‹ CarnotChapitre 24 sur 42 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Carnot est exile. All ! si quelqu'un osait dire que Pexil est une peine trop douce pour des Franqais , pour Carnot surtout, une multitude de voix s^eleverait pour combattre cette opinion inflexible; elle dirait k l'homme implacable qui aurait eu le courage de l'emettre i — <c L'exil est un cMtiment trop doux ! Vous <t n'etes pas fait pour sentir ce qu'est le bon- <t heur de vivre dans la patrie qu'on aime > cc homme dur , qui trouveriez quelque peine <c au-dessus de Pexil. Qu'un obscur et froid <c cosmopolite , insensible aux . maux comme <c aux biens que n'eprouvent pas les sens voce luptueux , et tout renferme dans lui-meme , a passe indifferemment du sol paternel au sol <c de Petranger , qu'il ne pu^se pas meme ima- <c ginerque Pexil soit une peine , jelecon§ois, « et j'ai honte qu'un tel etre soit mon sem- « Mable. Mais quel supplice affreux ne doit pas centre Pexil > pour Phomme dont la vie fut

( 260 ) « toute consacr6e k la defense , k la gloire <fe <c son pays ! tous les liens de la renommee Pence chainent au sol qui Pa vu naitre ; e'est li <c que sa voix eloquente fut entendue , qu'elle « fut utile ; et e'est Ik seulement qu'elle peut cc Petre encore. C'est Ik que son exemple fut a un bien pour la yertu , un salut pour Petat , <c un honheur pour la patrie. C*est Ik qu'il a tt laisse son image 7 grayee dans mille coeurs j cc et vous voulez que Pexil soit une douce puce nition pour un grand homme ! Ulustre Con— cc sul ! 6 toi qui fut le plus eloquent des Ro— c( mains , qui sauyas ta patrie au peril de tes a jours, quipresentas , sans murmurer , ta tete « aux meurtriers emissaire* des triumvirs ! toi cc qui sus braver et souffrir la mort 9 mais qui cc ne pus supporter , avec fermete , le supplioe a de Pexil , e'est k toi de nous dire , 6 ver— cc tueux Ciceron , s'il est pour une grande kme <c comme la tienne 9 un malheur plus accablant cc que celui d'etre prive du sejour de la patrie !

cc Quel homme eut plus de raison d'aimer cc la vie que le divin Socrate? Quel homme i{ fut plus au-dessusdes privations bum aines? cc Qui , plus, que lui , meprisa P ambition et les cc grandeurs ? Et pourtant Socrate a prefere la <£ mort k Pexil volontaire qui pouvait le sauce ver. Que ne puis-je ici rendre , dans leur

«c toucliante naivete , ses simples paroles qui

cc montrent si bien Pefioririit^ d'une peine

cc qu'on voudrait vAinement nous presented

cc comme une faveur de la clemence ! O mes

cc amis ! disait le plus sage des hommes , eh !

cc comment voulez - vous que je quitte le sol

<c qui m'a vu naitre ; ou voulez-vous qu6 j'aille

cc porter mes demiers pas , et presenter mes

<c cheveux blancs ? Si je ne puis etre souffert

cc dans la patrie de mes parens et de mes amis ,

« de mes el&ves et de mes concitoyens , en

cc quel lieu de la terre pourrai-je etre souffert ?

«c II me faudra done errer sur le declin de ma

cc vie , de ville en ville , et de contree en con-

<c tree , pour entendre dire & chaque pas , au-

cc tour de moi : Vois-tu cet etranger ? II mendie

cc Phospitalite , parce qu'on n'a pu le souffrir

cc dans le sein de sa patrie. Non, j'aimerais

cc mieux la mort que de m'imposer k moi-

cc meme la peine 'de l'exil.

cc O sublime Socrate ! vous parliez ainsi parce <c que le choix de votre supplice etait laisse , cc par la loi meme , au libre arbritre de votre oc conscience : mais si la loi ne vous eut pas cc accorde ce droit ; si vos juges , effrayes de cc votre renommee , vous eussent impitoyablecc ment condamne a l'ostracisme , vous eussiez cc obei , comme Aristide et Cimon , en sup-

g pliant les dieux de ne pas faire tombcr stcr « la patrie, les maux qui pourraient rendre <c necessaire votre retour.

cc Et yous aussi , Carnot , jusqu'aux demiers «c momens de votre carriere , vous vous rap- « pellerez le devouement de ces hommes illuscc tres , dont yous ayez tant de fois rappele la cc magnanimite. Loin de tourner un poignard <c egalement criminel , ou contre yous , ou cc contre la patrie , yous vivrez , non pour lui <c susciter des ennemis , mais pour lui souhai— cc ter le bonheur ; et pour Paider encore , si <c votre courage et votre genie lui etaient de a nouveau necessaires.

<c Eh quoi ! Pinteret du peuple aurait exige cc Pexil du defenseur le plus constant du peu— cc *plef et de ses droits ! La dignite de la cou— cc ronne aurait exige cju'on immolat le plus cc probe et le plus illustre de nos concitoyens ! cc La tranquillite de l'Europe aurait exige la cc perte d'un homme dont l'Europe entiere cc admira le genie , autant qu'elle en estimela cc sagesse et -Pequite ! La justice aurait exige cc la condamnation d'un homme juste , et la cc securite de tous les autres citoyens aurait cc exige le sacrifice de celui dont le caractere cc fut , dans tous les terns , un gage a la secu— <c rite publique ! Jtfon : il famt le dire ; c'ect

( 263 ) <x par greur que le nom de Camot se trouve oc sur une liste de proscrits : j'en atteste Sa <c Majeste elle-m£me.

<c O qu'ils sont aveugles , ou pervers , ceux <c qui , dans leur fureur , osent porter un Roi « debonnaire k se vetir de leurs honteuses <c passions ! J'appelle ami du Monarque , celui <c qui cherche a augmenter pour sa personne <c Pamour et le respect des peuples ; et non c: pas les Tigellins , qui yeulent proscrire en ic son nom , pour lui recueillir un heritage de « maledictions et de haines. Helas ! la France <c n'a-t-elle done plus d'hommes habiles et <c courageux , dont la voix eloquente puisse « faire entendre et repeter ces verites jusqu'au « pied du trone? Tous les hommes qui ap- « prochent Louis assurent de sa bonte , de sa cc generosite , de sa justice ; ses vertus peuvent « briller d'un eclat immortel. Si le Monarque <c veut etre adore de tous les citoyens , qu'il <c adore leurs droits , et les siens deviendront « inviolables par la garantie de Pamour et de <c la reconnaissance. Que nos lois fondamen- <c tales respectees a jamais , sous son egide q: sacree , soient pour toujours k Pabri des <sc derogeances : il sera constamment pour tous <c les Frangais un pere indulgent ; mais sur- <i tout , il sera le protecteur de nos citoyens

( 264 ) a les plus illustres. Les grands rois sont les cc amis nes des grands hommes : Henri IV et cc Louis XIV Pont dit par leur exemple , a oc tous lcurs successeurs.

Qu'il me soit aussi pennis de dire : cc O prince! <c eflacez un nom illustre d'une liste qui , j'en a suis sur , fat surprise k votre bonjte. Rendez <c a sa patrie , a ses enfans , a ses amis , a vous- « meme , un grand citoyen , un tendre pfcre , <c un ami fidele, un homme d'etat, que ses « persecuteurs ont trouve , sans souvenir de « leurs injures , d£s qu'ils Pont prie d'en sacc crifier la memoire a Pinteret de la chose cc publique. Qu'ii lui soit permis de revenir cc parmi nous dans la vie pri vee , pour le bonce heur et la consolation de tout ce qu'il a cc cheri. Qu'il puisse au moins mourir sur une cc terre qui Pa vu vivre avec taht de gloire , cc et que les derniers fruits de son genie n'ailcc lent pas eclore sur un sol inconnu , corome cc une plante arrachee a sa terre natale , et cc transplanted en des climats etrangers , pour cc leur servir de sterile ornement.

cc Par la succession miraduleuse de vos revers a et de vos prosperity , voyez combien variacc ble et changcant est le sort de cette vie ; <c combien vaine et legere est la fortune ; com-; cc bien peu d'hommes savent garder des aflec-

( 265 ) & tlons constantes et des courages infleii- « bles. Un jour , 6 prince ! et peut-etre ce cc jour est-il pres de vous , un jour vous « aurez besoin d'appeler, de ranger autourde cc votre personne , comme des boucliers a toute cc epreuve , ces hommes dont le caractcre ine- <c branlable ne peut etre abattu par aucun « peril , ni corrompu par aucune esperance.

« Faites done que vous n'ayez pas a regret- <c ter vainement ceux que vous auriez h. jamais « exiles. j>

Autour de mes voeux pour le rappel de Carnot , se grouppent tous mes voeux pour le bonlieur de I'humanite et la gloire de ma patrie. Ce sentiment seul m'a inspire l'idee de peindre cet illustre Frangais.

cc Je n'ai pas voulu , je le dis avec un cpl&cc bre historiographe (19), laisser echapper de cc ma memoire les connaissances que j'ai ete cc a portee de me procurer. Je sais que cet (C ecrit doit trop heurter certaines opinions , cc pour obtenir d'abord la conliance qu'il mc- <c rite. Certains personnages qui ont paru sur <c la sc&ne , sont trop interesses a me contrecc dire , pour ne pas le faire , avec d'autant cc plus de vivacite et de fiel , qu'ils rendent cc interieurement justice a la verite des faits. cc Je suis encore plus sur , que l@rsque le terns

( 266 ) cc aura leve le voile qui couvre aujourd'hui cc tant d'intrigue , lorsque les instrumens se- <c crets seront devenus sans consequence , la ic posterite rerra que je n'ai fait qu'anticipcr a son jugement (20). »

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