont vtt Camot dans Pexei:- (ice de ses fonctions administrative , n'luront %ucune peine a croire k ce trait d'une precjeuse bonhomie: on sait assez ge&eralement qu'il etait raille fois plus accessible que le dernier de ses commit

Tous \e$ jours, k midi , i\ recevait en audience publique : la parte n'etait jamais feraee que quaqd le nombre des as$istaus etait epuise f et quand chacun d'etjx ay^it re<ju reponse k sa deroande. Jl lui en parviut , pendant ce* trois mois , de fort singul&res ; il recueillit da biea extraordiftaires aveux. Que de gens qui 1'obsedaicnt alors , et qu'il traitait arec tou$ les menagemens dus k leurs positions particu-lieres, feindraient aujourd'hui de ne l'avoir jamais vu ! Ceux qui eurent l'adresse de se bonier k des entretiens fogitifs , peuvset , tout en redoutant une indiscretion , ne pas appre-~ bender un dementi formel j il l^ur est loisibl* de se dire serviteurs purs, mccwruptiiMes et invariably du trone des 3ourb*}n$.

Mais ceux qui , k Pimpprtoisite voriMe * joigniceut If injportunite eci&e; cefcx dont. les lettres a C^rnpt etaient upe toraue sens d'Hun*-* tys supplications $t, de dsf&ag&g asrvite ,

( ™>9 V to'autadent pas k mssoiuoe du d&aveu; prenez

^tiisex pourraifcon &ur4ire. Us 5eraien t ioeu

raises h. confondre ces hommes altiers qxd , dans

ieursno&veltespkces, serongeut de lenis hu-

*niliatk)BS partes j se targuent de n^avoir lieu

sieoepte pendant les cent joms , *t se doanetit

pour less plus oft/tti des veriUtilesqua/uZ mSme.

Us auraieat JcradHement it rougir ai 1'on com-

ptrait fas principes quails afieherit ffajourcflbui ,

-avecceuxiju'ils professaient dors , po*r , a lent

«Ae etw« ieais seeoms^ par^r aux-emplois.

Comment whapperait-il k la coaftwioa <3elm

*pri , le a6«iai$ 1 8 *5, 6crivaft ACarnot : « J*ap-

«c prends k I'instont que le JU» a qufttS Lille

* le 23. Sa sortie de France change ma posi- *c turn adrtveiise&t au serfnetit que fatais

* pr£t£.....: Mai* si whs jaget; que je puisse *c Atoe eaco*e empteyS -, je frife wtoe Excellence « de vouloir bien me proposer. »

Et afr autre qui , *6roqtt$ par lS&tfp&eur, datis ifioe dol&moe *dl*Ssefe ft Cartiot , s'exprimait ainai : cc Oa assure qtte le ftai * <jong6di£ <c sa garde, et qu'il s'est emhawfae. Ceflecii*- « coiistance ckaage enti^remeat la nature des <c engageroens des Fraa<jais qui professeut fe cc dogme de la souvermnetd de la nation y

«C CAK TOUS SAVEZ QtTE CE FRIKCflNS «8* « LB MIEN. «C

Voila, sans contredit, une fidelite flexible, soumise aux circonstances , assujetie aux eve-

nemens.

Et ce troisieme qui , destifue par decret du 7 avril i8i5,reclamait encestermes sa reintegration. <c Monseigfleur , je croyais avoir une K double garantie , et dans la parole de PEmic peieur qui avait promis , k plusieurs reprice ses, de tout oublier,et dans votre caractere, <c Vous avez dans tous les terns , Monseigneur , <C proclame avec talent et avec courage , Pincc dependence des opinions. Gette doctrine <c noble et genereuse me semble devoir etre « une sauve-garde contre ceux qui seraient g tentes de me reprocher la franchise , ou , si <c vous le voulez , i'imprudence avec laquelle

cc j'ai manifests les miennes » Sa lettre

finit par demander en grace le rapport du decret du 7 avril.

Eh bien ! l'auteur de cette lettre est un des ecrivains qui, dans un journal itemarquable entre tous les journaux y s'est , depuis le retour du Roi, le plus opiniatrement eleve contre la liberie d'opinion qu'il semblait alors si fort caresser. Ab ! qu'ils sont vils , ces etres toujours disposes a prouver la flexibility de la mature par la souplesse de leurs mouvemens.

Les connaissances que je fus & meme d'ao

querir dans le terns, ne se borneut pas aur lettres que je jecueilk's alors, et dont je viens d'eitraire quelques fragmens; mais quoique je les aie bien plus loin etendues, je termine neanmoins par elles mes citations ; je suis las de remuer la boue du coeur humain.

L'influence administrative et ministerielle de Carnot sur tout ce qui tenait au materiel de la Chambre des Representans 9 se fit sentir quand une commission du conseil d'etat , discutant plusieurs articles du reglement , il fut question de determiner la forme d ; un costume pour les deputes. Carnot ne crut pas qu'il fut convenable d'imposer ub costume aux mand%taires du peiiple , et il s'opposa k cette mesure *vec une telle force d'idees et une telle noblesse depressions , que cet article &t raye du pro- 3et de reglement.

i Le 2 juin i8i5, il fiit fait pair de France* L'acte additionnel aux constitutions de PEmpire avait trouve en iui un redoutable contradicteur , un antagoniste opiniatre. Dans le conseil , il l'ayait combattu ouvertement , et s'etait oppose , de tous ses moyens , a ce que cet acte , essentiellement contraire a ses priqcipes, fut soumis a la sanction des electeurs et de l'armee, Ces sanctions , il le savait bien , ne sont d'ailleurs que des adhesions de forme, et trojj

( mi ) 1

sottvent des assentimens de commande; maia tpiand tine majority frappante 1'eut accepte y Camot fl&chit sous le joag d r une volonte qui kvait au moins line apparence nationale. Son ircfus ent ti£cessit£ sa demission du ministere, et sa demission efit aussi, peut-etre, cause quelqu'agitation ; il ne voulait en £tre ni la cause, m le pr&exte. Lk encore, et comme toujours , il considera la patrie , et redouta le danger d'une disunion qui n'aurait pas manque tie toumer au profit des puissances coalisees. Le l5 jtlift, il fit h. la Cliambre des Pairs, I'expose de la situatidn de la France. Cet expos£ est plein des principes qu'il a constamhient professes ; bouillant de son amour pour la gloire de sa patrie et pour son independance. ~ Regnauh de Saint- Jean-d'Angely fat charge d'en faire la communication k la Ghambre des ftepresentans. Avant die- I'entendre r on voulu t Savoir en quelle cfualite il se presentait. Le point essentiel de la responsabilite des Minis— tres qui , jamais et par aucun detour , ne doit fetre eludee , necessita , sans doute , cette explication. Regnault rfyondit que le Minis tre faisant au rtieme moment son expose a la Chambre des Pairs , il l'avait charge , pour plus de celerity , d'en venir faire la lecture ; qu'au reste > k copie remise en ses mains etaitrevetuedelsi

( *i3 ) signature du Ministry La difficuke , dolors ,

$'evanouit , et Regnault fut entendu. Je con-?

signe ici ce fait comme pureraent historique.

Le 2 1 juin , Camot fit lecture k la Chambre des Pairs d'une note accablante pour des coeurs fran$ais ; die etait ainsi con^ue : « L'Empe- « reur est arriv£ k onze heures ; il a convoque « le conseil des Ministres , et a annonce que «c l'armee , apres une victoire signal ee dans 1* ' <sc plaine de Fleurus , oil l'armee prussienne a <c ete ecrasee, a livr6 une bataille deux jours c aprfcs , k quatre lieues de Bruxelles.

c L'armee anglaise a ete battue toute la « journee et obligee de ceder son champ de cc bataille ; 1'on ayait pris six drapeaux anglais , « h joum£e etait decidee , lorsqu'k la nuit des <sc malveillans ont repandu. l'alarme et occa- « sionne un desordre que la presence de Sa vl Majeste n'a pu r&ablir k cause de la nuit

« La suite a ete des desastres qu'on n'a putt arr&er ; l'armee se retire sous les murs d'A~ « vesnes et de Philippeville.

«c Sa Majeste a passe k Laon , et y a donne <c des ordres pour que la lev£e en masse des « gardes nationales du departement arrete les <c fiiyards. EUe est venue k Paris pour confecc rer avec les Ministres sur les moyens de « retablir le materiel de l'armee.

cc L'intention de Sa Majeste est aussi de se « concerter avec les Chambres sur les mesures a* legislatives qu'exigent les circonstances.

<c Sa Majeste s'occupe en ce moment de pro- <c positions k presenter aux Chambres. y>

Cette communication fat suivie d'un message de la Chambre des Representans. Ge message avait pour objet de transmettre a la Chambre des Pairs la resolution qu'avait inspiree la aouvelle desastreuse du jour.

<c La Chambre des Representans declare que <c l'independance de la nation est menacee. La « Chambre s'etablit en permanence ; toute tencc tative pour sa dissolution est t un crime de « haute-trahison. Quiconque se rendrait cou- <c pable de cette tentative , serait traitre k la . cc patrie , et sur-le-champ juge comme tel. « L'armee de ligne, les gardes nationales qui <c ont combattu et qui combattent encore pour <c defendre la liberte , l'independance et le ter- <a ritoire de la France , ont bien merite de la « patrie* y>

Mais que pouvaient les resolutions les plus fortes ; qu'aurait produit la resistance la plus prononcee contre les volontes r6unies des puissances coalisees , Penormite de leurs forces et le poids de leurs mojrens de tous genres ? Aussi ^

( 2I 5) d&s le 22 , Carnot fut-il porteur de l'actc dedication de Bonaparte.

<c En commengant la guerre poor soutenir «c Pindependance rationale (disaitceMonarque trompe dans toutes ses esperances aussi bien que dans toutes ses combinaisons politiques) , cc je comptais sur la reunion de tous les efforts , . « de toutes les volontes , sur le concours de

<c toutes les autorites nationales. J'etais fonde cc k en esperer le succes , et j'avais brave toucc tes les deliberations des puissances contre cc moi.

cc Les cisconstances paraissent changees ; je cc m'ofFre en sacrifice k la haine des ennemis de cc la France ; puissent-ils etre sincbres dans leurs «c declarations , et n'en ayoir reellement youlu <c qu'a ma personne ! ma vie politique est teit- <c minee , et je proclame mon fils , sous le titre cc de Napoleon II, Empereur des Frangais.

cc Les Ministres actuels formeront provisoi-

cc rement le conseil du Gouvemement. L'estime

« que je porte k mon ills , m'etfgage k inviter cc les Chambres k organiser , sans delai , la recc gence par une loi. Unissez-vous tous pour cc le salut public et pour rester une nation incc dependante. »

Ce voeu de Bonaparte en faveur de son fils fut renouvele dans sa reponse a la deputation

gsrii reg&t de j la part des Chambrest cc ftap~> cc pelez-vous , Messieurs ,. que j*bi abdique em <c feveur de monfils. Vemttez.expritncr kl'As- <e semblee te- desir que j'ai de? le voir ns&suc- <♦ ceder an trone. :»

Le cri de? fa nature sotrtenaoft en ce moment ttn grand hrter£t ; mais* tes roi's ont-ils jamais pu croire que teurs dernieres votontes seraient accueillies, et surtout respeetees? efles on* presque toutear fe sort de celles consignees dans fe testament sofennel de Louis XIV.

La commission du Gouvernement , dout Ies Chambres venaient de clecreter l'etablissement f devait etre composee de cinq membres ,. et le soir meme , un premier tour de scrutin donna h Carnot une majorite marquante j il fat proclame*

Les traraux de cette commission furent aussi actifs que de courte duree*. Le 24 juin eJle fit une proclamation que je transcrkici, nonque je yeuille qa'elle soit regardee comine Poeusre de Carnot ( puisqu'elle fat le resultat necessaire de I'unanimite des gouvernans provisoires , sous la presidence de FomchS ) , mais pour conserver comme souvenir lustorique r la difference que ,. depuis T la destinee ,, d'acct rd peut-etre avec une certaine pu ineey taine poli^

( **7 ) tttgoe* a&afeli entre ses collogues. et bu, quant

k k«r sitoatien civite.

« Francis! da&fr fespace de quelques jotu$ r

ce des auec&Sr glorimjx et on revere, affreux out

(t de nauveau agite tos destiuees j un grand!,

(c sacrifice a pan* necessaufe & votrs pais et ^

« ceUe di) monde. Napoleon a abdique le pou-

a voir imperial :. soa abdication a eta le terms

« de sa vie politique. ( Sob fils est proclame.

a — Voire con?titi*tioi* aouvelle , qui n'avait

<t eaeor* que da boas principes, va receyoir

« toufr $es dev-eioppemens ; et ses perincipes

cc m&mea vent etre epures et agrandis* — II

a n'existe plus de peuvoir jaloux Pun de Pau-

cc tre. L'espaee est libra au patriotisoae eclaire

a de voa reppesentans ; et les pairs sentent f

(( pensent , et vdte&t comme vos mandataires,

a Apsfe? viogt-cmq annees de tempetes politic

<c cpies , voici le moment ou tout ce qui a ete

<c coniiu de sage , de sublime sur les institutions

cc sociales , peut etre encore dans les. votres.

<c — Des plenipotentiaires sont partis pour

« traiter au nom de la nation , et negocier avec

« les puissances de PEurope , eette peix qu'eHes

« ont promise h une condition qui est aujour-r

<c d ? hui rempiie. -— Le monde entier va etre

«c attentif & leiir reponse : leur reponse fera

« connaitre si la justice et les promesses sont

( 3i8 ) «t quglqtie chose sur la terre. — Francis ! soyez <c unis : ralliez-yous tous dans des circonstan-* a ces si graves : que les discordes civiles s'a- «c paisent ; que les dissentimens meme se taisent €. en ce moment , ou yont se discuter les grands «c interets de la nation. — Soyez unis du nord <c de la France aux Pyrenees , de la Vendee k « Marseille. Quel qu'ait ete son parti , quels cc que soient ses dogmes politiques, quel homme <c ne sur le sol de la France pourrait ne pas a se ranger sous le drapeau national , pour <c defendre l'independance de sa patrte? — On « peut detruire en partie des armees ; mais , « ^experience de tous les siecles et de tous «c les peuples le prouve , on ne detruit pas, on oc ne souraet pas surtout une nation infrepide <c qui combat pour sa justice et pour sa liberte. <c — I/empereur s'est oflert en sacrifice en « abdiquant : les membres du gouyernement <fc se devouent en acceptant de vos represen- « tans les renes de l'fitat.

« Signe le due cPOtrante. j>

Carnot fut pour beaucoup dans l'heureux accord des armees franchises ; leur devouement repondit au signal donne par son patriotisms : tous les genres d'heroisme se presserent antour de son cri de detresse apres la malheureuse

( 21 9 ) affaire de Mont-Saint-Jean, et leur reunion

miraculeuse s'opera k sa voix , que les braves Be meconnurent jamais , sous les murs de Paris ; les Merits publics lui en firent hommage. Ij'un d'eux disait dans sa feuille du i. cr juil r let j8i5:

<c Le 3o juin , le general Camot , membrfe <c de la commission du gouvernement , est cc monte h cheval , et a parcouru les lignes de cc l'armee. Nos braves soldats n'ont pu voir « sans emotion parmi eux , celui qu'ils ont si a souvent proclame leur pere ; celui qui , orcc ganisant la guerre avec tant de talent , fut <c toujours en m£me terns le premier defence seur de la paix , et qui se montra aussi ecocc nome des deniers publics dans son adminiscc tration , qu'il fut toujours avare du sang des <( hommes dans ses commandemens. y>

A 1'appui de ce temoignage public je veux ajouter un fait positif et presqu'inconnu , parce que Camot 1'a couvert du voile d'une excessive modestie. Je le tiens d'un des officiers de 1'annee.

Le i juillet, sur les quatre heures du soir, l'armee campee dans la plaine de Mont- Rouge, s 9 abandonna k quelques mouvemens desordonnes. La mauvaise qualite du pain en etait la cause ou le pretexte ; tous les moyens

de discipline qiilitaii* devinrent nuls , et les iwsoqroes de la persuasion sans succ&s pour les chefs de corps. On accourat au gouvernemeat ; Carnot s'en etait absente pour quelques instant Ses coD&gues ( et ce n'est pas que ni leur bravoure ni leur devouement se trouvassent en defaut ) crurent pradent de faire prier Carnot de se rendre au camp en de$ordre;ils rendirent cet horamage selennel k sa renommee. Carnot etait k table; et la quitter , mon-r ter k cbeval , se rebdre au milieu de Parmee accompagne d'uu seal aide-de-camp, parfer aux braves avec I'accent dont ils n'avaient pa* pu perdre le souvenir , les ramener au devoir, fut presque une seule et meme ehose.

. L'exerdce des fractions de In eemmission de gouvernement jut de trop courte duree, et ses operations trop dependants* d'une multitude de circonstances , dont le secret dut rester tout entier dans U conscience de ses membres , pour que les details en seient asse* connus : ja ne veux eq basarder aucun. Je m'en tiendrai k ses actes de notoriete publique , aux faits consignee par Carnot dans l'expose de sa conduite politique. lis seront la matiere du suivant et demier chapitoe , dans kquel en parlant de la part qu'il eut i la capitulation de Paris , je le suivrai pas i

f>as , et avec autant d'exactitude. que jc l # af fait jusqu'ici.

La commission de gouvemement cessa ses fonctions Ic 7 juillet au soir. Elle avait Soigne de Paris les maux affiheux , resultat infaillible d'une attaque de Vive force comme d'une resistance impuissante. Le lieu de ses seances &ait investi : devant les baionnettes etrangeres s'etait ev&nouie la liberie de ses deliberations. Le poids d*uiie responsabilite redoutable aurait accable son adhesion k la demande formde par les puissances coalis6es , d'une contribution de cent millions en argent, et presqu'autant en, Mature : notre confiance ne ltd avait pas confere sur nous uh titre de propriete. Elle rejeta loin d'elle l'odieiix qui s'attache aux concessions de la faiblesse , autant qu'aux vexations d'une domination desordohnee. Elle conserva la conscience et le merite de sa conduite evidemment fra^aise.

Les membres de la commission de gouvernement s'etaient separes , et neanmoins le Moniteur, seul journal officiel, sous la rubrique de Paris , eohtenait un article ainsi con$u : cc La commission dii gouvernement a fait; con- <£ naitre au roi, par l'organe de son president f k quelle venait de se dissoudre. » ( Ce presi- 4ent avait passe sans iutervalle de cet honneur

} celui de ministre du roi , dans le departed ment de la police generate ).

Les membres qui avaient compose la commission de gouvernement , crurent devoir des— ^vouer Particle du journal officiel, portant sur un fait evidemment controuve, lis s'en plaignirent k leur ci-devant president , le due d'Otrante , en ces termes : cc Monsieur le due , cc la commission n'ayant pu ni du charger <c votre excellence d'aucune mission en se sepa— cc rant , nous la prions de faire desa vouer Parte tide insere au Moniteur du 8 juillet , et <c d'obtenir Pinsertion de notre dernier mes— cc sage aux deux chambres. SignS Caulincourt 9 Mi Carnot, Quinette, Grenier. »

Cette reclamation reposait sur un fait si palpable, et sur des convenances si irresisti— bles y que justice fut faite par la reponse deve— nue publiaue du ministre FouchS. cc Mes- <c sieurs , ecrivit-il, la commission de gou— cc vernement s'etant dissoute le 7 juillet , tout cc autre acte emane d'elle posterieurement h cc son message aux deux chambres , est mil , et cc doit £tre regarde comme.non avenu. Votre cc reclamation contre Particle insere dans le cc Moniteur du 8 est juste ; je le desavoue cc comme tiullement fonde ; et publie sans mon cc autorisation. y> \

finissaient la mission et les devoirs politicoes de Carnot. Aussi le 8 juillet , pendant qw Sa Majeste , accompagnee par le cortege d'honneurs de toutes les puissances , de leur* armees reunies , et de la garde nationale parisienne , faisait sa rentree royale k Paris , Carnot se dirigeait-il vers sa campagne , k douze iieues de cette capitale.

Les chambres avaient ete dissoutes le matin.

Le journal officiel ne dit pas si leur dissolution ayait ete ordonnee par le roi avant sa rentree, ou commandee par un autre pouvoir.

Mais de quelque autorite que partit le coup qui separa les repr£sentans de la nation fran- $aise, elle ne leur imprima pas la fletrissure qui ayait marque au front les membres du parlement d'Angleterre , quand Cromwel , seul et sans armes , les chassa du lieu de leurs seances , en ferma les portes , et en emporta les clefs.

Les fiers Anglais auraient-ils oublie cet outrage ?' Ou bien croiraient-ils qu'il n'en est reste parmi nous aucun souvenir?'

Long-tems avant le retour de Sa Majeste , d&s le 1 5 mai , Carnot ayait re9u une lettre

d'un particulier qui se qualifiait de commit* saire du roi dans les departemens. Cette epitre famili&re Pengageait k abandonner la

partie , \ renverser le gmwernemmt exls~ -font ; -et pour attirer Garnot par k moyen tju'on savait pouvoir seul le toucher , le com- TDissarre ajtmtait : Lte roi est disposS A don- Tier une Constitution liberate a la France.

Que signifiait «et amphigouri? Carnot invito fc renverser le gouvertteitteirt e&istant !.... quand on soutenait qu'il n'etait pas de gouvememeat

m£me de fait ! ; quand ^existence de tout

autre gouvernement tjue celui du roi , meme pendant son sejour «n pays Stranger , etait am moins contested.... Carnot appe& k l*aidd da tenversemerit du gouvemement de Btmaparte par Pappat tl'une Constitution Ubirale qut le roi domterait a la France !..... quand il existait nne Charte !....; quand Carnot arait jpense tout haut <jue cette Chaite offrait k la nation fran^aise une garantie suffisante!.... ne thit-41 pas croire que le pr&ent €t Parvenir de la France allaient etre livres k de nouvesux hasards , k de uouveaux essais , a de nouvdttes theories politiques ? Qu'avaient done de si rassurans les motifs mis en avant pour le determiner ? Je sais bien que pour mon compte 51s m'eussent effrayes ; qu'fls m'eussent inspiri la peur d'un dedale inextricable/d'un desordre precurseur du chaos ; mais ce commissaire qui, sans doute, s'etait glisse par aventure

dans cette carriere provisoire de diplomatic , ne connaissait bien ni Garnot , ni ses princ** pes d'honneur. Que ne lisait-il , avant de hasarder sa missive , la dissertation profonde de Carnot sur Pkormeur et les honneurs dans le Memoire au roi ? II se serait epargne la peine d'ecrire une lettre inutile , et eut evite a Carnot la desobligeance d'un silence affecte,

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