CHAPITRE II
Carnot entre dona la carrikre militaire* .
Le genie militaire avait pour Camot un attrait remaixjuable. L'abstraction des matieres soumises h ses etudes n'eut rien de penible ; il se plaisait en presence des difficultes. L'asperite des combinaisons mathematiques s'adoucissait devant son desir de reduire les conjectures, de les convertir en certitude. II saisit la science des fortifications a vec une vivacite rare. Ses progres farent d'une surprenante rapidite ; heureux de soir aptitude , sur que le vouloir et le faire etaienf pour lui une meme chose , il s'elan^a , par la* pensee, dans la carriere militaire. II parcourut d'avance le vaste champ des connaissances' qu'elle exige. Les commentaires de Cesar le fixerent d'abord ; il devora ensuite les meilleurs ouvrages sur Part qu'il voulait approfondir, et Pon se doutait a peine qu'il en avait commence Petude , que deja il etait un des meilleurs tacticiens.
('6) II enfra, en 1771 , en qualite de lieutenant dans le corps royal du genie > dont l'ecole etaif dors etablie k M&ieres, et il en sortit le i er . janviGr 1773, pour se reftdre en garnison k Calais.
ExerCe Ae\k k Petude des progrfcs et de* fretards de Pesprit humain, dans les sciences wactes, dans les arts et la philosophic, fl calcula avec Soin ses pertes et ses acquisitions. Des decouvertes importantes agrahdirent le domaine de ses connaissances ; elles Paiderartr k p^nebner dans Pobscurit£ des terns 5 elles le fix&rent irr^vocablement 5 et le precipiterent, pour aihsi dire, par anticipation, dans les.
£venemehs qui devaient en etre le resultat , et lui fournir uhe brillante carriere politique.
La gravite de ses etudes ne Pabsofba pas tout entier; elle ne Pisola ni des ressotirces m des delassemens qu'offre Paimable culture, des lettres.
Nous avons de lui des poesies fugitives <tui ne depareraient pas le plus joli reoieiL Les joumaux du tems en ont public quelquCs- Unes: Carnot.a compose la musique de pinsieurS.
Je plairai surement k mes lecterns en inserant ton extrait de ces productions legeres parmi les notes qui suivent cet ecrit (2).
Une occupation plus grande l'appelait L'Aca-» demie de Dijon venait de proposer pour double prix, Peloge de Vauban. Les discours de l'annee precedente n'avaientpas etc juges digues d'etre couronnes. Caruot ne pouvait ne pat s'elancer dans la lice, et il rempla^a sa plume badine par un pinceau vigoureux.
II est des affections de sympathie qui se communiquent si natureUement qu'on croit n'etre que soi , quand on est tout entier transports dans un autre. Carnot etait transports dans Vauban : ses connaissances acquises participaient du genie de cet honune extraordinaire ; aussi peignit-il les grands traits de sa vie ayec d'autant plus de naturel 9 que son Ame en etait , pour ainsi dire , plejne. Eh ! comment Carnot ne se fut-il pas enthottsiasme pour un heras dont Fontenelle avail dit : cc Oetait un romain qu'il semblait que « notre siecle eut derobe aux phis heureux « terns de la republique* » Carnot fit de cette phrase l'epigraphe de son eloge de Vauban.
Ce n'etait pas k de steriles hommages que Carnot pouvait s'arreter : la fadeur d'un encens de commande ne convient qu'aux dis^ cours d'appret, qu'k eeux qu'on decore k tort du titre H'Sloges , pour ces hommes dont toutcs les actions n'offrent que vide , et que
la nature replonge trop tard dans le neant * d'ou jamais elle n'eut du les tirer.
Sous le pinceau de Carnot, Vauban devait paraitre peint par lui-meme. Les grandes idees , les pensees philosophiques sont les nuances de Son tableau , et ^expression de Pardent amour de la patrie en est le fond. Je vais , au hasard , to extraire quelques morceaux.
cc Aux yeux du militaire philosophe et ei- « toyen , son etat n'est pas celui de la licence cc et des passions ; c'est celui de la peine , des « sacrifices , des privations et de Pausterite.
cc C'est la paisible philosophic ( dit-il plus <c has ) qui decouvre elle-meme un nouveau «e moyen de ravager la terre ; c'est elle qui cc met le salp£tre aux mains du guerrier; et <c le guerrier > arme de ce nouveau tonnerre , « devient pliilosophe : il veut combiner ses «c operations , il calcule les coups qu'il doit cc porter , et bientot exterminer , esl: un art <c qui a besoin de sang froid ; mais de sang <c froid Phomme sait recevoir la mort et ne.
tf sait pas la donner. Ainsi , une genereuse cc bravoure prend la place du courage effrene ; oc ainsi on pleure ses ennemis , et Phumanite cc devient la premiere des vertus militaires.
cc II apprend , surtout ( dit-il ailleurs ) , la cc derniere science d'un grand coeur , mais la
(9) « plus necessaire , l'art de calculer Peflfet de
<( J 'opinion , des abus ftraestes de la jalousie , <c des passions qui pervertissent et corrom- <c pent les meilleurs effets du patriotisme ; cc ainsi Fattaque d'une forteresse , qui n'offre cc h la plupart des combattans que tenebres <c et confusion , etait aux yeux du jenne <c Vauban un resultat d'operations conduce nees , une ecole savante ou il amassait un cc precieux tresor d 'experiences qui forment « les grands capitaines.
cc II est deux bravoures ( ajoute~t-il dans cc un autre endroit ) , 1'une est oe bouillant cc courage qui fait oublier le danger de la <c mort qui nous environae de toutes parts , cc qui est soutenue par la presence de ceux cc qui partagent le peril avec nous , qui s'aug- «e mente par le bruit des armes ; c'est celui <t d'un guerrier qui vole a la victoire. Celui cc de Pofficier du genie est bien different; il cc est au milieu du peril', mais il y est seul, cc et dans le silentie ; il y voit la mort , mais cc il feut qu'il l'envisage avec sang froid ; il cc ne doit point courir £ die comme le heros cc des batailles , mais la voir venir tranquillecc ment. II se porte ou la foudre eclate , non « pour s'etourdir, mais pour deliberer. Tel cc fut le courage du marechal de Vauban.
« II volt (s'ecrie-t-il dans un elan de science cc acquise par ^experience ) que les places force tes sont le correctif des malheurs de la <c guerre ; que les habitans des campagnes y cc trouvent un refuge pour se garantir du pil- <c lage et des contributions ; qu'elles sont un cc puissant obstacle k ces grandes revolutions cc qui bouleversent la terre ; que le sort des « empires ne depend plus , comme autrefois , cc du sort d'une bataille; qu'elles protegent cc le faible , en posant des bornes k l'orgueil cc des conquerans; qu'elles brisent le premier cc qhoc d'un agresseur trop puissant / et l'e- <c puisent avant qu'il soit en mesure d'ecraser <( son ennemi ; qu'elles assurent ainsi la trance quillite des peuples , et tendent k ramener « le r&gne de la paix et de la philosophic.
<c Ce fut (dit-il avec l'expression d'un cc coeur philantropique ) un de ces homines cc que la nature donne au monde tout formes cc k la bienfaisance ; doues comme l'abeille cc d'une activite innee pour le bien general > <c qui ne peuvent separer leur sort de celui cc de la republique > et qui ■> merubres intimes cc de la societe, vivent, prosperent, soufirent cc et languissent avec elle.
cc II pensait (ce mouvement lui etait inspire cc par une philosophic forte ) que tout droit
<t ttuisible a la societe est injuste ; que ceu* <( qui out egalement travaille poor die , out * le tneme droit a ses bienftits; que le gou- <r vernement doit £tablir une sorte d'equilibre «c entre les citay ens , ou prevenir au moins <c Paffretise mis&re des tins et Pexcessive opu- « Jence des autrefc , et cette odieuse multiplicity cc de prerogatives qui condamnent la classe cc la plus precieuse des hommes k Pindigence ic et au mepris.
« Porte san£ cesse » (On croirait » en lisant ce passage, que Carnot s'est peint lui-meme par anticipation. ) « par sa vive imagination « au centre des grands objets du gouverne- « ment , doue de cette justesse d 'esprit qui <c preserve de Perreur , et porte sans detour <t au point de perfection , joignant au calme <r des passicfos, Pactivite et Penergie qu'elles a donnent , Vanban parcourat toutes les bran- <c ches de ^administration politique ; guerre , « manufactures, finances, commerce, marine, a architecture , colonies , cananx , tout fut de « son ressort; rien de ce qui touche Phumaa nit£ ne lui fut etranger. 11 composa de ses « nouVelles idees l'ouvrage immense qu'ilnoma ma ses oisivet£s. Oisivetes sublimes!
t< qii'on pourmit appeler les r6tes d'un bomme <c de bien , parce que le sieck n'est pas asse^
« philosophe pour que ces reves pursseirt etr* a realises. •
cc Si nous pretions une oreille attentive k cc la voix de la nature » (Cet endroit est Pexpression de la philosophic la plus douce. ) cc nous Pentendrions souvent nous dire tout cc bas le secret de notre bonheur; peut-etre cc est-il au dedans de nous-memes une reis traite cachee ou notre coeiir trouverait un cc asile assure contre les maux qui viennent cc par fois Passaillir, un havre inaccessible aux «c tempetes morales , ou notre ame , fatiguee cc de lutter contre les passions , etourdie et cc froissee par des secousses violences, pourrait cc recueillir ses forces , rappeler sa raison , et cc reprendre sur elle-meme 1 'empire qu'dle.
cc avait perdu. »
Cet ouvrage de Carnot est le chef-d'oeuvre des liaisons et des rapports ; il a cela d'infiniment habile , qu'il parait un traite du grand art de Vauban reduit en preceptes , et dont Peloge ne semble etre que Paccessoire. II fut couronne , et son auteur re^ut le double prfac iie deux medailles d'or. On Pimprima a Dijon \ un grand nombre d'exemplaires. C'etait en 1783. II regut ses couronnes des mains du prince de Conde , gouverneur de la province.
<c II est. bien flatteur et bien glorieux pour
( i3) k moi , dit Carnot au prince , d'etre couronn£
a par les mains d'un Conde, don t les lauriers
ocnese fletrissent jamais. » Cet k propos fat
applaudi et trouve agreable par celui qui ea
etait Potjet.
Le frere du grand Frederic , le prince Henri de Prasse, voyageant en France, passait k Dijon quand Carnot y fat couronne. II lui ecrivit de sa main pour 1 'engager k s'attacher au service de Prusse , avec promesse d'un prompt avancement Carnot remercia. L'amour de la patrie etait inne en lui : aucun ayantage ' personnel ne pouvait le detacher de Pidee que des-lors , et pour toujours , il se devait a elle.
En i jSi , parut son Essai sur lea Machines en gSnSral. Cet ouvrage, dont il ne m'est pas donne d'apprecier le merite, fut traduit en diverses langues. Carnot en a depuis enrichi une nouveUe edition de plus grands developpemens.
Le succes des premiers ouvrages de Carnot est moins etonnant que ne le sont en tous genres, ses talens prematures. En 1780 (il n'avait encore que vingt-sept ans ) , il etait deja de la societe des Rosati d' Arras (3).
En 1784 , il fat nomme membre del'Academie des Sciences, Arts et Belles-Lettres de
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Dijon , et depuis associe de presque toutes lea societes savantes de 1 'Europe.
Une camera nouvelle, mais plus vaste, plus perilleuse, vient de s'ouyrir deyant lui. La revolution fran^aise est commencee: un grand role lui est reserve dans les scenes qui , en produisant tant et de si divers caractferes , presentaront le tableau de tons les contrastes , deviendront , par Papplication des plus beata; principes, la somme immense de beaucoup de biens , et par des exces , ^accumulation efirayante de maux enormes.
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