CHAPITRE PREMIER
Carnot A VAssewbUe legislative.
La revolution du dix-huitifeme sifecle fut la crise par laquelle la philosophic voulut se degager k la fois ies erreurs, des fausses maximes, des, process arbitraires des gouvernemens , et des absurdites religieuses.
Dans ce vaste projet, la raison sucdda & I'instinct de la nature.
La raison est la morale de l'esprit , comme ia justice est la morale du coeur ; et c'est sur Pune et sur Pautre , qu'k l'aurore de la revolution , Pesperance appuya tous ses dlsirs.
II est an fond de toutes les ames , une disposition indestructible en faveur de ce qui est bon, juste, sublime et digne de la veritable destinee de Phomme. Tout ce qui , dans Part Social , contrarie cctte disposition innfe , n'^st
( »6 ) que deterioration , abus , qui presque toujours degenerent en exc&s.
Elle etait fortement imprimee par la nature dans Pame de Carnot , cette disposition lieu-* reuse , juste , et exempte des passions nuisibles qui devaient ineler leurs ravages aux idees grandes et genereuses.
Degagee de toute influence prestigteu&e , sa raison calcula d'abord tous les genres d'obstacles ; ceux qu'il s'etonnait de voir deja vaincus 9 ceux qui pouvaient encore etre renverses, et ceux enfin qu'il croyait k jamais insurmontables.
Plein de cette idee que la saine philosophic est le retour & la nature par les degres de la perfection , et que la revolution etait le produit de la philosophic, il s'abandonna a l'attrait irresistible pour tous ceux qu'un nouvel ordre de choses devait elever dans la sphere du bien ; et il s'eleva sans effort jusqu'& la dignite de celui qu'il etait resolu de faire.
Le departement du Pas - de - Calais , dans iequel il s'etait marie , le nomma , en z 79 1 , h la premiere legislature.
Un acte imposant , la Constitution , devenue par l'expression de la volonte du peuple et par Pacceptation de son chef, la loi des Fran^ais , etait alors pour lui le retranchement derriere Iequel devaient se mcttre a l'abri Pindepen-
dante rationale , et les principes de cette sage liberte dont l'origine datait de la civilisation. Carnot ne voulait qu'elle, comme depuis il n'a voulu que les gouvernemens ctablis , ceux meme contre Petablissement desquels il avait , d 'accord avec ses principes , le plus vivement combattu.
Aucune des id£e£ de republique, qu'on supposa d'abord devoir etre les siennes , et qui , depuis , out ete si souvent le point de mire de ses ennemis, ne l'attachait , €t si des circonstances d'une consideration majeure , si une impulsion patrioticpie et tout-k-feit rationale, Pentrainerent , comme bien d'autres , vers ce reve des gens de bien , s'il commit une erreur , elle serait purifiee par un motif tout-puissant alors sur les coeurs frangais.
Sur les restes epars des sentimens, qu'on
pouvait regarder comme la voix de la nature
parlant en faveur des rois dont nous &ions
accoutumes k voir , depuis tant de si&cles , le
sang sur le trone , s'elevait la faction ftiribonde ,
connue sous le nom de faction d 5 Orleans.
G'etait , pour les gens de bien , une obligation
de la dejouer. Qu'avait k gagner , en effet , la
nation k ce changement honteux de dynastie ?
Rien , sans doute , pour son independance. Les
fauteurs de cette conjuration impie ne voulaient
( i8 ) iaire regner leur roi par le peuple , que pour regner eux-memes par leur roi. Eh! quelle espece de liberie aurait pu recevoir la nation, d'etres, qui degrades par l'habitude d'une longue servitude , n'auraient songe qu'a se yenger sur elle de leur humiliation passee?
Pouvait-il revenir k la France quelque gloire de ce nouyeau maitre ? Sou avilisseraeet premature presageait la degradation totale dans laquelle , depuis , par des protestations infamantes pour son origine, il s'est plonge tout entier: il n'aurait jamais eu que le courage de la honte.
L'esperance d'une paix durahle ayec les puissances du dehors , pouvait-elle servir de pretexts k cette transition subite et fbrcee? Mai& Louis XVI etait eu paix ayec tqute l'Europe : aucun prince ne l'attaquait encore ouvertement ; et si des machinations perfides , si des trames sourdes etaieut ourdies contre lui par uu oabinet impatient de yenger son orguejl humilie hors du continent , le cabinet de Louis XVI proclamait le besom d'une barmonie sacree entre les peuples et les rois; il professait lesysterpe de la bienyeillance umverseUe.
II n'en etait pas moms vrai que cette faction active mettait en usage tous ses moyens ; qu'elle agitait tous ses ressorts.
( 19 ) On n'a pas oublie qu'elle s'attacha ayec un
soin extreme h reveiller, k entretenir dans les ames le souvenir du plus cel&bre et du plus aim* de nos Rois. Le refrein Vive Henri IV fiit long-terns le pendant de (7a ira. Vers la fin de 1 789 , Ronsin publia une pi&ce intitulee : Louis XII pkre dupeuple^ qui pourtant no fiitpas jouee; et il n'est personne quinesache que Louie XII, lorsqu'il etait due <T Orleans , avait ete le plus acharne factieux du r&gne do Charles VIII. On se proposait un double but:
le premier , de nourrir dans le coeur de la multitude P amour et la veneration pour la memoire de certains rois; le second d'exciter, par des eoraparaisons , la haine contre Louis XVI , de Texistence duquel il fallait miner en detail tous les appuis; demettre it profit tous les avantages de parent qui pla9aient au m&ne degi* et k la meme distance du Roi cheri ( Uenri IV ), la branche d'Oxttans et la branche regnanfte.
Tories ces manoeuvres , quelques tenebreuses qu'elles fixssent, nedurentpasechapper&Peeil observateur de Caraot ; et 6'il pouvait paraitre vrai que la destinee de Louis XVI did amener la chute de son trone, pourquoi ne pas roaoapcf une succession odieuse, ceile de d'Orleans?
Pourquoi ne pas vouloir faire l'application di-r recteet sans intermediaire des droits antiques et
imprescriptibles des peuples a la souverainete ? Ce ftit , peut-etre alors , la pensee des hommes d'etat; Camot dejk occupait pantii eux une place distinguee ; mais la douce illusion du systhme republicain ne devait pas toujours resister contre les exces d'un trop grand nombre de ses propagateurs forcenes, et Camot ne fut pas sans doute le dernier a comprendre que Pessai de ce systeme etait un essai malheureux de la philosophic , l'erreur de ceux qui se Pimaginferent.
II continua sa route dans la carriere qu'il avait commence de parcourir. Successivement membre des comites d'instruction publique et des relations exterieures, il se distingua dans Pun et l'autre , par de nouveaux apper§us ; il s'y fit remarquer par de nouyelles lumieres ; et *lej£ il fut & la revolution ce que Jean-Jacques avait ete a la pensee philosophique qui l'a produite y il lui imprima le mouvement et Paction.
Leg juin 1792 y Camot fat charg6 , au nom des comites d'instruction publique et de Pextraordinaire des finances retinis , du rapport sur la desastreuse journee du 29 avril precedent , pendant laquelle , au retour de la malheureuse expedition de Toumai , le gindrcd Dillon et le colonel Berthois furent impitoyablement massacres h. Lille. Ce rapport est la peintum
Veh&hente de tous les maux qui suivent necessairement les cris de saiwe qui peut> pousses par une trahison r£flechie, repetes par une terrenr panique , inspires par des combiliaisons artificieiises et perfides. Ce discours est aussi l'analyse d'idefes touchantes envers les enfans et les veuves de ces braves immoles par la tyrannie ; le plus eminemment national , le plus essentiellement politique : « La nation cc est la qui veut la liberie , qui veut 1'egalitc ; cc qui veut la constitution toute entiere , et <c qui ne souffrira pas que , ni par le fait des <t armes , ni par les voies obliques d'une polite tique tortueuse , un seul mot en soit efface, j> Cest ainsi qu'il tennine ce rapport.
he 5 1 juillet suivant, Carnot fut nomme commissaire au camp de Soissons, charge d'examiner la qualite, Petat et la quantite des approvisionnemens en vivres, effets de campement , liabillement et equipement destines aux gardes volontaires nationaux qui deyaient former Parmee intermediaire.
Le 2 aout de la meme annee, le ministre de la guerre venait de denoncer h. l'assemblee Paccident qu'avaient eprouve les gardes nationaux volontaires, dans le pain desquels des scelerats , disait le ministre , avaient mele du verre. Carnot fut charge de verifier le merite
de cette accusation : le fait etalt constant : da verre avait ete trouve dans le pain; mais le hasard on la malvefllanoe etaient-ils pour tout on pour rien dans cette circonstance? C'etait ce que la sagesse de Carnot devait examiner ; aussi se rendit-il au lieu de la manipulation du pain , et la , il remarqua des vitraux brisks , dont les eclats s'etaient incontestablement meles, en tombant, aux farines, sans que rien indiquat que les employes s'en fossent apper^us. Les farines fiirent tamisees ; et sur le compte rendu par Carnot a l'assemblee , a un accident fortuit , se reduisit cet evenement auquel des etourdis ou des mal intentionnes de ce tems auraientpudonnerlacouleurd'une Taste et effroyable conspiration.
Ce fat lui qui, le premier, eut la pensee de la fabrication des piques. Cette idee etait si morale et si politique , que Chabot ne pou~vant ni la comprendre , ni la saisir , combattit Carnot dans son projet 11 ne sentait pas que Carnot ne voulait pas feire battre les citoyens armes de piques , contre les troupes du dehors ; mais seulement intimider les factieux du dedans : cc Sachez , lui dit-il , que les faubourgs <c armes de piques , culbuteraient les troupes cc les mieux disciplinees ; mais que mon but cc principal est de ranimer , par cette mesure ,
(a5) cc lcs ateliers de nos immenscs faubourgs , et cc d'attacher la classe ouvrifcre k la cause natc tionale. »
Nomme Tun des commissures de Passemblee dans la memorable matinee du 10 aout, il fat separe de ses collogues et de lair garde , par un feu roulant et soutenu. lis etaient dej& rentres dans la salle d'assemblee; et Carnot seul, revetu de la decoration distinctive de representant du peuple , pres d'etre massacre , au milieu d'une nuee de feu , fut reporte au sein de Passemblee par des patriotes qui le recohnurent , et ltd firent un rempart de leur corps.
Lie meme jour 10 a out, Carnot fat nomm6 membre de la commission des douze.
Apres le 10 aout, il remplit avec dignfcc la mission qui lui fat confiee d'aller , au nom de la nation , recevoir le serment des troupes & Parmee du Rhin.
La decheance de Louis XVI vena it d'etre prononcee ; et Pobeissance des soldats fran^ais k un nouveau gouvernement , devenait desormais la seule garantie de Pordre et delatranquillite interieure. II fut, pendant tout le cours de cette assemblee, etranger h. toute autre operation militaire.
L'etablissement d'un nouvel ordre de choses en France, avait change les dispositions des
eat>met$ du dehors. Des pretentions interesseeS d'une part, la crainte d'une submersion generate de Pautre , avaient arme les puissances etrangeres; Des forces nombreuses penetrerent inopinement sur le territoire fran^ais,. et le plus beau sol fut souille. Battus au nord et a Pest, les soldats de la patrie succomberent sous d'inconcevables revers , et des phalanges prussiennes etaient dejk a Verdun , des les premiers jours de septembre 1792.
Occupe de missions diverses , Carnot etait
loin de Paris, heureusement pour son ame
genereuse, mais malheureusement aussi pour
les victimes que , peut-etre il eftt soustraites
au sort desastreux que des hommes % aveugle-
iraent impitoyables , leur reservaient. II eut
peut-etre contraint la barbarie qui , du milieu
de ses fureurs, se souvient, meme malgre
elle , que les yertus privees influent necessai-
rement et rigoureusement sur les vertus pu-
bliques. U fut au moins preserve du spectacle
horrible dont septembre sonna la premiere
heure ; il ne vit pas de pres ces etres atroces ,
associes aux egorgeurs de trop fatales jour-
nees ; il ne les entendit pas proferer ces cris
sanguinaires : II faut que les massacres
durent environ trente jours dans les cfe-
partemens. Ce propos fot tenu par T..*.»*
(a5) le 3 au soir , a la commune de Paris. L'auteur qui le rapporte ajoute: ccNous le tenons de cc sa propre bouche ; c'est un fait bistorique cc que la mort ne nous ferait pas r&racter. »
Elle parvint , sans doute , jusqu'A Carnot , la lenommee ensanglantee des desastres arrives pendant son absence : il s'attendrit sur le sort des victimes ; il gerait sur la deconsideration qu'imprimeraient , peut-etre, sur la revolution toute entiere, f 'injustice et l'exageration erapressees a s'emparer des evenemens m£me les plus independans de la volonte generate , les plus reprouves par les vrais principes, et il avait oublie jusqu'au nom des auteurs de si fa tales calamites , quand , avec un acbarnement inconsidere , ils le poursuivaient a outrance.
Le 5 septembre 1792 , il oiganisa le camp de CMlons : cette armee composee seulement de nouvelles levees, obtint de tels mocks, qu'elle forga l'ennemi a la retraite.
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